Une discussion sérieuse,…cependant très limitée (Pierre Salvaing, 29 juillet 2019)

Présentation :

Nous reproduisons un peu tardivement, pour cause de pause estivale, la réponse de Pierre Salvaing à la réponse faite par Vincent Présumey à sa première contribution. Bien évidemment, tout cela doit avoir des suites tant en termes de discussion que d’actions concrètes.

Une discussion sérieuse,…cependant très limitée

C’est une vraie discussion. Je dirai d’abord à quel point il me paraît positif de pouvoir échanger des analyses qui, sans être, et de loin parfois, les mêmes, ont cependant une base commune intangible : la recherche des moyens pour en finir avec le vieux monde , ce que Vincent Présumey exprime quand il écrit :  »regrouper sur une perspective politique conduisant à un affrontement central ». Sans compter quelques racines également communes.

La réponse de Vincent Présumey m’oblige à pousser plus avant ma réflexion, à en remettre en question certains aspects, à reprendre des lectures importantes, à m’aventurer dans des réflexions plus larges… Bref, je lui en suis reconnaissant, comme je suis reconnaissant à Bernard Fischer pour ses réflexions également pertinentes, même si là encore je ne partage naturellement pas tout de ce qu’il exprime.

Comment d’ailleurs pourrait-il en être autrement? La situation d’éclatement, d’atomisation parfois, où sont les militants d’une certaine expérience, militants issus de ce qu’il est convenu d’appeler le trotskysme (plus exactement ceux qui ont cherché à rester fidèles au marxisme), multiplie forcément les approches et les points de vue. Les déchirements des courants inspirés du « trotskysme », conséquence générale de l’écrasante pression du stalinisme sur le mouvement ouvrier dans son ensemble, ont fait longtemps oublier ce que pourtant Trotsky lui-même avait institué comme méthode de discussion : le respect de points de vue différents, voire divergents, débarrassés des accusations sempiternelles que la nécessité de se défendre du stalinisme avait fait naître : « Pour le compte de qui travailles-tu, camarade? ».

La disparition du stalinisme, et bien que la classe ouvrière qui en fut longtemps étouffée n’en ait jusqu’ici pas tiré avantage, assainit l’atmosphère, mais dans un camp dévasté.

En effet, l’éclatement définitif des organisations qui en étaient issues, la fin de tout espoir de (re)construire la IVème Internationale, l’obsolescence d’une importante partie du programme sur lequel elle avait été proclamée, l’absence encore du programme qui, à mon sens, devrait lui faire suite, constituent aujourd’hui autant de facteurs qui expliquent ces différences d’appréciation.

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Je crois qu’en déportant la question sur la distinction entre classe ouvrière et prolétariat -et j’ai conscience d’avoir donné quelques verges pour m’en faire battre-, nous passons largement à côté de l’essentiel. Je donne raison à Bernard Fischer, on peut débattre à l’infini sur la composition organique de la classe ouvrière, et sur son évolution même depuis Marx (ce qui n’est pas du tout inintéressant), mais le lièvre ne gît pas là.

De même, que nous pourrons éviter ce qui me semble un faux débat sur les notions d’optimisme ou de pessimisme, ainsi que sur une éventuelle  »nostalgie » de 1968 ou de la « vraie » classe ouvrière.

Ce qui me paraît par contre essentiel, c’est de partir, pour analyser la situation actuelle, de ce qui s’est modifié profondément dans le rapport de forces entre les deux classes fondamentales de la société depuis cette période, ainsi que les raisons de ces modifications.

Sans quoi, on risque de se contenter d’impressions, de notions générales et assez intemporelles ; c’est le reproche essentiel que j’adresserai à une grande part des analyses de Vincent Présumey.

Je suis en large partie d’accord avec l’appréciation qu’il donne du mouvement des Gilets jaunes. Cependant, un mouvement qui n’englobe, dans son plus fort développement, que deux ou trois cents mille personnes, et même s’il bénéficie alors d’un large soutien  »moral » du prolétariat, et même s’il cherche à se diriger vers l’Etat et son gouvernement, ne me paraît pas du tout correspondre à une situation pré-révolutionnaire comme il l’affirme. Son enthousiasme de départ n’a pas été communicatif.

Pour moi, ce mouvement est pourtant une photographie assez exacte de la situation du prolétariat à l’étape actuelle : un prolétariat qui, pour affronter vraiment le gouvernement, ne peut compter que sur ses forces spontanées, sans nul appui politique ou syndical dans le mouvement ouvrier.

Malgré cette faiblesse considérable au départ -et par la suite-, malgré sa relativement faible mobilisation numérique, malgré les dénigrements et les condamnations politiques, malgré les soutiens intéressés de ce qui compte parmi les pires ennemis du prolétariat, malgré la grande confusion dans ses rangs, malgré la répression policière et judiciaire qui s’est abattue sur lui, il est parvenu assez rapidement à obtenir du gouvernement des concessions et des reculs. Ceux-ci, pour limités qu’ils soient, sont sans commune mesure avec ce que les mouvements généraux dirigés -et sabotés- par les appareils syndicaux ont obtenu depuis des années et des années. Pourquoi ce recul ? Parce que, à mon avis, la bourgeoisie a presque immédiatement senti le danger que représente la spontanéité des masses, l’impossibilité où étaient les appareils syndicaux de le contrôler et de le dévoyer , les risques de jonction avec des secteurs élargis de la classe ouvrière et de la jeunesse étudiante : bref, plus qu’une sorte de mauvais exemple. (Vincent Présumey établit les relations entre ce mouvement et d’autres combats sociaux qui se sont produits concomitamment).

C’est ce qui m’a fait écrire que, s’il avait bénéficié de la puissance de l’unité ouvrière -organisations comprises-, il aurait pu mettre directement en danger le pouvoir bourgeois. Les appareils l’ont très bien compris -de même que ceux qui les accompagnent à leur manière (et j’y englobe le POID)- : dans le meilleur des cas, ils l’ont soutenu comme la corde le pendu.

D’un certain point de vue, les meilleurs éléments de ce mouvement ont cherché -et cherchent peut-être encore, c’est du moins je crois l’opinion de Bernard Fischer- à se structurer, à élaborer des bases programmatiques, à mettre à profit la remarquable, tenace, longévité du mouvement. Mais ils sont contraints en quelque sorte de tenter de refaire le -long- chemin qu’a déjà parcouru l’histoire du mouvement ouvrier, de repartir quasiment de zéro, du moins du champ de ruines que représente aujourd’hui le mouvement ouvrier en France (et pas seulement en France).

C’est la critique principale que j’adresse au point de vue de Vincent Présumey. Il reprend ma remarque sur la disparition des grandes unités ouvrières (sidérurgie, mines, chantiers navals, etc..), c’est à dire l’affaiblissement considérable de la classe ouvrière  »traditionnelle » au cours des quatre dernières décennies, et celle des partis ouvriers traditionnels, mais comme s’il s’agissait d’éléments objectifs, des  »faits » dont il serait inutile d’analyser les causes et donc vain de mesurer les conséquences.

Il faut pourtant ajouter au tableau l’affaiblissement considérable des organisations syndicales – ouvert par l’éclatement de la FEN en 1992 -qui syndiquait alors une large majorité de personnels de l’enseignement- : baisse très importante des effectifs syndiqués dans les entreprises, primauté récente mais que je pense durable de la CFDT sur la CGT et FO…

Or cette modification profonde de l’état de la classe ouvrière en quelques décennies n’est pas le fait d’un déroulement  »naturel » des événements. C’est le produit de combats, de défaites d’une très grande portée, qu’il serait inutile d’énumérer ici. Ces défaites, je l’ai écrit et je le répète, ont considérablement affaibli la capacité de combat de la classe ouvrière, l’ont ramenée des décennies en arrière tant objectivement que subjectivement (sans quoi, on séparerait l »« âme » du corps). C’est, littéralement, une sérieuse destruction de forces productives de l’humanité qui a été alors opérée, d’une nature différente mais d’importance approchable de celle que produit la guerre impérialiste.

Ce que ne prend non plus à mon avis pas en compte Vincent Présumey, de ce fait, c’est la modification, l’aggravation, des relations de travail à l’intérieur de l’entreprise, qui peut également se constater, par exemple, dans un secteur que nous connaissions directement : l’enseignement. La tendance est permanente et générale à la réduction des situations d’exploitation collective en situations individuelles, que l’entreprise de destruction du code du travail intensifie et facilite. (*)

Et je ne parle pas, bien entendu, de la seule France.

Est-il possible de passer à l’as ce fait général majeur : TOUS les mouvements révolutionnaires des années 70 et du début des années 80 ont échoué, et se sont peu ou prou retournés en leur contraire. Ici aussi, il serait inutile d’énumérer. J’ai tenté de le faire dans mon travail publié en 2016.

La chute de l’URSS est venue sanctionner en quelque sorte cette situation. Encore que, par elle-même, cette chute, qui entraînait avec elle la mort de la bureaucratie du Kremlin, le stalinisme comme mouvement international, constituait un événement contradictoire : avec la disparition des restes de la révolution d’Octobre, des preuves de la capacité de la classe ouvrière à renverser la bourgeoisie, disparaissait aussi, à terme, le principal ennemi intérieur de la classe ouvrière, celui qui l’avait soumise à soixante ans d’asservissement et de terreur. Jusqu’ici, la classe ouvrière n’a pu tirer profit de cette libération, elle est encore trop affaiblie et étêtée pour le faire.  »Objectivement », il suffit de voir dans quel état de régression sociale la chute de l’URSS a placé le prolétariat de l’ex-URSS. (à ce propos, je ne comprends pas sur quels critères Vincent Présumey affirme, lui, que le stalinisme n’est pas mort).

Tout cela n’est pas de l’histoire ancienne, même si la nouvelle génération ne l’a pas vécu : on ne peut faire table rase du passé qu’en réalisant la révolution socialiste, pas quand on subit les -lourdes- conséquences de ce passé.

La disparition du Parti socialiste a d’autres origines, bien qu’elles soient bien entendu reliées à celle du stalinisme -et du même coup du Parti communiste français comme de celui des autres pays où il était dominant dans le prolétariat-. En France notamment, le PS a investi toutes ses forces, en particulier quand il a été porté électoralement à la gestion de l’État bourgeois, au gouvernement. Il y a brûlé tout ce qui lui restait de vaisseaux, il a fini de se déconsidérer aux yeux du prolétariat, d’autant plus qu’il l’a fait dans des moments où les illusions étaient les plus fortes. Sur le terrain électoral, s’en est suivie une abstention de plus en plus massive, et, dans une moindre mais réelle mesure, un début de basculement vers le Front national, surtout là où les ravages des destructions dues aux défaites ouvrières avaient le plus fait leur œuvre. Je ne lui vois pas, ni en France ni ailleurs ses homologues, la moindre chance de renaître.

Pendant un bref intervalle, le « front de gauche » puis le MFI ont pu donner l’illusion à une partie du prolétariat que pouvait se réaliser enfin une sorte d’unité politique entre ce qui restait des deux principaux partis de la classe ouvrière au XXème siècle, débarrassé de leurs défauts respectifs, permettant d’affronter le pouvoir bourgeois, et pas uniquement sur le pauvre terrain électoral. La dérive populiste d’un Mélenchon a mis rapidement par terre ces illusions, et dégonflé la baudruche.

Il est impossible que ces défaites et ces reculs, n’aient pas altéré pour un temps et profondément la  »conscience de classe », et la confiance que le prolétariat et sa jeunesse peuvent avoir dans leur capacité de vaincre la bourgeoisie.

