Alger-Khartoum-Bamako, nouvelle phase révolutionnaire.

Bien creusé, vieille taupe !

Si journalistes et grands de ce monde ont annoncé « l’entrée dans le XXI° siècle », correspondant au 1914 du siècle précédent, dès les crimes de masse du 11 septembre 2001, l’on peut dire que l’entrée dans le XXI° siècle des exploités et des opprimés, le XXI° siècle de l’immense majorité luttant pour un avenir humain qui passe par son émancipation, s’est vraiment effectuée avec l’ouverture des « révolutions arabes », soulèvements démocratiques et nationaux de masse portés par les masses paupérisées et par la jeunesse, qui balayèrent la Tunisie, l’Égypte, la Libye, le Yémen, le Bahreïn et la Syrie début 2011, avec des répercussions mondiales.

La répression sanguinaire en Syrie appuyée ou cautionnée par toutes les puissances impérialistes et soutenue directement par une intervention militaire russe massive, l’intervention militaire saoudienne au Yémen (avec des armes françaises qui ne tuent personne selon Mme Florence Parly !!!), et la confiscation de la mobilisation massive de toute la population égyptienne de l’été 2013 par un coup d’État militaire qui, en faisant rentrer les gens chez eux au motif de combats anti-islamiques, a instauré le régime d’al-Sissi, semblaient avoir fait refluer cette gigantesque vague.

Elle vient de relever la tête et une fois de plus se vérifie la vieille maxime : « Bien creusé, vieille taupe ».

Alger.

Ce qui se passe en Algérie est qualifié de « seconde révolution algérienne« . En Algérie, on appelle première révolution la guerre d’indépendance et sa victoire de 1962 contre l’impérialisme français. La première révolution a été confisquée par la caste militaire et kleptomane de l’armée-Etat-parti FLN. Les Algériens avaient une expérience rude et profonde qui a pu expliquer que l’ouverture de la révolution en Tunisie fin 2010-début 2011 n’y ait pas directement provoqué une explosion généralisée (bien qu’elle ait été suivie de mouvements nombreux dans tout le pays et dans les zones limitrophes) : l’utilisation par la caste au pouvoir de la percée électorale des islamistes dans des élections libres octroyées en catastrophe est une terrible expérience que l’Algérie avait déjà faite, et qui s’est reproduite en mode accéléré, sous diverses formes, notamment en Tunisie et en Égypte depuis 2011.

Ceci donne d’autant plus de puissance et de portée internationale au soulèvement général de toute l’Algérie qui se produit aujourd’hui, lequel assume une pleine conscience de la nécessité de chasser et de détruire toute la caste au pouvoir, de tenir les islamistes à distance, tout en reprenant les modalités d’action au point où le peuple égyptien avait dû les laisser en juillet 2013, à savoir, ni plus ni moins : les plus grandes manifestations de toute l’histoire si l’on rapporte le nombre de manifestants à la population !

Qu’on en juge. L’Algérie a 42 millions d’habitants aujourd’hui. La vague de manifestation actuelle débute à Kherrata le 16 février. Le vendredi 22 février, 800 000 manifestants dans le pays. Le 1° mars, 3 millions. Le 8 mars, 5 millions. Le 15 mars, 14 millions. Depuis, cette levée en masse se développe en manifestations locales sur fond de grève générale étudiante, avec de nombreuses grèves dans les entreprises et un mouvement de reconquête du syndicat étatisé qu’est l’UGTA, pour le rendre aux travailleurs.

Les hautes sphères militaires ont d’abord fait renoncer la momie Bouteflika à sa candidature puis l’ont fait démissionner. Clairement, il y a maintenant face à face l’immense majorité et la caste militaro-kleptomane.

