Trump, premier bilan.

Après deux semaines de Trump, quel est le premier bilan ?

A grands coups de grosse caisse.

L’exécutif nord-américain déclare la guerre aux libertés démocratiques et civiles à l’échelle mondiale. Mais il le fait sur un mode tonitruant frisant le ridicule, exhibant sa propre crise désormais permanente.

Le décret contre les immigrés en provenance de six pays « musulmans » choisis parmi les plus pauvres ou ceux dans lesquels guerre et répression font fuir les réfugiés, a été pris comme une déclaration de guerre par la jeunesse et de larges secteurs de la société nord-américaine. Parmi le flot désormais quotidien de décrets sous forme de tweets, Trump vient aussi d’abolir les restrictions aux activités politiques menées ouvertement par des églises et des sectes religieuses. Et il préparerait, en relation avec le gouverneur du Wisconsin Scott Walker, des attaques contre les syndicats et le droit de grève, au nom de la « liberté du travail », c’est-à-dire de l’absence de liberté au travail.

La tension est ouverte avec le Mexique, la construction du « mur » étant annoncée, mais aussi avec la Chine dont Steve Bannon a déclaré ce vendredi 3 février que la guerre avec elle, en mer de Chine, aurait lieu dans les 5 à 10 ans. Avec l’Iran accusé d’essais de missiles et ciblé par les mesures anti-immigrés. Et même avec l’Australie, Trump ayant engueulé violemment au téléphone le premier ministre à propos de l’immigration …

Le cap sur l’affrontement est également donné par la décision de faire passer l’oléoduc du Dakota, provoquant le regroupement des Indiens, des défenseurs de l’environnement et des vétérans, rejoints par la fille de B. Obama, pour l’empêcher de passer.

Les premiers bruits sur les mesures anti-syndicales dévoilent la nature de tout ce ramdam : c’est une préparation d’artillerie, ce n’est pas encore l’affrontement direct et général, dont la cible sera la nation nord-américaine. Car l’affrontement direct et général visera la classe ouvrière américaine et c’est précisément pour cela que ce sont les libertés démocratiques et leurs garanties constitutionnelles qui sont attaquées, ou plus exactement insultées, désignées comme l’ennemi à abattre par une Maison blanche en mode Folamour.

De larges secteurs du capital financier et de l’État, jusqu’aux sommets du parti républicain, crient casse-cou. Trump, acculé par les scandales qui le hantent (malgré l’élimination ou l’arrestation des cadres du FSB liés à la révélation des informations à ce sujet, à Moscou ! ), et confronté à une vague de manifestations sans précédent dans l’histoire des États-Unis dès son investiture, doit attaquer. Sans doute se le doit-il à lui-même pour son ego de petit boss médiocre qui n’a jamais eu que le pouvoir du capital qu’il représente, mais ceci est en l’occurrence secondaire : il le doit parce que si, dans ces conditions, il n’attaquait pas, c’est l’exécutif nord-américain qui ne s’en remettrait pas. Wall Street et le capital financier sont d’accord avec Trump sur ce point. Mais jusqu’où aller et ne risque-t-il pas la casse avant d’y être arrivé ?

Le vrai fait dominant.

Car le fait dominant n’est pas la mise au pas de la société nord-américaine mais son ébullition et sa résistance.

Dès le jour de l’investiture il y avait des millions de manifestants, 5 millions le lendemain, et depuis les manifestations se répètent dans tout le pays. Le décret anti-immigrés, appelé Muslim Ban par ses partisans et par ses adversaires ( et à cet égard les Français doivent comprendre que quel que soit l’équivoque entretenue autour du terme d’islamophobie en France, il s’agit bien là d’une campagne visant un groupe religieux), a été invalidé par le pouvoir judiciaire suite à une plainte de l’État de Washington (Seattle), qui se fonde sur la discrimination religieuse, le texte du décret lui-même présentant l’interdiction d’entrée à des ressortissants de divers pays comme visant les « terroristes islamistes radicaux », et l’accusant en outre de « saper l’intérêt souverain » des États-Unis à être un « endroit accueillant pour les immigrés et les réfugiés». Environ 60.000 visas ont retrouvé leur validité.

Trump a pondu un tweet annonçant que cette suspension judiciaire serait « balayée », ce dont il n’a pas les moyens constitutionnels, sauf à appeler un coup d’État de ses vœux – et c’est bien ce qu’il fait. Les services des douanes ont parfois tenté, comme à l’aéroport de Washington, d’en imposer l’application, sous les huées des manifestants.

Le décret sur les activités politiques des églises va lui aussi poser un problème constitutionnel par rapport au 1° amendement de la constitution, interdisant « l’établissement d’une religion », ce à quoi peut s’apparenter le projet de conférer des droits politiques aux églises. Et les plaintes pour conflit d’intérêt contre Trump et sa camarilla s’accumulent.

Crise au sommet et mouvement d’en bas : au tour de l’Amérique.