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J’en viens à ce qui me paraît toujours, et depuis toujours, la question des questions, celle de la construction d’une avant-garde. Vincent Présumey traite aussi de cette question, vers la fin de son texte :

 »Il arrive à tout le monde d’être trop enthousiaste ou pas assez, selon les moments. Mais je crois que ce qui est pris, me concernant, pour de l’optimisme, consiste plutôt dans la méthode consistant à essayer, toujours, de dégager dans une situation les éléments sur lesquels s’appuyer pour aller de l’avant en proposant de construire et de regrouper sur une perspective politique conduisant à un affrontement central. C’est une vieille méthode, nous le savons, on pourrait prodiguer ici forces citations, de Vladimir Lénine, de Léon Trotsky et de Rosa Luxembourg, je m’en dispenserai. Elle n’ignore pas que nous sommes dans le vide concernant le parti, l’instrument politique collectif pour représenter le mouvement réel et lui permettre ainsi d’aller vers ce qu’il cherche, pensons-nous. Je ne vois pas comment procéder autrement pour contribuer ensemble à apporter une solution à ce problème. » (c’est moi qui souligne)

N’est-ce pas traiter un peu à la légère ce problème majeur ? Le mouvement des Gilets jaunes a souligné l’immense fossé qui sépare d’un mouvement réel les éléments atomisés, plus ou moins rescapés -et avec quelles mutilations !?- du naufrage de la IVème Internationale, mais possédant une expérience, un bagage théorique et politique irremplaçables, qui sépare donc ces éléments des dizaines et dizaines de milliers qui cherchent dans le noir à tracer leur chemin. Nous sommes de ces naufragés. Certains, comme Vincent Présumey, Bernard Fischer, tentent de faire entendre leur voix, avec courage et ténacité. Mais avec quels résultats jusqu’ici ? Quels liens tissés avec les mouvements réels ? Comment se faire entendre, comment accéder à un débat nombreux ? La preuve en est encore le cadre plus que restreint, minuscule, de notre discussion, pourtant à nos yeux de quelque intérêt.

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La disparition-destruction du PCF et de PS en France -comme ailleurs sous d’autres formes et dénominations-, serait une très bonne nouvelle si elle avait profité à la construction d’une véritable organisation révolutionnaire. Il n’en a rien été. L’OCI-PCI, dont j’ai été comme d’autres longtemps militant, a sombré définitivement dans un soutien sans espoir au front populaire extrêmement édulcoré sorti des urnes en 1981. Elle était pourtant, toujours à mes yeux, l’organisation qui avait été la plus proche de développer une orientation correcte durant les années 60-70, bien plus correcte en tout cas que ce que proposaient la LCR et le Secrétariat Unifié. Mais, outre le sectarisme dont elle a d’entrée fait preuve envers la LCR et le SU, rejetés dans les ténèbres extérieures d’organisations définitivement passées dans l’autre camp, elle a été très loin de répondre positivement à la question centrale : quel type d’organisation, nationale comme internationale, construire pour espérer prendre la tête du combat pour la révolution socialiste ? Il reste que, pour moi, l’OCI fut à la base de la tentative de reconstruction de la IVème Internationale, comme elle fut à l’origine de sa destruction.

Aucune organisation se réclamant de la IVème Internationale n’a résolu -par exemple- la question du caudillisme à sa tête, et de la corruption politique qu’elle facilitait.

J’ai milité durant plusieurs années dans le Comité pour le construction du Parti ouvrier révolutionnaire et de l’internationale ouvrière révolutionnaire, fondé et dirigé par Stéphane Just après son exclusion de l’OCI-PCI en 1984. En 1997, immédiatement après la mort de Stéphane Just, le Comité a éclaté puis s’est répandu de crise en éclatements durant plusieurs années. La raison essentielle tient à mon sens en ceci : en 1997, la dernière Conférence nationale à laquelle ait participé Stéphane Just a adopté un texte ( »Une Nouvelle Perspective ») qui, certes de manière insuffisante, analysait la nouvelle période historique dans laquelle l’humanité était entrée avec la chute de l’URSS. C’est à ma connaissance la seule organisation, et le seul texte de ce type qui ait été élaboré, du moins en France. Et c’est la difficulté d’assimilation de cette nouvelle période qui a été principalement à l’origine de l’éclatement du Comité. Il me semble que la discussion que nous avons aujourd’hui repart pour une bonne part de ces mêmes difficultés d’assimilation. Et aujourd’hui, le seul petit groupe qui ait survécu à ces crises à répétition du Comité de Stéphane Just s’est, à mon sens, enfoncé dans le sectarisme et l’isolement.

Il n’existe plus, du moins à ma connaissance, nulle part à l’heure actuelle, en tout cas en France, d’organisation pouvant se réclamer à bon droit de la continuité du mouvement communiste. On peut même penser que, pour la première fois depuis la constitution des Internationales ouvrières, la chaîne de la continuité est brisée. Il en demeure des maillons épars, plus ou moins détériorés, dont nous sommes.

Cela ne peut être sans conséquences sur la situation générale de la classe ouvrière.

Oui, nous sommes bien  »dans le vide » comme l’écrit Vincent Présumey, et le prolétariat l’est aussi. Bien entendu, ce « vide » n’empêche pas l’expression de la combativité du prolétariat et de sa jeunesse. Mais les mouvements sociaux, aussi puissants puissent-ils être -comme en Algérie- se heurtent systématiquement à cette question centrale.

Comment faire renouer les mouvements actuels du prolétariat en France et ailleurs avec le marxisme, comment  »aider » (comme nous disions) ces mouvements à tracer leur chemin jusqu’au renversement de la bourgeoisie et à son expropriation ? Pour s’attaquer à ce grave et profond problème, il faut d’abord, j’en suis convaincu, être le plus possible au clair sur la réalité de la situation actuelle de la classe avec laquelle on veut se battre.

Pierre Salvaing, le 29 Juillet 2019

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(*) Lorsque Vincent Présumey écrit, par exemple :

‘En matière de conscience, le gilet jaune, disons par exemple une jeune femme travailleuse précaire, qui découvre et constitue en même temps un collectif social, où l’on discute et lutte, la discussion ne consistant pas en débats standardisés dans des assemblées générales ni de réunions syndicales, mais en sujets individuels qui se racontent, se découvrent et par là même se grandissent et prennent plus de confiance, première étape qui a dû se produire aux origines du mouvement ouvrier et des soviets, qui n’a jamais voté, qui fait connaissance avec les syndicats, qui veut aller chercher Emmanuel Macron et qui, lorsqu’on lui demande qui aura le pouvoir une fois Emmanuel Macron chassé, répond « nous », cette jeune femme gilet jaune a-t-elle une conscience de classe de qualité supérieure ou inférieure à celle du métallurgiste syndiqué depuis quarante ans, préretraité, qui a toujours voté et qui connaît, lui, l’Internationale et le drapeau rouge, sans compter quelques croyances étranges sur l’ancienne union soviétique et autres dont notre jeune femme gilet jaune n’a guère entendue parler, ou bien à celle du fonctionnaire syndicaliste tranquille sur sa situation sociale mais inquiet de celle de ses enfants, consciencieux, connaissant histoire et références, très inquiet du complotisme des Gilets Jaunes, se demandant dans son sommeil troublé s’il a bien fait ou non de voter pour Emmanuel Macron au second tour en 2017 ? »,

l’image qu’il donne de la différence entre  »la jeune femme travailleuse » et  »le métallurgiste syndiqué depuis quarante ans, préretraité », et a fortiori  »le fonctionnaire syndicaliste tranquille sur sa situation sociale », est à mes yeux une caricature qui interdit de voir la véritable situation vers laquelle se dirige l’ensemble de la classe ouvrière sous les coups du capital.

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Pas de poursuites contres les défenseurs des migrants ! L’illégalité s’appelle TRUMP !

Ce lundi 12 août, nous apprenons à l’instant l’arrestation de notre camarade Dan La Botz, militant révolutionnaire, socialiste et syndicaliste américain, dont nous avons publié et discuté plusieurs articles, hier lors d’une action de défense des migrants contre Trump avec 101 autres, dont de nombreux militants des Democratic Socialists of America (DSA), parmi les  manifestantes et manifestants exigeant à New York la fermeture des camps de concentrations de Trump et l’abolition de ses lois racistes anti-migrants.

La lutte contre Trump, c’est ça.

Si nous avons bien compris les derniers messages nos camarades sont en liberté ce jour. Mais aucune poursuite n’est acceptable. L’illégalité porte un nom : Trump !

Faites circuler cette info !

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Evolutions de la lutte de classe et de la conscience de classe aujourd’hui : où en sommes-nous ? par Jacques Chastaing

Dans un article publié sur Aplutsoc Luttes des classes en France, où en sommes-nous , Vincent Présumey nous invite à réfléchir et échanger sur la situation.

Je me rends très volontiers à cette invitation de débat fraternel qui a toujours été essentielle entre militants révolutionnaires mais qui plus que jamais me semble tellement primordiale, vitale, aujourd’hui, en ces moments où les organisations syndicales et partis traditionnels s’effondrent moralement et politiquement.

Pour débattre de la situation politique et sociale actuelle, il faut évidemment pouvoir le faire en mettant le soulèvement des Gilets Jaunes au centre de l’actualité. La nature des autres luttes sociales qui ont cours au même moment est éclairé par ce soulèvement. L’attitude des partis, syndicats, groupes ou individus à leur égard caractérise ce qu’ils sont. Enfin, nos prises de positions personnelles à ce propos interrogent ce que nous sommes devenus, ce que sont devenues nos manières de penser.

La majorité des grandes organisations syndicales et politiques comme des organisations d’extrême gauche ont toutes été soit dépassées, déconnectées, paralysées voire hostiles ou simplement spectatrices – de près ou de loin- face à cette tentative des classes populaires de monter sur la scène politique. Ainsi me semble-t-il qu’on ne peut pas débattre de la situation sans décrypter et comprendre cette déconnexion. Mais cela non pas tant de l’extérieur, dans l’histoire ou dans les rapports des classes sociales – ce qui est souvent fait – mais plutôt dans l’intime de la pensée de tout un chacun, de faire le point dans ce domaine, ce qui est rarement exploré, dans le but de concourir à un débat où les mots aient le même sens débarrassé des scories du passé.

C’est pourquoi, dans l’état des lieux que propose Vincent Présumey comme objet de ce débat, je voudrais essayer de centrer ce texte sur ce que révèle le soulèvement des Gilets Jaunes de nos manières de penser avant d’explorer directement dans une seconde étape la situation sociale et politique elle-même, ce que signifie le soulèvement des Gilets Jaunes et son évolution dans le temps tout autant que la caractérisation des autres luttes qui les entourent.

Pour le propos de cet article, comme Vincent Présumey, je prendrais la porte d’accès à cet univers mental dans l’excès d’optimisme – qui est aussi le mien – que lui reproche Pierre Salvaing.

Ce texte se placera dans le prolongement du second texte de Vincent Présumey : Discussion : classe ouvrière, prolétariat, dans quel état sont-ils ? en réponse à Pierre Salvaing et son texte Éléments de discussion.

Pourquoi je suis optimiste

Je suis foncièrement optimiste, philosophiquement parlant au sens où je crois que l’humanité est capable de faire bien mieux que la société capitaliste mais aussi de manière conjoncturelle en pensant que le soulèvement des Gilets Jaunes et sa continuation sous une forme ou une autre sur la toile de fond des autres mouvements sociaux actuels peut nous donner comme jamais depuis bien longtemps la possibilité de reposer concrètement la question de changer le monde.

L’effondrement des organisations traditionnelles syndicales et politiques n’est pas une surprise tellement elles sont intégrées à ce monde depuis longtemps et de fait complices actives ou passives de la contre révolution sociale et démocratique de Macron. On peut même dire que du 17 novembre 2018 au 9 décembre, ce sont elles pour les principales, en qualifiant de fasciste le soulèvement des Gilets Jaunes, en dénonçant leur violence et en interdisant quasiment à leurs militants de se rendre aux samedis, qui ont sauvé la Macronie fortement ébranlée à ce moment.

Tant que la classe ouvrière ne paraissait pas suffisamment mûre et que les organisations traditionnelles ne cessaient de s’appuyer sur cette absence réelle ou fantasmée de conscience pour justifier leurs propres passivités, les directions syndicales ou politiques de gauche pouvaient faire illusion en se contentant de faire de la propagande générale pour des lendemains qui chantent, tout en gérant le recul social au quotidien aux côtés du pouvoir dans le jeu du Dialogue social.