Le vrai chef provisoire de l’exécutif, le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah, a testé la répression le 12 avril : gazages, charges, arrestations, humiliations de militantes féministes, le tout ayant accentué la mobilisation générale. La répression ne marche pas, ou alors il faudrait tirer et faire de l’Algérie une nouvelle Syrie. La caste a peur et cherche sans doute à assurer une « transition » qui lui permette de se préserver, à la façon de l’armée brésilienne après 1985 (et l’on voit aujourd’hui que celle-ci n’avait jamais retiré complètement ses positions et tire les ficelles de Bolsonaro que ses propres partisans perçoivent comme une marionnette).

La caste a raison d’avoir peur car le peuple algérien veut la chasser tout entière. La jeunesse sait ce que veut dire le message de la vétérante de la guerre d’indépendance Djamila Bouhired : « Ne les laissez pas voler votre victoire !« 

 Khartoum.

Mais il y a plus, beaucoup plus. C’est dans toute l’Afrique que l’on regarde vers l’Algérie. La caste algérienne est en effet, après la caste égyptienne (qui l’a historiquement parrainée), la plus vieille et la pire des castes de rentiers-militaires-népotistes-kleptomanes qui saignent leur pays, à l’échelle du continent. C’est un modèle. Or, la guerre d’indépendance algérienne a stimulé et permis toutes les indépendances africaines des années 1958-1962. La seconde révolution algérienne sonne dans toute l’Afrique comme le signal des secondes luttes d’indépendance contre les pouvoirs en place.

Elle est d’emblée en connexion avec sa révolution-soeur, celle du Soudan.

A Khartoum les manifestations, initialement déclenchées par la hausse des prix, durent depuis décembre 2018. Mais la répression avait déjà fait des dizaines de morts et avait vu arriver des renforts spéciaux, sous la forme de mercenaires du groupe Wagner, lié à Poutine et aux firmes minières russes, intervenant déjà en République centrafricaine. C’est l’élan de la révolution algérienne qui semble bien avoir directement galvanisé le peuple soudanais et suscité une reprise, plus massive que jamais, des manifestations à Khartoum.

Début avril, des milliers de manifestants ont commencé à camper devant le siège de l’état-major. Les méthodes soudanaises ont combiné les manifestations ultra-massive à la manière égyptienne de 2013 et algérienne d’aujourd’hui, avec l’installation d’un bastion symbolique défiant directement le cœur du pouvoir, à la manière de la place Tarhir et du Maïdan.

Le Nord-Darfour, région tristement victime de ce régime depuis des années, connaissait des soulèvements et, dans l’Est du pays – et non loin de l’Érythrée où la situation politique est en pleine évolution en relation avec la poussée révolutionnaires qu’a connue l’Éthiopie depuis deux ans -, à Kassala et à Port-Soudan, les manifestants ont pris d’assaut les locaux de la police politique (NISS, « bureau de renseignement et de sécurité ») et ouvert les prisons. Les chefs du NISS pris de panique, ont annoncé la libération de tous les prisonniers politiques à l’échelle nationale. C’est alors (11 avril) que l’état-major a démissionné le dictateur Omar el-Béchir, depuis emprisonné (et ainsi protégé de la colère populaire), puis annoncé une « transition de deux ans » sous son égide.

Les manifestations de masse continuent donc : le mot d’ordre de « pouvoir civil » signifie clairement que les spécialistes de la « transition » que sont ces messieurs les militaires-kleptomanes doivent partir et que c’est la démocratie sans frein, avec des élections constituantes libres, comme en Algérie, qui s’impose et que veut le peuple.

Un trait fort de la révolution soudanaise est la place souvent dirigeante dans les manifestations prise par les femmes, avec la figure symbolique de Alla Salah, dont l’image s’inscrit dans les mythes nationaux du pays (elle évoque en effet une « reine » nubienne de l’Antiquité). Ce fait politique est de la plus haute importance et fait écho à la place croissante des luttes des femmes pour leur émancipation à l’échelle mondiale.