Surtout, ce qui est ressenti partout est que Trump ne gouverne pas vraiment : il fait son numéro. Qui gouverne ? Steve Bannon, entré au conseil national de sécurité. Ancien de la Navy, de Goldman Sachs et d’Hollywood, accusé de violences conjugales, suprématiste blanc, admirateur du nazisme, grand manitou de la blogosphère complotiste, au cœur des passerelles idéologiques entre alt right et « anti-impérialistes » fans de Poutine, c’est donc lui qui écrit les décrets et fait la partition. Il serait à l’origine de l’attaque menée au Yémen en même temps qu’était annoncé le décret – un fiasco criminel et sanglant. Combien de temps cela peut-il durer, se demande beaucoup de monde.

De fait de larges secteurs du patronat et de l’État souhaitent soit que Trump s’en aille soit qu’il se calme, et pensent que cela ne pourra pas durer. Crise au sommet et mouvement d’en bas se nourrissent maintenant mutuellement. Ceux d’en bas veulent de moins en moins continuer comme avant et ceux d’en haut ne peuvent plus ou pas encore gouverner. Dans cet interface monte le mouvement démocratique.

Car le mouvement de masse qui parcourt les États-Unis est démocratique. Il est même constitutionnel, en ce sens qu’il défend une série d’acquis codifiés dans la constitution. C’est un mouvement qui n’est par lui-même ni socialist ni même radical : il est liberal et c’est très bien ainsi, car il rassemble des couches croissantes de la population, tandis que personne n’a vu, ni ne verra, manifester les supposés et mythiques « prolétaires blancs  qui soutiennent Trump » – ce que l’on voit, et que l’on verra, c’est la réaction habituelle : Tea party, Ku Klux Klan, évangélistes, néonazis. C’est sur le terrain de la bataille pour la démocratie et pour défendre la nation et la constitution nord-américaines contre l’offensive de l’exécutif que le regroupement s’opère. Les vrais radicaux, les vrais socialistes, doivent y aller, et à fond.

Deux débats de fond.

A partir de là deux questions se posent, qui font de plus en plus débat aux États-Unis.

La première est celle du parti démocrate.

Chose extraordinaire, des jugements sont encore rendus qui confirment l’ampleur des trucages qui ont visé à garantir l’investiture de Clinton, qui a fait élire Trump : à San Diego en Californie, dixit le tribunal, ce n’était pas 58/42 pour Clinton, mais exactement l’inverse pour Sanders … Sanders, qui se situe pourtant à nouveau « à l’extérieur » du parti démocrate, appelle en même temps, comme Michael Moore et, cette fois-ci, le cœur des organisations noires traditionnelles, à une reconquête complète du parti démocrate pour en « chasser l’oligarchie ». Les groupes d’extrême-gauche ont repris le discours traditionnel rappelant, à juste titre, que le parti démocrate est un parti capitaliste irredressable et impossible à conquérir, ce qu’aurait démontré selon eux l’expérience Sanders.

Mais ce disant, ils passent à côté de faits essentiels : l’expérience Sanders a ouvert de nouvelles perspectives en secouant le parti démocrate contre son appareil, et à une échelle de masse, dans la jeunesse qui manifeste, la question d’un nouveau parti se pose dans les termes et sous la forme non d’un théorique parti révolutionnaire ou ouvrier à construire ex nihilo, mais d’un « véritable » parti démocrate.

Le caractère civique, et même constitutionnel de l’affrontement qui monte avec Trump met justement en exergue, comme l’avait fait la campagne Sanders et dans son prolongement amplifié, à la fois la présence de forces puissantes à la base ou dans la sphère du parti démocrate qui veulent combattre, et l’incapacité de ce parti à assurer un tel combat car il n’est pas fait pour cela. H. Clinton a disparu – à la différence de B. Obama lui-même, soucieux de combler en partie le vide politique qui apparaît à la base démocrate. Mais il ne s’agit plus à proprement parler de base démocrate : le débordement qui avait commencé avec Sanders, amorcé par Occupy et par Black lives matter, s’amplifie.

Au lieu de claironner en rase campagne qu’il faut un vrai parti révolutionnaire en Amérique, ceux qui veulent réellement avancer dans cette direction feraient bien de tisser la toile du vrai parti démocratique, libéral, radical, et même constitutionnel, dressé contre toutes les composantes de l’oligarchie capitaliste – de son aile Trump à son aile Clinton.

Le second débat porte sur les méthodes de lutte sociale et donc sur la place des syndicats.

Les chauffeurs de taxis de New York, qui ont fait avec ceux de Uber une grève importante en février dernier, ont les premiers manié l’arme de la grève contre le Ban Muslims. A Philadelphie, à Comcast Corporation, premier cablo-opérateur US, des débrayages massifs ont commencé contre ce même décret. C’est aussi cette poussée passant de façon naturelle de la lutte démocratique à la lutte sociale qui a conduit le juge de l’État de Washington à suspendre l’application du décret Bannon/Trump.