Mais ce que le soulèvement des Gilets Jaunes a révélé au grand jour de la situation, c’est que d’une part, de nombreux travailleurs ont pris conscience que l’accélération de l’ampleur et du calendrier des contre-réformes de Macron les transformaient en véritable contre-révolution politique et sociale ce qui nécessiterait une riposte à la hauteur. Et d’autre part, que les Gilets Jaunes qui affichent cette disponibilité à cette riposte générale ont montré d’autant plus aux yeux de tous que ce ne sont pas les classes populaires qui ne sont pas prêtes à une véritable riposte mais les organisations… et, malheureusement aussi, bien des militants fussent-ils révolutionnaires.

D’une certaine manière c’est inévitable et la règle.

Toutes les situations de changement soudain, d’accélération brutale de l’histoire ont toujours laissé de côté les vieilles organisations et leurs habitudes en même temps que les ouvriers et bien des militants se sentaient abandonnés.

L’effondrement des organisations traditionnelles s’accompagne de celui de leur univers mental et peu ou prou, celui de la grande majorité de tous ceux qui se situaient dans leur sillage, ou qui appartenaient de fait à ce « monde mental » même de manière critique et fussent-ils des opposants farouches extérieurs à ces organisations, appartenant à des courants et traditions révolutionnaires. Pierre Salvaing l’écrivait : sommes-nous préparés à ce qui vient, nous qui avons été formés dans la période passée ?

Je pense que oui, pour peu que nous arrivions à faire un retour sur nous mêmes et rompre avec quelques routines intellectuelles de cet univers mental. Le moyen le plus sûr de soigner nos défauts de raisonnement est d’aller au contact de la réalité, au contact des Gilets Jaunes, de voir et participer à leur combat. En effet, à défaut de ce contact et d’un regard sur la situation avec les yeux des ouvriers qui luttent, il est bien difficile de se faire un point de vue juste tout autant que de se débarrasser d’habitudes mentales qui sont autant de freins à la conscience et à l’action.

L’inédit, l’imprévisible de ce surgissement des Gilets Jaunes nous a surpris dans nos habitudes de penser.
Qui osera dire qu’il n’a pas été totalement insensible dans les premières semaines aux calomnies de fascisme portées sur les Gilets Jaunes, qu’il n’a pas été hésitant ? Et qui encore aujourd’hui accepte de parler sérieusement des mouvements « Colère » et des motards nés en janvier 2018, qui ont duré jusqu’en octobre 2018 – en même temps donc que les mouvements plus traditionnels autour des syndicats de mars à juin 2018 – et qui ont fécondé l’initiative du 17 novembre ? J’ai été pour moi-même qualifié de « fasciste » ou accusé de faire le jeu du « fascisme » par des proches pour avoir proposé un rapprochement au printemps 2018 entre le mouvement ouvrier traditionnel et les premières expressions de ce soulèvement et pour avoir soutenu l’initiative du 17.11 dés le mois d’octobre.

Cette hostilité aux Gilets Jaunes est d’autant plus interrogeante sur les révolutionnaires que les Gilets Jaunes ne sont plus un mouvement classique comme on en connaît depuis des décennies mais un soulèvement d’une partie des classes populaires ayant la volonté d’un renversement politique et de société par la rue. Pourtant beaucoup des militants révolutionnaires y ont été rétifs, même parmi les mieux préparés à cela, sachant très bien que les irruptions populaires ne sont pas pures et drainent avec elles bien des scories du passé.

Certes, le soulèvement des Gilets Jaunes n’est pas une insurrection mais l’annonce de cette insurrection qui vient. Et c’est déjà énorme. Il n’est pas insurrectionnel ; il est pré-insurrectionnel comme l’écrit Vincent Présumey, non pas tant au sens de ce qui a été fait ces derniers mois mais au sens surtout de l’esprit révolutionnaire de ceux qui l’animent. C’est cet esprit qui pèse sur la situation et qui pèsera encore demain.

En ce sens, les Gilets Jaunes dureront sous une forme ou une autre et continueront dans la période qui vient à impacter la situation et l’ensemble des salariés qui n’en sont pas encore à ce stade tout comme les militants du mouvement ouvrier traditionnel.

Il est alors très important que des fractions du vieux mouvement ouvrier se hissent au niveau de ce que portent les Gilets Jaunes et permettent ainsi à ce soulèvement de s’enrichir des expériences révolutionnaires de l’histoire ouvrière, permettant peut-être au fur et à mesure de ce processus de jeter les bases d’un futur parti ouvrier révolutionnaire. De ce point de vue, la faillite des organisations traditionnelles est une opportunité pour les révolutionnaires. En effet, ce parti à construire se fera pas à partir de rien mais à partir de la jonction de l’énergie de nouvelles couches militantes qui par dizaines de milliers découvrent l’action politique et du capital de milliers de militants des organisations qui n’ont pas renoncé, désormais ouverts à bien des possibles, débarrassés au moins en partie de l’autorité faillie de leurs directions, prêts à remettre en cause bien des habitudes.

Le parti, c’est-à-dire la compréhension commune d’une période et des taches qui en découlent ne peut se créer que dans la lutte la plus vive. Pour comprendre en commun, il faut agir à ce degré et/ou au moins être capable de se projeter intellectuellement à ce niveau.

Pour autant, pour ce que j’ai pu voir, bien des militants qui ont voulu entrer en contact avec les Gilets Jaunes, l’ont fait soit en ne cherchant pas à exercer leurs idées en leur sein, soit, le plus souvent, en donneurs de leçon à partir de leur expérience passée et ont bien souvent été de ce fait, rejetés.

Contre cela, pour trouver le chemin du cœur et de l’esprit des Gilets Jaunes, les militants se doivent de chercher avec eux à tout moment quelle politique mener dans la situation actuelle pour gagner, pour être plus efficaces. C’est-à-dire qu’il leur faut être en capacité à chaque moment de dire où en est le soulèvement des Gilets Jaunes, de voir quelles sont les difficultés qu’il a à franchir, les points qu’il a marqués, plutôt que de chapitrer sur la base d’une autorité acquise dans le passé et se donner des objectifs trop éloignés pour, de fait, cacher l’impuissance à répondre aux problèmes immédiats. Ce n’est qu’ainsi, en aidant le soulèvement des Gilets Jaunes à aller jusqu’au bout de ce qu’il porte, pas plus pas moins, et pas en lui demandant d’être autre chose que ce qu’il est, qu’on pourra aider les Gilets Jaunes et par là l’ensemble des classes populaires, le prolétariat, à se constituer en classe ouvrière consciente de ses possibilités.

Cette attitude est une révolution mentale parce que ça fait au moins depuis la seconde guerre mondiale que les révolutionnaires n’ont pas cherché à avoir une politique indépendante qui s’adresse directement au prolétariat en mouvement. Jusque là, pour des raisons historiques, ils étaient réduits à ne faire que de la propagande ou, en politique, à seulement exercer une pression sur les autres et en particulier sur les grandes organisations ouvrières.

Le soulèvement des Gilets Jaunes bouscule ces habitudes et nous amène ainsi presque tous à naviguer en des eaux inconnues, loin de notre prêt à penser des décennies passées mais sans pour autant rompre avec notre capital théorique, simplement en le mettant réellement en application, en rompant de fait avec des interprétations platoniques du marxisme.

Il y a certes eu des tentatives en ce sens ces derniers temps.

Le NPA fut un premier essai. Le Front Social un autre. D’autres encore, les ZAD par exemple et encore bien d’autres à des échelles plus modestes. Ces tentatives étaient différentes mais toutefois tenues par le même esprit de renouveler la pratique et la pensée militante en s’adressant directement aux masses, à la majorité, en y menant une politique, pour faire face aux problèmes d’aujourd’hui, plutôt qu’à des luttes internes dans les organisations et à de la propagande vis à vis de l’extérieur, c’est-à-dire une action qui ne s’adresse qu’à une toute petite minorité. Ces tentatives étaient peut-être trop précoces dans une situation qui ne leur permettait ainsi pas d’aboutir ni même d’aller très loin. Mais pour y avoir participé, les conditions objectives n’étaient pas seules responsables, en tous cas jusqu’à un certain point. L’impréparation des militants -dont je fus – qui ont été à l’origine des ces mouvements, leur désarroi face à une situation où une partie des classes populaires se montraient plus avancées que les militants, leur/notre incapacité à élaborer une politique en direction des larges couches du prolétariat en mouvement, le travers – après un élan fugace – de retomber dans les vieilles habitudes de se placer dans le sillage des grandes organisations -fut-il critique -, ont été à l’origine de leurs échecs. En fait, cette pesanteur des habitudes s’est faite sous le poids des milieux militants un peu larges entraînés dans ces aventures mais qui n’en avaient pas vraiment mesurés les tenants et aboutissants, tandis que les initiateurs n’avaient pas l’expérience suffisante pour y faire face. Cependant ces essais n’ont pas été négatifs. Ils ont permis à de nombreux militants de s’enrichir de ces expériences pour les faire fructifier demain -s’ils le veulent – au profit de ce que montre comme possibilités plus larges le soulèvement des Gilets jaunes.

Ainsi, la rupture historique depuis le stalinisme entre les idées critiques et le mouvement populaire n’a peut-être jamais été aussi proche de se résorber. En tous cas, des pas importants peuvent probablement se faire en ce sens.

Aussi suis-je optimiste sur la conjoncture. Ce qui ne veut pas dire aveugle ou irréaliste, la suite de ce texte montrant l’ampleur de la tâche.

De quoi la critique de l’optimisme excessif est-il le nom ?

Ce qui manque donc le plus dans les analyses, dans la perspective d’élaborer une politique directement pour l’ensemble des prolétaires en mouvement, c’est de voir la situation d’en bas, du point de vue des ouvriers qui luttent. Or le marxisme, au fond, n’est pas autre chose que cet « optimisme » de ceux qui luttent par la volonté et la pensée – ce matérialisme militant – et ne les opposent pas comme dans la formule très utilisée aujourd’hui de « l’optimisme de la volonté et le pessimisme de la pensée », attribuée le plus souvent à Gramsci, qui oppose le corps et la pensée.

La situation actuelle nous permet de ne plus découpler volonté et pensée et rend obsolète le fond social et intellectuel de l’opposition de l’optimisme et du pessimisme.

En fréquentant au quotidien les Gilets Jaunes, ce qui m’a le plus frappé ces derniers temps, c’est qu’ils ont bien conscience depuis plusieurs mois qu’ils ne renverseront pas Macron. Pourtant ceux qui continuent à se battre le font malgré tout avec optimisme, tout simplement parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Fais ce que tu dois, advienne que pourra comme le dit une vieille formule utilisée souvent par les révolutionnaires. Cela fait longtemps que le mouvement révolutionnaire, mais aussi syndical ont perdu cette capacité, cet « optimisme » de ceux qui font ce qu’ils doivent et qu’il advienne que pourra. La situation actuelle – et pour un temps certain – donne le terreau de ce renouvellement.

Cependant, la nature ayant horreur du vide, il s’est substitué avec le temps à cette analyse optimiste par en bas, tout un univers mental particulièrement nocif parce qu’il a gardé le vocabulaire et les références du mouvement ouvrier du temps où il était révolutionnaire en ayant en même temps perdu son contenu réel « optimiste » et qui prend souvent la forme de la critique de l’optimisme excessif.

Je ne ferai pas ici l’histoire depuis des décennies de cette rupture entre la théorie critique et la pratique révolutionnaire d’avec les classes populaires, en gros à l’origine une rupture provoquée par la violence du stalinisme.

Je voudrais ici décrire plutôt l’effet interne de cette histoire, sur ce qu’est devenue la manière de penser de ceux qui sont restés fidèles à la lettre des perspectives ouvrières, à l’insu d’eux-mêmes en quelque sorte.