La chute du dictateur soudanais interfère immédiatement avec les « négociations de paix » qu’au grand dam de l’impérialisme français la Russie avait commencé à parrainer, concernant la République centrafricaine, à Khartoum, et qui ne peuvent guère continuer ouvertement. En outre, Al-Bachir passait, au moins jusqu’à ce que le pape les reçoive opportunément début avril, pour celui qui pouvait faire « s’entendre » les deux chefs de guerre du Sud-Soudan financés par les entreprises minières et pétrolières concurrentes, Salva Kiir, président en exercice, et son adversaire Riek Machar. Sa chute a immédiatement provoqué un appel de Riek Machar à un report de la formation d’un gouvernement de coalition qui était prévu, sous tutelle de l’ONU, pour le 12 mai. Des ONG et des organisations de défense des femmes victimes des viols et crimes de guerre au Sud-Soudan, préconisent, pour leurs propres raisons, un tel report, n’ayant aucune confiance dans ceux qui formeraient un tel gouvernement, et appelant à l’intervention populaire directe dans le « processus de paix ».

Bamako.

Alger-Khartoum : cet axe révolutionnaire amorce la transformation de l’espace saharien, maghrébin et sahélien, actuellement espace des trafics, de la traite des migrants, des pillages islamistes et des manœuvres militaires françaises, en un espace de lutte commune des populations contre tous leurs oppresseurs.

Cette poussée révolutionnaire globale arrive vraiment au bon moment pour le Mali. Le Mali est traumatisé par le massacre du samedi 23 mars dernier, où des individus habillés en « chasseurs dogons » ont tué un village entier et des centaines de peuls. Il ne s’agit pas là de « rivalités traditionnelles », pas plus que les massacres de Tutsis (et des Hutus refusant de participer à la curée) n’étaient, en 1994 au Ruanda, le dénouement de « rivalités ancestrales ». Au Mali tout le mode perçoit que de tels évènements, au nom de la lutte contre l’islamisme attribué (faussement) aux peuls, relèvent d’une décomposition profonde et d’une transformation de pans entiers de l’appareil d’État en mafias. Et tout le monde estime que la France, qui s’était posée en sauveuse du pays quand des bandes islamistes (largement composées de flics de Kadhafi promptement reconvertis) étaient venues attaquer le delta intérieur du Niger en 2012, porte la responsabilité de ne vouloir en aucun cas que se constitue une vraie démocratie dans quelque pays africain et sahélien que ce soit. En réaction au massacre et pour interdire que l’enchaînement des massacres ne se poursuive, des dizaines de milliers de manifestants ont déferlé à Bamako.

Ils font écho, consciemment, à Alger et à Khartoum, et là est pour eux l’issue.

Ni l’armée française, ni les mercenaires russes, ni les bandes islamistes, ne sont porteurs de quelque protection que ce soit pour tous les peuples du Sahara, du Maghreb et du Sahel.

L’impérialisme français protège le régime algérien et couine, par la voie du ministre Le Drian, contre les infiltrations de mercenaires russes. Mais de fait, il est conduit à une coopération contre-révolutionnaire et anti-démocratique avec eux. Il y a d’ailleurs, sur ce plan, un grand précurseur, dénommé Alexandre Benalla ! N’oublions pas en effet qu’au Nord du Tchad, dans le Tibesti,l’armée française aide le dictateur Idriss Déby à faire le ménage contre les populations toubous afin de faire de la place pour l’exécution des contrats miniers qu’il a négocié. Si l’on dessine une figure Alger-Khartoum-Bamako, sans oublier la volonté du peuple burkinabé, qui a réalisé une révolution démocratique en 2014, d’être maître de son destin, alors on peut constater que le Tchad, plaque tournant de la présence militaire française, est le maillon qui doit tomber …

Un verrou nommé al-Sissi.