Adhérents et sections de base de l’AFL-CIO sont depuis le début dans les manifestations, mais la direction de la centrale est silencieuse et son secrétaire Richard Trumka a été reçu par Trump, ainsi que d’autres dirigeants de fédérations membres ou non de l’AFL-CIO, et tous sont pour l’heure dans les starting blocks, soutenant la mise à mort des traités commerciaux multilatéraux (qu’ils réclamaient, ainsi que Sanders), mais qui ne conduit à aucun progrès pour la classe ouvrière sous l’égide de Trump et de ses amis de Wall Street – car les vrais amis de Trump sont à Wall Street.

Par le biais des mouvements à idéologie démocratique liberal, par le biais aussi des féministes, la question de la grève contre Trump est de plus en plus discutée dans tout le pays, avec des dates qui déjà sont proposées, du 8 mars au 1° mai. Cela ne veut pas dire qu’on va vers une grève générale maintenant aux États-Unis, mais cela veut dire que cette méthode, qui est par excellence celle des salariés, est en train d’être envisagée par de larges secteurs comme la méthode de défense des libertés civiles et des droits démocratiques, fait en lui-même d’une immense importance.

Au niveau mondial.

Mais c’est au niveau mondial que se pose, bien sûr, une « question Trump ». Theresa May a commencé à s’aligner, signifiant au peuple britannique que sa soi-disant indépendance acquise avec le Brexit sera la vassalité envers le gros cousin d’outre-Atlantique, ce que les Écossais n’accepteront pas. Merkel et Hollande font la morale à Trump ou laissent entendre qu’ils la font. Mais chacun voit très bien qu’ils n’ont ni la capacité ni la volonté de défendre autre chose qu’un statu quo qui s’effondre.

Mais le fait le plus important dans la situation internationale est l’attaque menée sur ordre russe dans le Donbas ukrainien contre Avdiivka, près de Donetzk, qui a reçu de nombreux missiles tirés depuis la zone sous contrôle russe, bien que cette ville soit elle-même occupée. Poutine a fait un test ? En tout cas la résistance ukrainienne a été effective. L’ambassadrice US à l’ONU a alors fait savoir que les sanctions contre la Russie seraient maintenues tant que durerait l’annexion de la Crimée, ce qui contredit les discours de Trump.

L’impérialisme nord-américain tend la main à Poutine, contre la Chine, s’oppose au commerce extérieur allemand, et donne carte blanche à Poutine en Syrie, mais doit fixer les bornes en deçà desquelles il n’entend pas reculer. Reste qu’en Ukraine, l’immense majorité a compris qu’elle ne doit pas compter sur une aide « occidentale ».

« Question Trump » et anti-impérialisme à la gomme.

La « question Trump » au niveau mondial place la « gauche » poutinienne soi-disant anti-impérialiste dans une posture équivoque, car sa vision du monde recoupe largement celle de Trump et plus encore celle de Steve Bannon. Néostalinisme et néoconservatisme s’accouplent. Douteux spectacle, mais belle leçon.

Tant mieux, donc, puisque ceci doit accélérer les clarifications, y compris aux États-Unis même où les secteurs pro-Poutine et pro-Bachar dans la gauche et l’extrême-gauche, façon Tulsie Gabbart (élue démocrate de Hawaï, anti-musulmane et récemment en visite chez Bachar comme agent officieux) ou Jill Stein (candidat écolo aux dernières présidentielles, autant familière que Trump des suites hôtelières moscovites), sont des obstacles qu’il faudra écarter pour construire un réel parti démocratique anticapitaliste.

« Question Trump », libre-échange et UE.

La « question Trump » au niveau mondial souligne la double inanité des solutions capitalistes libre-échangiste et protectionniste, qui ni l’une ni l’autre ne sauraient restaurer le taux général de profit. En Europe, UE et Brexit sont les deux revers de cette médaille.

La rupture avec l’UE et les traités de la zone euro est nécessaire à une vraie démocratie, mais ce n’est pas une condition suffisante. Il faut maintenant mettre en discussion la défense d’une union libre des peuples souverains à l’échelle de tout le continent, contre l’UE, contre Trump, contre Poutine. D’une abstraction pour beaucoup, cette question va devenir un besoin concret. Non pas accompagner ou combattre la « construction européenne » mais remettre en avant ce que le mouvement socialiste européen avait appelé, pendant la première guerre mondiale, la « perspective des États-Unis socialistes d’Europe » – sauf que ce ne peut pas être un État fédéral – en la reformulant et la réactualisant.

La « question Trump », celle de la survie humaine dans un monde humain.

La « question Trump » au niveau mondial soulève la nécessité d’arrêter les incendiaires qui entendent brûler, littéralement, notre atmosphère, d’abord par la bataille des oléoducs et des gaz de schiste en Amérique du Nord pour laquelle, soit dit en passant, l’adversaire se nomme Trump, mais aussi Justin Trudeau.

Pour la survie et pour nos enfants, il faut arrêter les incendiaires criminels : la « question Trump » est celle, non de l’imminence, mais de l’urgence de la révolution.

05-02-2017.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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