Cette critique de la dégradation de la manière de penser de beaucoup de militants que je vais décrire peut paraître excessive et injuste à beaucoup parce qu’elle semble en faire porter la responsabilité aux seuls militants en question. Du fait que je n’ai pas décrit dans cet article les causes historiques de ce recul, et l’histoire de cette régression, cela peut donner ce sentiment, en particulier à tous ceux qui font tout ce qu’ils peuvent, se battent avec acharnement de toutes leurs forces pour garder vivant l’esprit du combat marxiste. En fait c’est pour eux que j’écris cet article en espérant qu’ils ne rejetteront pas le bébé avec l’eau du bain.

Il ne faut pas oublier avant d’entrer dans cette description « psychologique » combien il ne s’agit pas d’une critique de ces militants dont j’admire au contraire la volonté, l’immense courage et la générosité insubmersibles face à l’exploitation et à la répression. C’est justement pour cela que je voudrais aider ces militants à être plus efficaces, surtout quand ils sont pris au quotidien par mille combats et mille taches pratiques, en leur prêtant la main pour se soustraire aux influences néfastes d’un vieux mouvement ouvrier pourrissant qui nous atteignent tous, malgré nous, malgré notre volonté d’y échapper, malgré tous nos activismes. Il ne faut donc pas lire cette critique comme un jugement même si elle peut prendre l’allure d’un électrochoc mais au contraire s’en servir comme d’un appui, d’une boîte à outils pour agir, pour combattre nos ennemis. De plus, le militant que je vais décrire sous le nom « d’empileur d’assiettes », n’existe pas, il ne s’agit que de tendances à penser comme lui.

Et bien sûr encore, ce mode de pensée dont je vais parler n’est pas propre ni à la situation ni au monde militant mais existe dans tous les groupes, les organisations, les sociétés qui se sclérosent, se replient sur eux-mêmes, où les préjugés remplacent l’ouverture aux autres, où la défiance remplace la confiance… partout où la pensée relative se décontextualise, s’essentialise, devient absolue… Ce phénomène nous touche depuis longtemps et permet d’assurer une certaine routine de fonctionnement mais est particulièrement mortifère lorsque le monde se remet à bouger et a besoin pour le penser d’une réflexion libre. J’en ai déjà parlé dans plusieurs de mes textes à l’occasion par exemple de mon expérience au NPA, mais les événements présents rendent cette réflexion d’autant plus actuelle.

De quoi est fait cet univers mental ?

La première des particularité de cet univers mental sclérosé est de vouloir toujours avoir raison au sens de vaincre plutôt que de convaincre. Les attitude de donneurs de leçons ou de chefs auto-proclamés parce que ces militants appartiennent à une organisation « qui sait » ou un courant de pensée au passé glorieux et efficace, irritent les Gilets Jaunes au plus haut point et à juste titre.

Dans un raisonnement normal, il y a progression dans le temps d’un passé auquel on s’adapte et en direction d’un futur auquel on aspire. Raisonnant ainsi, le militant se met au service du mouvement tel qu’il est, n’essaie pas de lui imposer ses propres vues. Dés lors le débat, l’échange sincère auxquels aspirent formidablement les Gilets Jaunes, devient cette progression qui se fait ensemble même si ça passe aussi par la polémique. On a besoin des autres pour penser, c’est une évidence.

Mais à défaut de cette manière d’être, de cette ouverture d’esprit, au lieu de partir d’un point de départ pour aller vers un but, le militant propagandiste se replie dans une guerre de tranchées et recroqueville alors sa pensée sur elle-même en additionnant des formules comme on empile des assiettes. J’ai assisté à ce phénomène de nombreuses fois dans les assemblées de Gilets jaunes où tentaient d’intervenir des militants, y compris de manière institutionnelle lorsque les organisations syndicales ont tenté un pas le 5 février 2019 vers les Gilets Jaunes. Cela a renforcé l’expérience de bien des militants qui se sont repliés dans leurs certitudes et ont expliqué – à tort -que les Gilets Jaunes ne voulaient pas d’eux ; cette initiative n’eut pas eu de suite, des directions syndicats c’est clair, mais aussi chez bien des militants qui hésitaient.

L’empileur d’assiettes, ou de formules, qui veut avoir toujours « raison » par peur de l’échange ne cherche plus à discuter réellement puisqu’il a toujours « raison »et se transforme alors en gardien du musée « ouvrier » ou marxiste.

La particularité de cette pensée est que l’empileur d’assiettes a toujours raison « après »… pour expliquer rétrospectivement les raisons de l’échec : on ne pouvait pas échanger car les Gilets Jaunes ne veulent pas de nous (sous-entendu ils ne sont pas la classe ouvrière, sont sous influence fasciste, etc) ; les défaites successives depuis des années ont démoralisé ; l’émiettement des grandes entreprises en une multitude a dispersé la conscience ; le prolétariat n’est pas assez mature ; on ne pouvait pas gagner car la situation ne s’y prêtait pas ; il n’y a pas de parti… Toutes ces analyses qui peuvent être justes dans leur seule description sont fausses parce qu’elles fonctionnent avant tout comme autant de justifications de l’incapacité à agir.

L’empileur d’assiettes ne pense pas pour agir et pour avancer avec les autres mais pour avoir raison, assurer sa domination. Et dans un mouvement large, ça se sent et se voit gros comme les yeux au milieu de la figure. D’où la méfiance des Gilets Jaunes non pas envers les portes-paroles en général, mais contre ces porte-paroles, ces dirigeants là, dont l’expérience vécue leur a montré qu’ils ne sont pas à la hauteur de la situation, ne cessent de perdre ou de trahir, non pas il y a 100 ans, mais ces dernières années.

Cet abandon pratique de la lutte actuelle par l’empileur d’assiettes le mène à la mythification du prolétariat dont le souvenir qu’il défilait avec des icônes en 1905 ne lui sert pas à comprendre comment se fait l’entrée en mouvement des masses mais à assurer sa propre supériorité sur les catégories sociales inorganisées, ouvriers de petites entreprises, de la campagne, femmes salariées, auto-entrepreneurs, travailleurs indépendants, etc. Il reconstruit alors l’histoire en n’en retenant que les grands moments, pas leur genèse et en se contentant de passer d’un de ces grands moments à un autre par une espèce de continuité qu’il croît retrouver par magie dans la symbolique rouge des drapeaux des journées d’action saute mouton sans objectif ni plan derrière des directions qui collaborent aux attaques contre les classes populaires. Il ne voit plus les réalités mais des symboles qui justifient sa position (critique) à la traîne des vieux appareils, où, finalement il se sent mieux, sécurisé, tranquillisé que dans les mouvements populaires qui bousculent tout et ne respectent rien, y compris les vieux militants chevronnés.

Peu à peu ce militant « pessimiste », emprisonné dans ses formules, s’habitue à vaincre dans la défaite : peu importe ces reculs se dit-il, un beau jour la classe ouvrière (toute faite et déjà consciente par miracle) se soulèvera ; un beau jour ou un grand soir, mon prince viendra.

Enfermé dans ses formules devenues des casemates, il devient insensible aux faits ultérieurs qui démentent ces justifications. Il n’est ainsi pas gêné par les arguments contradictoires car son « raisonnement » n’a pas pour but de progresser mais de se justifier. Dialoguer, échanger avec les hommes et les événements, s’enrichir et apprendre d’eux n’a pas d’intérêt. Cette manière de « penser » a pour seul but de justifier le passé qu’on garde et par la même occasion, se justifier. La dénonciation de l’optimisme qui pour certains va jusqu’à le dénoncer de fasciste a cette fonction de justification tout autant que de pression sur les autres : justification et pression étant les deux faces de la même médaille du déraisonnement.

En croyant raisonner, ce militant déraisonne, sa pensée se défait, se désagrège. La stratégie de l’excuse domine – la maladie des paranoïaques – un monde de rationalisations et de justifications après coup, où on raisonne à reculons.

Un univers du discontinu et du langage équivoque

Dans ce monde intellectuel, le militant peut dire tout à la fois une chose et son contraire, puisqu’il ne s’agit pas de progresser ensemble mais de défendre des positions, de se justifier.

Du coup, cette attitude mentale construit un univers du discontinu ou du présent permanent auquel on s’habitue. C’est un monde morcelé où le temps est brisé, divisé et emprisonné dans des instants successifs prenant la forme d’une juxtaposition d’accidents sociaux séparés et essentialisés.

L’univers du découpage de la réalité finit par substituer ses éléments abstraits, géographiques, historiques, psychologiques, sociologiques, économiques, politiques à sa continuité concrète, vivante ou plutôt à confondre ces niveaux.

En effet, ce langage ne particularise pas ce qui est fait ou dit car il confond abstrait et concret. On appelle à la grève générale abstraite comme réponse à un problème concret. C’est la pensée magique des primitifs. On oppose les blocages concrets des dépôts d’essence à l’extension abstraite : ça ne sert à rien de bloquer les dépôts, il faudrait la grève générale. Ce qui était concret, les blocages, prend un caractère abstrait, les blocages en général. On ne se demande pas si ces blocages là permettent ou pas l’extension mais si les blocages en général empêchent cette extension concrète-ci ? Ou si ces blocages concrets-là sont facteurs de frein à l’extension en général ? On a mal à la tête. Les « luttes » concrètes deviennent LA lutte abstraite.
Ainsi se construit petit à petit un langage équivoque du discontinu ou du présent permanent où on se trouve incapable de penser dans la durée et dans le mouvement et la dynamique, où chaque événement tend à n’exister que par lui même, de manière absolue, sans grand lien avec le passé sinon de surface, des apparences sociologiques notamment. On appelait à une époque cette manière de penser le mouvement, comme des clichés successifs, « homologie structurale », par opposition à la logique du mouvement, la « dialectique ».

De la sorte, le soulèvement des Gilets Jaunes n’est étudié le plus souvent que pour lui-même, ce qui appauvrit considérablement l’analyse et rend incapable de voir la période dans laquelle il se situe, d’où il vient et par là, où il va, comme le fait par exemple Rosa Luxembourg en son temps dans sa conception de la grève générale comme période autour de 1905. Le soulèvement des Gilets Jaunes est comparé à d’autres révoltes contre les taxes, d’autres soulèvements de pauvres, mis en rapport avec l’isolement géographique, l’utilisation de la voiture ou la place des femmes dans la société mais jamais en rapport avec le mouvement « Colère » du début 2018, celui des motards au même moment – leurs relations respectives avec le mouvement syndical dans cette période de février à juillet où eut lieu le mouvement des cheminots, étudiants, électriciens, etc, – ou encore les récentes luttes de plus en plus nombreuses et victorieuses des femmes au travail dans l’hôtellerie, le nettoyage, la santé… les multiples luttes contre les fermetures de petites entreprises en province et l’entraînement des populations des campagnes dans ces combats, l’augmentation de structures syndicales dans ces petites entreprises, la diminution au contraire dans les grandes, le jeune âge des animateurs de ces luttes et leur indépendance grandissante à l’égard des hiérarchies, l’implication des familles dans ces combats, l’association des usagers ou citoyens aux combats pour défendre un hôpital, une gare, une poste et enfin, et surtout, l’évolution de l’état d’esprit des travailleurs dans ces luttes au fil du temps dans un contexte de violentes attaques centralisées du pouvoir et d’absence de riposte à ce niveau du mouvement ouvrier traditionnel dessinant de fait depuis quelques années, deux grands mouvements sociaux séparés mais parallèles entre une base ouvrière pauvre de province et une autre sous influence syndicale de salariés plus protégés des grandes villes, dont le fossé entre les deux allait grandissant et devenait visible dés la fin janvier 2018, y compris pour ceux qui s’en souviennent dans la concurrence qu’il y eut entre les deux journées d’action nationale des 15 et 22 mars 2018.