On peut s’accorder avec Gilbert Achcar qui, dans une récente interview (Libération, 11 avril), pointe en direction de l’Égypte :

« La situation économique est insupportable en Égypte. Les gens ne descendent pas dans la rue parce qu’ils sont échaudés par les résultats obtenus depuis 2011. Ils sont revenus à la case départ, voire pire. Mais quand ils voient ce qui se passe à côté, au Soudan et en Algérie, cela leur redonne courage. Tôt ou tard, le mouvement repartira. Le ras-le-bol est général.« 

Le régime d’al-Sissi est le cœur de la contre-révolution « arabe ». Un peu plus tôt, un peu plus tard, c’est là que la crise va reprendre. Le soutien à al-Sissi voit communier les Macron et les Poutine. Or, c’est son protégé qui tente actuellement de réunifier la Libye sous une botte militaire, le « maréchal » Afthar, ancien bonze de l’appareil d’État de Kadhafi, se présentant comme le vainqueur de Daesh dans le golfe de Syrtes (titre que revendiquent aussi ses adversaires des milices de Misrata), mais que soutiennent les salafistes et, derrière eux, les régimes saoudien et émirati. Vendredi 19 avril, Trump a annoncé qu’il lui avait téléphoné pour lui dire son soutien.

En Tunisie comme en Algérie et comme au Soudan, le retour au pouvoir d’un général, pardon d’un « maréchal », en Libye, est clairement perçu comme dirigé contre la démocratie et allant, pour ainsi dire, à l’encontre du vrai sens de l’histoire. L’ordre des milices esclavagistes en Libye ne prendrait d’ailleurs pas fin avec Afthar, il serait juste réorganisé et centralisé.

Mais ce qui se joue là dépasse la Libye : c’est bien à l’échelle de toute l’Afrique et de tout le « Proche et Moyen Orient » (comme disent les européens !) que la reprise des révolutions tend à affronter la contre-attaque des militaires.

A Alger, à Khartoum, ils doivent tomber. La poussée révolutionnaire va renforcer la lutte des exploités au Maroc, dans le Rif, reprendre son extension en Afrique, aggraver la crise de l’impérialisme français, et pousser vers ce verrou posé contre toute démocratie depuis 2013, qui s’appelle al-Sissi.

Nos responsabilités en France.

En France, ces développements nous donnent la responsabilité, dans la lutte sociale visant Macron, de mettre l’accent sur sa politique africaine d’Alger et de Bamako à Bangui en passant par N’djamena, et les connexions de celle-ci avec l’affaire Benalla. L’exécutif français en pleine dérive ne doit être épargné à propos d’aucun de ses méfaits, et ses méfaits africains sont les pires.  

20-04-2019.

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Second billet avant même que Macron cause (16 avril matin)

Le terrible incendie destructeur du chef-d’œuvre de la civilisation médiévale, la cathédrale Notre-Dame de Paris, a différé les « annonces » de Macron.

APLUTSOC partage la peine populaire totalement légitime devant cette perte, sans aucune restriction ou réserve sectaire déplacées.

De plus, une telle destruction souligne symboliquement la fragilité contemporaine de la préservation de l’héritage culturel humain, à l’époque de crise globale causée par les relations sociales capitalistes.

A l’issue de la triste soirée d’hier soir des questions tout à fait politiques se posent.

Macron a d’abord tweeté pour les seuls « catholiques », puis a annoncé une reconstruction – qui de toute façon ne pourra pas reconstituer les pièces historiques et autres charpentes du XIII° siècle : ce n’est pas la « reconstruction » d’une cathédrale-Macron qui réparera la totalité des dégâts, c’est une réparation et un sauvetage sérieux qui s’imposent. Historiens de l’art et conservateurs du patrimoine sont en colère, ils disent « c’est l’incendie de trop » (car ce n’est pas le premier), affirment que cette catastrophe pouvait être évitée, déplorent la faiblesse des budgets publics. Il est en outre incroyable que, durant toute la soirée d’hier, les médias n’aient pas été à même, et n’aient semble-t-il même pas cherché, à faire connaître le nom de la boîte en charge du chantier d’où est parti l’incendie. Serait-ce parce qu’il y a des intérêts à préserver, ou une jungle inextricable de sous-traitants ?