Cette absence d’intérêt pour ces luttes et l’évolution de l’état d’esprit de ceux qui y participent, pour cette histoire ouvrière dont on n’a pas en tête les transformations, les enjeux et les perspectives, rend tout un chacun plus soumis aux influences des autres classes sociales et nous conduit à déraisonner sous l’influence de l’histoire bourgeoise, dans une histoire ouvrière discontinue et dans un présent permanent où les éditoriaux de la presse révolutionnaire sont les mêmes aujourd’hui qu’il y a 30 ans. Cette perte de capacité d’aller de la grève particulière à la dynamique de la situation générale et inversement pour nos tâches militantes, finit par nous soumettre à une manière de penser, non seulement socialement étrangère à nos intérêts mais qui ne va pas en permanence du concret à l’abstrait et réciproquement, mais où l’abstrait et le concret glissent l’un sur l’autre, se confondent dans un mal de tête permanent.

C’est l’erreur de catégorie des philosophes qui voient l’esprit du foot posé sur le terrain à côté du ballon ou qui se demandent « puis-je avoir mal à tes dents ? » ou encore celle de l’écrivain qui écrit « la comtesse vient en larmes et en voiture » .

Ça paraît absurde et loin de nos pensées « pratiques » mais il y en a un exemple concret dans ce que souligne Vincent Présumey sur la confusion des niveaux par Pierre Salvaing entre le « prolétariat » et la « classe ouvrière ». On pourrait compléter avec la confusion de la classe en soi, du prolétariat (caractérisation abstraite économique vue du dessus) et de la classe pour soi, de la classe ouvrière (caractérisation active, psychologique, politique, concrète de la lutte vue par ceux d’en bas qui agissent). Ce qui revient à épouser « pratiquement » sans s’en rendre compte, le fond de l’argument de Martinez justifiant sa passivité : « les salariés ne se battent pas » et ne se battent pas parce qu’ils ne sont pas syndiqués. Que de fois n’a-t-on pas entendu ce « raisonnement » au moment même où je montrais contre lui, que tout au long du premier semestre 2017 par exemple, il y eut 270 luttes par jour. Or ce « déraisonnement », en bref que ce n’est pas par le combat que les masses acquièrent une conscience de classe mais en s’organisant (à la CGT pour notre exemple) justifie notre prétendue « supériorité » confondant avant-garde et dédain.

Il est vrai – pour montrer que ces mécanismes ne nous sont pas propres et peuvent être corrigés – que les Bolcheviks dans leurs errements du début de la révolution de février s’étaient montrés hostiles aux soviets, n’y voyant que des organisations inter-classistes, diluant la conscience prolétarienne dans celle du « peuple », de la « classe ouvrière » dans le « prolétariat »… avant avec le retour de Lénine de choisir -non sans difficulté – la politique de « tout le pouvoir aux soviets ».

D’un point de vue d’en bas, vue avec les yeux des travailleurs, la « classe en soi » n’existe pas : il n’y a là que l’émiettement des catégories professionnelles mais surtout pas de « classe ». Il n’existe que la « classe pour soi » autrement dit la conscience de classe, la prise de conscience qui ne se forme que dans la lutte la plus acérée, la plus violente, la plus massive, dans les cris et les insultes, les affrontements, la violence et la répression, les succès et les défaites. Par conséquent, elle est toujours mouvante, remise en cause, perdue et reconquise concrètement et qui ne s’incruste pas éternellement dans la couleur rouge des drapeaux des manifestations syndicales ou dans l’Internationale, mais peut très bien reprendre vie dans la Marseillaise, le drapeau bleu blanc rouge ou la couleur jaune, pourtant considérée longtemps comme celle des traîtres. Les livres transmettant l’expérience du mouvement ouvrier eux-mêmes, fussent-ils les meilleurs, ne transmettent pas cette conscience de classe. Il faut pour les comprendre le faire avec les yeux de ceux qui les ont écrit, les lire avec l’expérience du combat le plus intense.

Qu’est-ce donc qui défile dans les manifestations tranquilles morito-merguez ? Cette ombre d’un passé glorifié resté dans un vocabulaire abstrait, mythifié par des directions d’organisations qui elles pratiquent concrètement la collaboration de classe ? On a l’impression de cet esprit du foot posé sur le terrain à côté du ballon.

En confondant abstrait et concret, l’empileur d’assiettes apprend à confondre propagande et politique et finit par croire sincèrement que lorsqu’il fait de la propagande, il fait de la politique. Ainsi, tout indice propagandiste, tel gilet jaune qui s’en prend à des immigrés devient la preuve politique que le mouvement des gilets jaunes serait raciste et ne serait qu’un sous-prolétariat en voie de fascisation. Il en va de même pour la Marseillaise ou le drapeau bleu blanc rouge.

Ainsi encore, alors que les Gilets Jaunes en mouvement veulent renverser Macron, l’empileur d’assiettes ne les aide pas à aller jusqu’au bout de cet objectif qui est jugé réformiste parce qu’il faudrait plutôt renverser le capitalisme (au niveau mondial bien sûr). Par là, l’empileur d’assiettes montre qu’il ne comprend plus la logique subversive de l’action des masses. Il leur reproche de « seulement » vouloir renverser Macron et par là leur attribue la pensée de lui substituer un autre président qui ferait la même chose. En fait il pense à la place du mouvement et avoue ainsi ce qu’il y a dans sa propre tête ou son mépris du prolétariat en mouvement. Ce qui entraîne qu’il ne comprend pas le désir de démocratie directe qui se cache sous le mouvement pour le RIC parce qu’il ne retient que le RIC abstrait, en général, hors du contexte, mais pas le RIC concret, celui qui est inséré dans dans un mouvement à caractère insurrectionnel. Il suffit de s’être rendu dans les assemblées de Gilets Jaunes pour voir combien ces deux RIC s’opposent, combien la lettre du RIC est surtout défendu par les militants d’organisation – de gauche ou de droite – ayant des illusions électorales tandis que la majorité n’y voit que le drapeau affichant l’objectif d’une véritable prise et exercice du pouvoir par le peuple. La conséquence en est que l’empileur d’assiettes qui pense « à la place de », finit par s’opposer à l’objectif des Gilets Jaunes de renverser Macron et qu’il vote celui de renverser le capitalisme, croyant agir mais en dehors de tout mouvement.

Ces confusions et ce « raisonnement » discontinu empêchent toute progression de la pensée, tout échange constructif. Dans les périodes calmes, celui qui a toujours raison n’a pas besoin d’échanger, il se suffit de son argument d’autorité. Mais contesté, discuté dans les périodes où tout change, en plus par des Gilets Jaunes supposés moins conscients que lui, cette incapacité à échanger entraîne l’irritabilité voire l’agressivité qui ferme encore plus au changement. Les formules-cases s’échangent comme des pavés ou des talismans.

Un univers d’amnésiques

Ce monde intellectuel où on se contredit constamment ne peut fonctionner qu’avec l’oubli. Plus l’empileur oublie parce qu’il se contredit en permanence, plus il s’adonne au culte sentencieux de la mémoire des valeurs passées. Mais l’autorité du passé, des grands moments de l’histoire dans laquelle il se drape, les références lointaines ne sont en fait que des guirlandes sur son présentéisme, des justifications de son renoncement présent. L’histoire elle-même est en permanence aménagée pour se justifier. Il n’est plus possible d’en tirer des leçons.

La qualité échappe aux amnésiques. La mémoire à trous, incapable de comprendre les évolutions et les raisonnements, se fixe sur les formules immuables des textes sacrés du passé. La dialectique des contradictions lui échappe aussi. Ses progressions « intellectuelles » ne sont plus que quantitatives et linéaires.

Pour lui, il ne peut pas y avoir de profonds reculs sociaux en même temps que des progressions de conscience, pas plus que la conscience ne peut surgir de la partie la plus pauvre, la plus émiettée, la moins organisée du prolétariat. Il discute de savoir s’il y a des luttes ou pas et se fixe sur leur quantité mais plus de savoir ce que sont ces luttes, quels sont leurs contenus et leurs évolutions. Et quand il parle de contenu, il n’imagine plus que les revendications et non plus l’esprit qui préside à ces luttes, qui se cache sous ces revendications comme cela pouvait se faire derrière les bannières religieuses des débuts de la révolution de 1905 en Russie, et donne parfois des dynamiques, des significations et des portées très différentes à ces luttes.

Enfermé dans ses formules devenues des casemates, ne cherchant plus la vérification des analyses par la pratique, cette manière de raisonner ou de déraisonner devient peu a peu insensible puis hostile aux faits qui démentent ces justifications, inhospitalière à la vie.

Cet univers mental prend alors la forme de l’incompréhension de ceux qui s’obstinent à chercher à définir ce que pourrait être une politique pour les travailleurs en lutte et assimile cette attitude incompréhensible à la dénonciation de ce qui est pris comme un excès d’optimisme.

Un univers moraliste et apolitique

Ayant peur de subir l’influence des mouvements que l’empileur ne comprend pas, il se replie sur soi et sa vie interne ou organisationnelle. Il se protège et attend devant sa télé, son Karl Marx ou son activisme le vrai bon mouvement comme on attend le grand soir en renonçant ou en s’aveuglant dans l’activisme, et pour l’un comme pour l’autre, il finit par coller des formules théoriques auto-collantes sur la réalité.

L’émiettement de la pensée amène dés lors les habitants de cet univers à réfléchir comme on fait son marché. L’empileur prend ce qui convient, le reste, il l’oublie.

La justification de cette manière de faire prend tout naturellement la couleur de la morale qu’il fait en permanence à tous y compris aux mouvements. Le prolétariat n’est pas comme il devrait (comme il le fut dans son passé mythifié), les révolutions arabes ne sont pas des révolutions, l’irruption du soulèvement populaire des Gilets Jaunes ne peut être que sous influence fasciste…

Puis, passé le moment émotionnel et la sortie de sa torpeur, il ne s’y intéresse plus guère, il les oublie comme on efface de sa mémoire un moment douloureux. Ces mouvement rejetés ne s’inscrivent donc pas dans la lente montée d’un mouvement général, dans la lente construction d’une conscience de classe. L’empileur d’assiettes ne sait plus inscrire son analyse et son activité dans ces mouvements tectoniques profonds. Il ne sait plus faire le lien – et dans quelles évolutions- avec les mouvements précédents. Il ne vit que sous la dictature de l’immédiat associé à un passé dans lequel il se réfugie et se justifie. Il ne cherche pas si ces soulèvements forment système avec d’autres, délimitent une période historique et laquelle et donc permettent d’émettre des hypothèses pour demain et agir. Et faute de faire des hypothèses qu’on infirme ou confirme à chaque pas au feu des réalités, il est surpris à chaque fois que surgit un mouvement. Il ne voit jamais rien venir, se trompe sur tout, tout le temps ; le principe de réalité vient alors sous la forme d’une claque et du découragement.

Un univers de la mauvaise foi

Cet ensemble trouve sa clef de voûte dans la mauvaise foi qui est le fond moral de l’univers mental où chaque fait concret s’est dissout en une abstraction et chaque abstraction en un fait concret.

En effet, cette désagrégation perpétuelle du concret dans l’abstrait permet très facilement de dire qu’on ne s’est jamais trompé. Les luttes sont inexistantes, insuffisantes ou peu conscientes mais en même temps, pour se couvrir car il s’est tellement trompé, l’empileur explique qu’elles peuvent arriver à tout moment. Bref l’esprit ne prévoit rien, ne pense rien mais se protège de toute surprise et prépare ses justifications. Et si un jour les luttes prennent à un moment un niveau tel qu’on ne peut pas les nier, il peut très facilement se raconter et à son cénacle -plus qu’aux autres – qu’il l’avait prévu tandis que si elle régressent sans mener à rien, il peut très bien aussi expliquer qu’il l’avait toujours dit et que les autres sont exagérément optimistes.

L’univers des faits discontinus et de cette pensée décomposée autorisent ces justifications sans s’en rendre compte mais ne permettent en rien de voir les progressions ou les reculs des mouvements réels et donc en rien non plus de pouvoir mener une politique au sein des classes populaires qui sont entrées en mouvement. L’impuissance justifiée pousse à la mauvais foi.

Cette mauvaise foi prise en habitude pendant des années ou des décennies, s’approche de celle du démagogue qui se situe au dessus des autres et emploie des mots pour s’émouvoir soi-même et mouvoir les autres. Peu importe si ce qui est dit est absurde, l’important est d’impressionner, d’assurer une domination.

Un univers de magiciens fermé sur lui-même

L’empileur s’habitue alors à ce que le ton de la parole – plus que le contenu – donne une force magique aux mots. Assourdir ceux qui écoutent pour impressionner c’est aussi s’assourdir soi-même, pour se rassurer. Mais en même temps qu’il pratique en permanence l’émotion, il la réprouve systématiquement chez les autres et dans les analyses. Les émotions ouvrières, les révoltes, les rages n’existent pas ; il explique avec virulence que ne valent que des analyses froides des rapports de classe abstraits, tout comme hier la pensée séparait le corps et l’esprit et n’imaginait pas qu’il puisse y avoir une intelligence émotionnelle. Au « nous pensons donc nous sommes », se substitue le « je pense donc je suis ».

Cet univers mental décrit tout un univers relationnel.

Les hommes – les prêtres – qui sont habilités à utiliser les émotions et les mots comme des actes, cette force magique, deviennent sacrés, l’argument d’autorité prend toute sa place. La chaîne de l’argument « autoritaire » descend la hiérarchie sociale ou des organisations. Les Gilets Jaunes sont des « rien » ou il faut se syndiquer pour comprendre et se battre. D’où avec ces sentiments de supériorité, l’adaptation à des structures sociales dominantes, organisationnelles ou de pensée et l’indifférence aux idées, « Que faire ? » n’est plus un outil pratique pour un moment très précis dans l’histoire mais devient une Bible valable éternellement ou presque et qui dicte jusqu’aux comportements les plus intimes.

Sans s’en apercevoir le militant qui en s’engageant a appris à penser avec les autres, en se remettant en cause en permanence dans le débat, en contextualisant et relativisant constamment, a transformé peu à peu ses vérités relatives en vérité absolue, l’ouverture d’esprit en repli sur soi, entraînant le marxisme dans une forme de catéchisme et l’idée du « parti » qui était un outil d’émancipation en éloge à la discipline servile. Il ne pense plus. Ou mal.

Si le combat est évidemment principalement au sein du prolétariat et de ses luttes, il doit être aussi sur le terrain de la méthode de pensée, surtout en ces temps où bien des militants nouveaux comme ceux des anciennes organisations vont être amenés à réfléchir, se remettre en cause, à revoir pour ces dernières jusque y compris leurs manières d’agir et de penser. De là peuvent surgir des courants intermédiaires entre les anciennes organisations et le mouvement en cours, emmenant avec eux certaines de leurs habitudes et de leurs confusions.

Pour entraîner certains de ces militants ou courants, les arracher à l’influence des anciennes organisations en faillite, la clarté y compris dans ce domaine des manières de penser est un combat que les militants révolutionnaires ne doivent pas négliger. Pour cela, commençons pas nous débarrasser nous-mêmes de ce que la période précédente et les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier ont instillé dans la majorité des esprits militants, fussent-ils les meilleurs, les plus courageux et les plus indépendants.

Jacques Chastaing, le 21.07.2019

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Contre la censure du mouvement ouvrier sur Facebook

Nous apprenons avec inquiétude que Facebook ne transmet plus à ses 91 000 abonnés les posts de la page « Luttes invisibles ».

Ceci est tout sauf anodin. « Luttes invisibles » est une source incontournable … sur les luttes invisibles, justement : les mille et une grèves, conflits, évènements considérés comme inexistants et déniés, qui font la réalité quotidienne de millions de gens et qui constituent, vécus comme tels ou non ou plus ou moins confusément, la lutte des classes.

A Aplutsoc, nous ne nous cachons pas d’utiliser les infos, statistiques et tranches de vie diffusées par « Luttes invisibles » pour nos propres analyses politiques.

Nous appuyons et appelons à répercuter le message de « Luttes invisibles » :

AIDEZ A COMBATTRE LA CENSURE ET A DÉFENDRE LA LIBERTÉ D’EXPRESSION POUR LES INVISIBLES : LIKEZ, COMMENTEZ, PARTAGEZ LES POSTS DE LUTTES INVISIBLES
Dénoncez directement auprès de Facebook sa participation à la principale menace mondiale contre la liberté d’expression qu’est la politique actuelle de la France de Macron.

https://www.facebook.com/luttesinvisibles/

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De Rugy sorti, deux leçons.

François De Rugy a démissionné de ses fonctions de «ministre de la transition écologique» et de numéro 2 du gouvernement Macron-Philippe ce mercredi 16 juillet à 14h 40. C’est un camouflet et une défaite politique frontale pour Emmanuel Macron.

Celui-ci et l’exécutif, malgré les hésitations croissantes dans les rangs, avaient soutenu De Rugy jusqu’au bout et d’ailleurs ils continuent, l’inénarrable Mme N’Diaye ayant clairement fait comprendre qu’il aurait bien pu rester et qu’il est une victime. Pour eux, profiter des ors de la «République» et en faire profiter son clan quand on est dans la place, c’est bien normal. Et comme ils ne sont pas sûr d’y rester très longtemps, ils en profitent encore plus.

Défaite politique lourde pour Macron, donc : premier enseignement. Mais le deuxième enseignement est que ce n’est pas l’opposition, ni de gauche, ni de droite, ni d’ailleurs, qui a fait tomber M. De Rugy. Elle n’en a d’ailleurs jamais manifesté l’intention.

C’est un organe de presse indépendant, et s’il a démissionné à 14h 40 c’était pour ne pas avoir à répondre à la nouvelle bordée de questions qu’il lui posait, portant cette fois-ci sur l’usage des fonds publics qu’il avait fait avant d’être ministre, comme député EELV. Ce personnage prétend maintenant porter plainte et la presse indépendante est clairement une cible à abattre pour le pouvoir exécutif.

De Rugy démissionné, il reste un M. Castaner, dont la «gestion du maintien de l’ordre» compte à ce jour deux morts à son actif – pardon, une morte et un disparu …. Il reste un M. Blanquer, qui a fait ordonner par écrit d’inventer des notes au Bac pour qu’il ne soit pas dit qu’une grève peut avoir des effets. Voici un an, commençait l’affaire dite Benalla, centrale par rapport aux projets de la camarilla macronesque en matières d’affaires et de violences au niveau national comme international.

De Rugy, Castaner, Blanquer, Benalla … tous ces noms renvoient à un seul et même, que porte le détenteur suprême du pouvoir exécutif. Nous écrivions dans notre précédent billet sur la France qu’ils tomberont si on les fait choir. De Rugy est tombé parce qu’un organe de presse indépendant l’a fait choir, cela par surcroit : en faisant son travail d’investigation et d’information. Il serait dans l’intérêt de la démocratie que ce pouvoir tombe, de par la volonté populaire le faisant choir, et au plus tôt, plutôt que par les prochaines affaires et convulsions qu’il ne manquera pas de provoquer tout en poursuivant la destruction des services publics et des droits sociaux et démocratiques.

16-07-2019.

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Droit à la sûreté bafoué : devoir d’insurrection !

Nous écrivions samedi 13 juillet : «l’exécutif est tellement fébrile pour le 14 juillet qu’on peut prendre les paris : sa police va causer des incidents dont on risque d’entendre parler …». Il n’y avait malheureusement pas de mérite particulier à écrire cela.

Un an après le début de l’affaire Macron/Benalla (appelons-la par le nom le plus exact), le 14 juillet a vu des arrestations préventives (la cible du premier 14 juillet visait justement la Bastille où se trouvaient des gens désignés par lettres de cachet !), puis des embarquements massifs de gens conspuant Macron ou qui se trouvaient là : 180 personnes ont été interpellées «en marge» du défilé, selon la préfecture de Paris, et 38 placements en garde à vue dont 13 se poursuivaient à 19h selon le parquet de Paris .

On a vu aussi, témoin de l’énervement cultivé parmi les forces dites de l’ordre, un «gradé» venir jouer les grandes gueules cherchant «le contact».

Et pendant ce temps, la préfecture de Nantes n’a pas pris des dispositions pour des recherches massives du corps du jeune Steve Caniço, très probablement noyé dans la Loire en raison d’une agression policière de masse commise dans la nuit suivant la fête de la musique.

Et pendant ce temps, les Benalla et les … De Rugy, courent toujours. Et pendant ce temps, il est demandé aux géants du Net de nettoyer en temps réel tous les contenus dits «haineux» : privatisation de la poursuite des délits de presse.

Et pendant ce temps, la loi Blanquer invente l’exigence d’«exemplarité» et d’«engagement» des enseignants, catégorie juridique inconnue, ovni ministériel. Et pendant ce temps …

Ce qui est en cause est le droit à la sûreté (article 2 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789) conjugué à l’État de droit, c’est-à-dire au fait que l’État est soumis aux lois. Le droit à la sûreté comporte la sécurité, mais pas réduite au sens « sécuritaire » où l’on veut la ramener : c’est la sécurité contre tout arbitraire, à commencer par celui du pouvoir souverain.

La V° République de Macron est partie à la dérive. Certes, les ex-colonies (DOM-TOM) et certaines « banlieues » étaient déjà des zones de non-droit, c’est-à-dire non pas des zones où l’État serait absent, mais où l’État est sorti du droit (et a souvent éliminé les services publics). Mais il y a généralisation. Ce qui conduit à un nouveau régime, semi-dictatorial.

Cette dérive, qui n’est pas propre à la France, y présente cependant deux particularités :

Macron se présente comme le gardien du libéralisme et des libertés et l’antithèse des Salvini et des Orban dont il est, bel et bien, l’émule dans les faits.

Macron est pour l’instant à chaque fois un peu plus affaibli lorsque son pouvoir porte atteinte au droit. Ce sont la peur et la faiblesse qui le mènent.

Par où passe le droit ? Par son éviction. La déclaration des droits de 1793 l’avait précisé : si l’État bafoue le droit à la sûreté, s’il y a tyrannie, alors l’insurrection est «le plus sacré des devoirs». Pour une république démocratique respectant le droit à la sûreté !

15-07-2019.

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Contre les calomnies campistes, un article de Dan La Botz.

Les États-Unis sont probablement l’un des pays où le « campisme » fait le plus de dégâts dans le mouvement ouvrier et la gauche. Le « campisme » est l’héritage persistant du stalinisme, consistant à soutenir un camp géostratégique contre un autre. Aux États-Unis, ceux qui se rangent avec Poutine ou Bachar el Assad ont sans doute l’illusion d’être courageux, puisque croyant se situer dans l’opposition extrême à leur propre État et leur propre gouvernement. Pourtant, à l’époque de Trump, c’est de plus en plus illusoire et l’on voit maintenant ces courageux « anti-impérialistes » partir en croisade contre les forces nouvelles qui menacent réellement l’impérialisme nord-américain, de l’intérieur. Tel est le sujet de cet article du camarade Dan La Botz paru dans New Politics : les menteurs et provocateurs ont pris pour cible la Conférence socialiste de Chicago, qui cette année a rassemblé près de 2000 participants suite à la percée socialiste aux municipales. On a toujours raison de réfuter les calomnies, car la fonction des calomnies est de protéger l’ordre existant !

Remarque du traducteur : dans son article Dan La Botz emploie le mot «communiste» pour désigner les régimes soviétique ou vietnamien, et écrit dans ces cas là «Communist», avec une majuscule. Nous avons rendu cela en français par «communiste» entre guillemets.

Contre les calomnies de GrayZone.(1)

(1) Note de la rédaction : équivalent français de Gray-Zone : un mixte du «Grand Soir» et de «contre-info» avec une dose de Bellaciao et un peu d’»Egalité et Réconciliation» : vous voyez ?

Un récent article de GrayZone calomnie honteusement les Democratic Socialists of America (DSA), le journal Jacobin et les éditions Haymarket, accusant les organisateurs de la Conférence socialiste de Chicago le dernier week-end d’accueillir des agents payés par le gouvernement qui montent des opérations de regime change dans différents pays. En outre, ils diffament aussi le vieux journal de solidarité avec l’Amérique latine à gauche, NACLA, et le Marxist Education Project de Brooklyn. Et j’ai moi-même l’honneur de leurs attaques, puisque je serai complice d’un complot des Républicains pour renverser le gouvernement du Nicaragua !