Ce devrait être à l’État et pas à une souscription nationale lancée par Macron faisant appel à la générosité privée qu’il revient, dans le cadre de la loi laïque de 1905 garantissant la préservation du patrimoine, d’assurer sauvetage, réparation, et transparence sur toutes les responsabilités.

Ce n’est donc pas l’instrumentaliser, mais en tirer les vraies leçons, que de dire que cette tragédie culturelle et donc sociale souligne elle aussi et fortement la nécessité d’un changement de régime, et, de manière immédiate, le retrait des lois de casse de la fonction publique et du service public !

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Billet avant même que Macron cause.

Ce billet sur la situation politique française est écrit le matin du lundi 15 avril, alors que le président Macron doit « parler » ce soir et révéler au bon peuple les augustes décisions que lui aura inspiré le « grand débat ».

Nous serons sans doute amenés à analyser la chose, mais pourtant, nous pouvons nous permettre de ne pas attendre ce discours pour produire ce petit édito. Il y a à cela une raison de fond : l’exécutif de la V° République n’est plus, depuis fin novembre, ce « maître des horloges » que les journalistes de cour saluaient en lui.

Malgré tous ses efforts, il n’est pas parvenu à reprendre le contrôle du tempo. Le tempo est donné par les mouvements de celles et de ceux d’en bas. Depuis que, lors des journées de début décembre (les manifestations de masse des samedi 1° et 8 décembre, cherchant à s’en prendre à l’Elysée, et la « fuite à Varennes » de Macron au Puy-en-Velay le 4 décembre), le pouvoir exécutif de la V° République est devenu ce qu’il devait être : la cible de la colère populaire, non pas de façon métaphorique, mais de façon tout à fait concrète.

Depuis, outre le faux suspense de chaque samedi, concernant et les violences physiques de l’appareil d’Etat et les manifestations de gilets jaunes, les frémissements de la jeunesse, les grèves et l’ébranlement des personnels de l’enseignement public ont à leur tour déterminé le tempo.

Macron veut reprendre la main, il n’y arrivera pas. Car alors même qu’il doit « faire son discours », le tempo a un nouvel horizon qui est en train de prendre de l’importance. Le 9 mai, toutes les fédérations de fonctionnaires jusqu’à la CFDT appellent à la grève. La plupart de ces fédérations ont été conduites, par la volonté évidente de la masse des personnels (fonctionnaires mais aussi contractuels, vacataires et en CDI) de l’Etat, des collectivités locales et des hôpitaux publics, à demander le retrait du projet de loi dit de « transformation de la fonction publique » ayant pour auteur le secrétaire d’Etat dit de la Fonction publique, l’ex-PS Dussopt.

Ce projet est, avec la retraite à points, l’axe central de la poursuite de l’offensive de destruction de Macron. Il vise à détruire les statuts de la fonction publique, en généralisant le recrutement par contrats au lieu des concours et en brisant les attributions des commissions administratives paritaires, historiquement conquises en 1946.

Fin décembre, la jeunesse s’est mise en mouvement, puissamment mais momentannément, faute d’organisation dans la continuité et confrontée à une répression violente et déterminée qu’on a vu à l’oeuvre notamment dans le traitement infligé aux jeunes de M antes-la-Jolie, contre Parcoursup et les réformes du lycée, du Bac et du Bac pro.

Depuis début février les personnels enseignants des lycées et de nombreux collèges ont commencé à réagir en masse dans leurs établissements contre les suppressions de postes, les réductions de moyens, la désorganisation voulue des services par les heures supplémentaires imposées, et la réforme du lycée qui s’annonce pour exactement l’inverse de toute la publicité ministérielle en direction de « l’opinion publique » sur la soi-disant liberté de choix accordée aux jeunes.