L’argument simpliste et brutal de Gray-Zone est que toute critique des nations qui sont ennemies des États-Unis – Nicaragua, Cuba, Venezuela, Syrie, Iran, Chine ou Russie – est un «anti-anti-impérialisme». Après tout ce qui s’est passé depuis un siècle est-il encore nécessaire de répondre à un tel prurit sectaire digne de simples d’esprit ? Apparemment cela l’est.

GrayZone commence par cette phrase qui donne le ton : « A présent, c’est le Département d’État qui vous offre le socialisme ». Elle caractérise une méthode : tout mélanger et tout simplifier. Seul le plus grand des naïfs pourrait croire que la Conférence socialiste, forum de l’extrême-gauche depuis des années, les DSA, avec leurs 60 000 membres, sont montés et payés par le Département d’État ! La Conférence socialiste, évènement internationaliste où sont présentés des positions fort diverses, rassemblant des dizaines d’intervenants et plus de 1500 participants, est organisée dans le but de promouvoir les mouvements anti-capitalistes, socialistes et anti-impérialistes (on peut consulter le site We Are Many pour prendre connaissance d’une décennie d’action contre la guerre, l’impérialisme et la politique étrangère US).

L’attaque de GrayZone repose sur une théorie conspirationniste selon laquelle le Département d’État omniscient et omnipotent et autres agences gouvernementales US financent et contrôlent l’essentiel des organisations de la gauche américaine dans le but de monter des «regime change». Un manipulateur de marionnettes à Washington D.C., ou un magicien d’Oz du Département d’État, envoie ses agents robotisés délivrer instructions et argent au DSA, à Jacobin, à Haymarket. Quiconque suit les débats dans les DSA, lit Jacobin, consulte la liste des titres chez Haymarket, parcourt NACLA, sera surpris de voir à quel point le marionnettiste en chef en a pour son argent, car ce sont le socialisme, l’internationalisme et l’anti-impérialisme qui animent les confrontations vivant dans ces sphères-là !

Il serait fastidieux de répondre à toutes les accusations invraisemblables contenues dans cette prose, et je ne veux pas parler pour les autres. Je discuterai donc ici les attaques me concernant, faisant de moi un agent du Département d’État affecté au changement de régime au Nicaragua.

Socialisme par en bas.

Je suis un partisan de ce qui fut appelé historiquement le Third camp socialism et que l’on appelle aujourd’hui souvent le Socialisme par en bas. On pourrait simplement l’appeler marxisme ou socialisme révolutionnaire. J’ai appris ce socialisme internationaliste pendant cinquante années d’engagement militant. Dans les années 1960 et 1970, j’ai été objecteur de conscience et militant anti-guerre du Vietnam, dans les années 1980, j’étais engagé dans la solidarité avec l’Amérique centrale. De 1994 à 2015, j’ai été rédacteur en chef de la Mexican Labor News and Analysis, publication conjointe de l’United Electrical Workers et du Frente Auténtico del Trabajo, créée pour faire vivre la solidarité entre travailleurs étatsuniens et mexicains. J’ai été actif dans les International Socialists (IS) et je suis maintenant engagé dans Solidarity et aux DSA.

Durant toutes ces années, mes camarades et moi-même étions fermement convaincus que nous devions soutenir partout les travailleurs dans leur combat pour la démocratie et pour le pouvoir ouvrier et que ceci était essentiel dans le combat pour le socialisme. Il est, je pense, utile d’expliquer quels principes nous ont guidés, car si GrayZone calomnie, c’est sur la base d’une position politique toute autre qu’il faut analyser, comprendre, et rejeter. Puisant ses fondements dans le stalinisme, elle a chez certains évolué vers le soutien à des États capitalises autoritaires et modernes et se confond parfois avec les positions des néo-fascistes.

Reparcourons les cinquante dernières années et voyons comment ces positions se sont développées et différenciées. Pendant la guerre du Vietnam, l’opposition aux États-Unis et le soutien à l’autodétermination nationale vietnamienne parmi les jeunes militants se sont parfois développées en soutien au PC vietnamien et à son chef. On entendait dans les manifs «Ho, Ho, Ho Chi Minh, FLN vaincra!» Cette identification en réaction aux horreurs de la guerre américaine pouvait se comprendre mais elle n’en était pas moins problématique. Beaucoup ont scandé ces slogans innocemment, mais certains sont devenus des partisans du régime de Ho Chi Minh et de l’URSS qui l’appuyait. Peu nombreux furent ceux qui dans le mouvement pointèrent le fait que Ho et le PC vietnamien étaient des staliniens ayant massacré leurs rivaux de gauche et œuvrant à faire du Vietnam un État calqué sur le modèle soviétique.

Aux IS, nous soutenions la lutte du peuple vietnamien contre l’impérialisme US sans pour autant soutenir le pouvoir du PC vietnamien. Nous pensions que les Vietnamiens avaient droit à leur indépendance nationale et qu’ils devaient pouvoir choisir démocratiquement et imposer leurs propres décisions quant à la direction politique. Que pour construire le socialisme il leur fallait la démocratie dont ne voulaient pas Ho et le PC vietnamien. Nous avons donc soutenu la lutte contre l’impérialisme US mais sans soutenir le gouvernement du PC vietnamien.

En 1969, quand j’ai rejoint les IS, leur slogan « Ni Washington ni Moscou » m’interpellait car de même que les États-Unis avaient envahi le Vietnam pour interdire sa souveraineté nationale, de même l’URSS avait envahi la Tchécoslovaquie pour réprimer le Printemps de Prague pour la démocratie. Les véritables anti-impérialistes, pensais-je, devaient s’opposer à l’impérialisme américain comme à l’impérialisme soviétique. Les Vietnamiens et les Tchèques avaient droit à leur auto-détermination. Alors que les partis au pouvoir en URSS et en Tchécoslovaquie se disaient socialistes, ils étaient des dictatures « communistes » opprimant et exploitant leurs propres peuples.

Rétrospectivement, nous avons pu constater qu’il en était de même en Hongrie lorsqu’une révolution ouvrière a éclaté en 1956 contre le gouvernement communiste hongrois, qui a été réprimée par des chars soviétiques. Des milliers de communistes du monde entier ont alors quitté leurs partis, car il était devenu évident que ce «Communisme» n’avait rien à voir avec les intérêts des travailleurs ni avec l’objectif du socialisme démocratique. La petite extrême-gauche européenne a soutenu le soulèvement des travailleurs contre les communistes hongrois, mais la révolte a été écrasée trop tôt pour qu’ils aient un véritable impact.

Autre exemple connexe de cette expérience. En 1980, les travailleurs des chantiers navals de Gdansk ont formé le syndicat Solidarność et dix millions de travailleurs polonais se sont mis en grève pour lutter contre la dictature «Communiste». Ce fut le plus grand mouvement démocratique d’après-guerre en Europe de l’Est. En Pologne, Solidarność comportait divers courants politiques allant de l’extrême droite, soutenue par le pape Jean-Paul II et le président américain Ronald Reagan, à une gauche socialiste démocratique notamment soutenue par des courants révolutionnaires en France et dans toute l’Europe. Nous avons soutenu le mouvement pour la démocratie dans son ensemble, tout en appuyant sa gauche contre sa droite. L’armée polonaise soutenue par l’Union soviétique a écrasé le mouvement, mais Solidarność a miné le système «communiste» et a contribué à son effondrement une décennie plus tard.

Si l’Union soviétique sous ses dirigeants «communistes» bureaucratiques était déjà un État impérialiste réactionnaire, il en va de même pour la Russie capitaliste et impérialiste qui s’ en est suivie et est aujourd’hui dirigée par le réactionnaire et autoritariste Vladimir Poutine. Nous soutenons aujourd’hui les citoyens russes, les journalistes (dont certains ont été assassinés), le mouvement LGBTQ violemment réprimé, et les travailleurs en lutte pour une vie meilleure et pour être entendus. Tout en nous opposant au gouvernement russe, que nous serions ravis de voir renversé par son peuple, nous nous opposons à tout effort américain visant à un changement de régime. De même, en Chine, nous soutenons la lutte des Ouïghours et des Tibétains pour l’autonomie contre le génocide culturel, la lutte des paysans contre les vastes accaparements de terres, et la lutte des travailleurs pour de véritables syndicats indépendants.

S’il est vrai que la Russie et la Chine s’opposent aujourd’hui aux États-Unis, cela n’a rien à voir avec l’anti-impérialisme. C’est le retour à la lutte pour le partage du monde entre grandes puissances, comme avant la Première et la Seconde Guerre mondiale. La Russie et la Chine, les États-Unis et l’Europe et, dans une moindre mesure le Japon, sont aujourd’hui les grandes puissances qui utilisent des méthodes économiques et politiques pour tenter de dominer diverses régions, des zones géographiques stratégiques, le pétrole et autres minéraux de valeur, et bien sûr se soumettre des États moins importants. Certaines de ces grandes puissances montent des alliances comme les États-Unis avec Israël et l’Arabie saoudite, puissances sous-impériales au Moyen-Orient. Ceci s’apparente aux luttes entre Grande-Bretagne, France, Allemagne, États-Unis et Japon lors de la Seconde Guerre mondiale, et en ce temps là les États-Unis se présentaient comme une puissance anti-impérialiste contrant les empires européens, et en Asie le Japon se faisait passer pour le bouclier contre les colonialistes blancs. Il était ridicule de croire à leur «anti-impérialisme», et il l’est tout autant aujourd’hui de croire à celui de la Russie ou de la Chine.

Dans les années 1980, lors du mouvement de solidarité en Amérique centrale, nous avons soutenu les peuples d’El Salvador, du Guatemala et du Nicaragua dans leurs luttes contre leurs propres gouvernements autoritaires, leurs classes dirigeantes et, surtout, la domination des États-Unis. Certains d’entre nous sont allés dans ces pays, en particulier au Nicaragua, pour apporter leur aide. Nous avons soutenu divers mouvements en Amérique centrale par le biais d’une myriade d’organisations aux États-Unis. Nous avons travaillé contre les États-Unis et pour la victoire des forces révolutionnaires en Amérique centrale. Cependant, au même moment, au sein du mouvement de solidarité, nous avons discuté des faiblesses de certaines de ces organisations. Au sein de certains mouvements, des groupes staliniens cherchaient à créer un gouvernement de style soviétique ; d’autres ont été affaiblis par l’adoption du modèle élitiste du foyer de guérilla, l’idée qu’une poignée de révolutionnaires armés libérerait la nation ; d’autres encore n’ont pas réussi à trouver un moyen d’unir les éléments métis et autochtones. Certains, cependant, sont parvenus à la conclusion que seul un mouvement démocratique de travailleurs, métis et autochtones, pouvait libérer leurs sociétés. Au sein des mouvements de solidarité, nous avons discuté des faiblesses et des forces de ces groupes et préconisé le pouvoir ouvrier et la démocratie, nous n’avons pas cessé de soutenir le mouvement dans son ensemble et nous n’avons pas renoncé à nous battre contre le gouvernement américain.

Permettez-moi de passer à un autre cas et d’en parler plus personnellement. Lorsque l’armée zapatiste de libération nationale (EZLN) a mené la rébellion des peuples indigènes du Chiapas au Mexique en 1994, j’ai écrit pour eux des pamphlets de soutien et j’ai visité plusieurs villes et campus pour parler de la nécessité de soutenir et de défendre les Zapatistes contre le gouvernement mexicain. À la suite de mon travail, lorsque l’EZLN a organisé la Convention démocratique nationale du Mexique en août 1994, j’y étais invité, dans la jungle. Tout en ayant des réserves sur cette direction issue du guérillérisme et des divergences avec leurs orientations politiques, je me suis tenu à leurs côtés contre leur gouvernement et contre le mien. Pour informer les gens sur le mouvement, j’ai écrit un livre,Democracy in Mexico, afin de soutenir les diverses luttes paysannes, syndicales, féminines et politiques qui se déroulent au Mexique, y compris les zapatistes. Je n’avais pas à accepter les orientations de ces mouvements pour soutenir leur combat pour la démocratie.

Permettez-moi un dernier exemple personnel. Au milieu des années 90, alors que je vivais à Mexico, j’ai organisé avec d’autres une manifestation de protestation d’américains et de mexicains devant l’ambassade américaine contre le soutien du gouvernement américain à un groupe d’émigrés cubains de droite appelé Brothers to the Rescue menaçant l’espace aérien cubain. Bien que je ne sois pas un partisan du régime cubain de parti unique, j’ai aidé à organiser cette manifestation parce que j’estimais que les Cubains avaient droit à la liberté contre l’agression américaine. Dans le même temps, les socialistes et les organisations avec lesquelles je travaille – tout en s’opposant à toutes les sanctions, boycotts et embargos américains, ainsi qu’à toute intervention militaire – ont soutenu les dissidents cubains (démocrates, anarchistes et socialistes) qui défendent des syndicats indépendants, des droits civils ou une démocratie multipartite.

Mon engagement au Nicaragua.

Je suis allé au Nicaragua avec des amis en 1985, à la suite de la révolution sandiniste et de la guerre civile, pour apporter des fournitures médicales à un hôpital, en solidarité avec le peuple assiégé du Nicaragua. Les Contras soutenus par les États-Unis attaquaient des enseignants, des agriculteurs et des communautés pacifiques, et ces fournitures médicales étaient absolument nécessaires. Comme beaucoup d’autres, parce que je gagnais ma vie, élevais une famille et participais à d’autres activités politiques, après la défaite des sandinistes lors de l’élection de 1990 et l’arrivée au pouvoir de la droite, je n’ai pas accordé beaucoup d’attention au Nicaragua. Puis, en 2013, un collègue m’a demandé d’accompagner un groupe d’étudiants qui viendraient y vivre et travailler pendant quatre mois. Pendant notre séjour au Nicaragua, nous avons visité le pays et rendu visite à de nombreuses organisations sociales et ONG locales et rencontré des personnalités aux opinions politiques très différentes. J’ai eu par exemple la satisfaction de pouvoir parler avec le père Fernando Cardenal, prêtre jésuite qui prônait la théologie de la libération et qui avait joué un rôle important dans les premiers jours du gouvernement révolutionnaire nicaraguayen.

Pendant mon séjour au Nicaragua, j’ai lu de nombreux mémoires d’anciens dirigeants sandinistes, des histoires du pays et des récits contemporains de l’évolution de la situation dans ce pays. Ce que j’ai compris de mes lectures et de mes discussions avec des organisations et des citoyens nicaraguayens, ainsi que de mes constats personnels, c’est que le président Daniel Ortega et son parti sandiniste ont évolué, au fil des décennies, de révolutionnaires d’inspiration cubaine pour devenir les dirigeants d’un gouvernement capitaliste de droite répressif. Tout en prétendant être de gauche, Ortega et son épouse, et maintenant vice-présidente, Rosario Murillo, ont formé une alliance avec les grandes entreprises et l’aile droite de l’Église catholique, tout en nouant des relations de travail avec les forces armées américaines et l’US Drug Enforcement Agency. Le gouvernement Ortega a détruit l’organisation syndicale indépendante dans les maquiladoras, réprimé les agriculteurs et les défenseurs de l’environnement qui protestaient contre la construction du canal transocéanique financé par la Chine, et harcelé, menacé et poursuivi en justice le mouvement féministe qui s’opposait aux lois réactionnaires contre l’avortement !

À mon retour aux États-Unis, j’ai poursuivi mes recherches, puis je me suis assis et j’ai écrit What Went Wrong? The Nicaraguan Revolution: A Marxist Analysis (Brill, 2016) où j’ai raconté comment la révolution avait dégénéré et comment Ortega l’avait trahie. En conclusion du livre, j’ai également prédit qu’une opposition à un gouvernement aussi autoritaire et réactionnaire se développerait inévitablement. Deux ans plus tard, le livre a été publié en livre de poche chez Haymarket presque en même temps que la rébellion populaire qui a éclaté au Nicaragua en avril 2018.

Compte tenu de ces évènements, j’avais hâte de présenter mon livre devant un public nicaraguayen de gauche. Je devais en discuter avec des représentants du Marxist Education Project et de NACLA et une ou deux autres personnes à Brooklyn Commons. J’ai alors rencontré à New York des militants nicaraguayens qui soutenaient la rébellion et j’ai discuté avec eux. Ils étaient ravis de pouvoir compter sur un allié américain désireux de travailler avec eux. À travers une série de petites réunions, un plan pour un événement de solidarité a été mis au point. Nous nous sommes mis d’accord sur la St. Peter’s Lutheran Church à Manhattan, qui compte une importante congrégation latinos et quelques nicaraguayens. Au dernier moment, l’un d’eux nous a informés que des étudiants se rendant en Floride et à Washington-D.C. pour parler à des groupes de défense des droits de l’homme et faire pression sur les législateurs, souhaiteraient également prendre la parole. Ni moi, ni la professeure Lisa Knauer, présidente, ni le père Octavio Altamirano, prêtre catholique nicaraguayen, ni le ministre luthérien Fabian Arias n’avions rencontré les étudiants avant l’événement. Ils nous ont été présentés comme des participants aux récentes manifestations au Nicaragua et – les étudiants étant à l’avant-garde du mouvement et ayant le plus souffert de la répression – nous avons accepté de les inclure dans le panel.

Il était devenu clair pour moi que ceci était devenu un évènement de la communauté nicaraguayenne et un événement de l’église et de sa congrégation, et qu’en tant qu’Américain je ne pouvais et ne devais pas essayer de contrôler son agenda, mais que je pouvais présenter mon analyse de l’histoire du Nicaragua. et la situation actuelle et en tant que chercheur socialiste, exposer mes vues. Les étudiants, âgés de 20 à 24 ans environ, ont décrit leur expérience de la rébellion populaire et se sont engagés à poursuivre un mouvement pacifique visant à forcer la démission d’Ortega et à mettre au pouvoir un autre gouvernement. Lors de cette réunion, aucun d’entre eux ne m’a semblé avoir un point de vue idéologique très clair.

J’ai écrit un rapport à l’intention des dirigeants des DSA de New York et du comité international des DSA sur l’événement et sur mon intervention:

Le meeting a eu le caractère d’un rassemblement patriotique de la communauté nicaraguayenne révoltée par le meurtre de 150 citoyens par le gouvernement. Il y a eu un appel à la démission de Daniel Ortega et au départ son parti, le Front sandiniste de libération nationale (FSLN). Avec d’autres camarades des DSA nous avons été frappés par plusieurs choses. D’abord la quasi-unanimité du panel et du public contre Ortega et au FSLN ; étonnamment, il n’y avait pas de partisans du régime, ni les Nicaraguayens ni les autres. Deuxièmement, les Nicaraguayens, tant au sein du groupe d’experts que dans le public, n’avaient pratiquement aucune analyse politique ni vision ni programme pour l’avenir de leur pays. J’attribuerais cela à la longue période de gouvernement autoritaire au Nicaragua, qui a rendu impossible le développement de vues et d’organisations politiques alternatives. La participation du public, hommes et femmes, a été très bonne. Les organisateurs ont considéré l’événement comme un succès.

Et voici mon compte-rendu de ma propre intervention, disponible sur vidéo:

Je me suis exprimé comme historien et auteur du livre What Went Wrong?, tentant de développer trois points dans ma présentation et en réponse à des questions. La première était que toute ingérence des États-Unis ne saurait être bénéfique au Nicaragua. (Applaudissements.) Deuxièmement, ni la classe capitaliste nicaraguayenne organisée dans le COSEP, ni le conseil des chefs d’entreprise, ni la hiérarchie de l’Église catholique ne peuvent être invoqués pour sauver le pays. J’ai souligné qu’ils s’étaient, les uns et les autres, bien entendus avec les dictatures de Somoza et d’Ortega. Troisièmement, j’ai soutenu que la crise en cours nécessitait l’organisation d’une nouvelle force sociale venant d’en bas, non seulement les étudiants qui mènent la lutte à l’heure actuelle, mais aussi la classe ouvrière et les agriculteurs.

Ce 13 juin, nous l’ignorions, mais nous avons appris par la suite que ces étudiants, financés par la conservatrice Freedom House, étaient allés à Washington-D.C. où ils avaient été reçus par des sénateurs républicains et des représentants du Congrès. Si nous avions eu connaissance de ces liens, nous aurions sans doute géré les choses différemment, mais dans tous les cas, nous n’avions rien à voir avec leurs activités ultérieures. [Après avoir posté ceci, un activiste nicaraguayen m’a dit que les étudiants qui ont pris la parole lors de notre événement à New York n’étaient pas les mêmes que ceux hébergés à DC]

J’ai déclaré dans des articles sur le Nicaragua – et il n’était pas nécessaire d’obtenir des courriels «divulgués» pour l’apprendre ! – «qu’il ne reste plus de voix de gauche dans le mouvement». Pourquoi cela ? Pourquoi n’y a-t-il pas de courant socialiste significatif aujourd’hui au Nicaragua ? La réponse est simple : le gouvernement autoritaire et réactionnaire Ortega et le parti du FSLN ont complètement discrédité l’idée de socialisme dans l’opinion publique de la majorité des Nicaraguayens. De nombreux gauchistes américains ignorent qu’au cours des dernières décennies, pratiquement tous les commandants nicaraguayens, dirigeants de la révolution nicaraguayenne de 1979, ont rompu avec Ortega et le FSLN, de même que la plupart des dirigeants du mouvement de la théologie de la libération qui avaient soutenu la révolution. Certains de ces dirigeants ont tenté de créer de nouveaux partis politiques social-démocrates ou socialistes, mais la domination du gouvernement Ortega sur les mécanismes politiques l’a rendu impossible. Malheureusement, le socialisme a pratiquement disparu de la scène politique nicaraguayenne.

Pourquoi alors, m’a-t-on demandé, soutiendrais-je un mouvement contre le gouvernement Ortega ? Je le soutiens car il s’agit d’un mouvement populaire d’en bas, à savoir un mouvement de plusieurs classes sociales, qui vise à remplacer la dictature actuelle par une sorte de démocratie. Au sein du mouvement nicaraguayen, il y a des capitalistes – qui, jusqu’à récemment, s’entendaient très bien avec Ortega – qui souhaiteraient un gouvernement parlementaire qu’ils puissent contrôler. Mais d’autres veulent une démocratie populaire qui représenterait la majorité du pays, ses travailleurs. Je soutiens la lutte pour la démocratie contre la dictature, mais aussi la revendication d’une démocratie populaire et, au-delà, d’un véritable socialisme par le bas. Ma position n’est pas unique. Dans toute l’Amérique latine, de nombreux partis de gauche soutiennent la rébellion populaire nicaraguayenne contre Ortega.

J’exhorte tous ceux qui sont intéressés par mes idées sur le Nicaragua à lire mon livre et mes articles sur New Politics, où vous pourrez trouver une présentation systématique de mes opinions. Comme je l’ai souvent dit, je suis opposé à toute intervention militaire américaine au Nicaragua et à l’imposition de sanctions à son encontre, dans la mesure où elles porteraient principalement préjudice au peuple nicaraguayen. Je suis cependant pour une victoire de la rébellion populaire et espère que par ses propres forces et la solidarité de la gauche dans toute l’Amérique latine et dans le monde, il sera en mesure de renverser le gouvernement Ortega et d’instaurer la démocratie et, un jour, socialisme.

Que de telles vues puissent être dénoncées comme impérialistes et liés au Département d’État est surprenant. Le préjudice causé à la gauche mondiale par de telles dénonciations – et la perspective politique qui les sous-tend – est hélas bien trop évident.

 

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