Le mardi 19 mars une journée d’action interprofessionnelle de plus, CGT-FO-FSU-Solidaires, organisée sans enthousiasme par les directions syndicales pour faire passer le temps en fixant des échéances longtemps à l’avance, a été saisie par les personnels des écoles publiques, massivement, pour dire Non à la loi Blanquer. Cette loi est le complément de la loi Dussopt. Elle combine un autoritarisme hiérarchique ridicule, qui va dresser contre cette hiérarchie, expression de la V° République contre l’école publique, la masse des personnels, et des mesures de déréglementation dont la plus emblématique est la mise sous tutelle, pour supprimer des postes, des écoles de tel ou tel territoire, sous le principal de collège du coin.

L’addition de ces processus engagés, dans le contexte politique d’affaiblissement de l’exécutif par les manifestations populaires des samedis, est maintenant le spectre qui hante M. Blanquer, lequel réagit en qualifiant de « bobards » et de « fake news » tout ce qui circule à propos de sa politique. Il est normal qu’il réagisse ainsi, car c’est par des bobards et des fake news que, comme Macron, il a procédé jusque là.

La peur du pouvoir s’est exprimée ce dernier samedi, 13 avril, par des violences policières de masse comme à Paris et Toulouse, enfermant des centaines voire des milliers de manifestants dans des nuages de gaz en leur interdisant d’en sortir, multipliant les arrestations « préventives » de non manifestants, et ainsi de suite.

La fuite en avant de l’exécutif lui fournit aujourd’hui un arsenal juridico-administratif complété par le pur arbitraire illégal, qui lui permet potentiellement de fonctionner comme un Erdogan. Mais il est hors sol.

Et ce n’est pas un discours de Macron, ni les élections européennes, qui y changeront quoi que ce soit.

La question centrale est et reste de le chasser.

Et la prochaine étape certaine de la lutte des classes sera la réalisation de la grève générale de la fonction publique le 9 mai pour le retrait des lois Dussopt et Blanquer, posant à nouveau la question de la grève générale de toutes et de tous, depuis les entreprises, les services publics et les ronds-point.

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Ukraine : le point après le premier tour de la présidentielle.

Le premier tour des élections présidentielles en Ukraine vient d’avoir lieu.

L’Ukraine est un pays important dans les interactions de la lutte des classes en Europe. C’est une véritable crise révolutionnaire que ce pays a connu en 2013-2014, conduisant à la fuite d’un président, après ceux des « révolutions arabes » et quelques années avant que la question du renversement d’un pouvoir exécutif par un développement populaire insurrectionnel soit à nouveau posée dans un grand pays impérialiste de l’ouest du continent, à savoir la France lors de la crise pré-révolutionnaire dite des « gilets jaunes » fin 2018-début 2019.

La victoire démocratique que fut la fuite de l’oligarque corrompu au pouvoir, Ianoukovytch, a suscité une contre-offensive de la Russie, agissant clairement en tant que puissance impérialiste considérant l’Ukraine comme la colonie qu’elle ne doit surtout pas perdre, pour sa propre identité impériale et oligarchique.

Cette contre-offensive s’est d’abord traduite par l’annexion de la Crimée après un « référendum » bidon, opérée militairement (précisons qu’il n’y a pas à se prononcer sur l’identité russe, ukrainienne, tatar ou tout cela à la fois de la Crimée, pour comprendre le caractère totalement anti-démocratique de cette annexion).

Puis ce fut le déclenchement, d’abord par le financement par l’oligarque le plus riche d’Ukraine, Rinat Akhmetov, puis par l’armée russe, d’une « guerre hybride » avec auto-proclamation de deux prétendues « républiques populaires » séparatistes, à Donetzk et Louhansk : terreur, corruption, interdiction des grèves, de toute organisation indépendante, antisémitisme, y sévissent, pendant qu’en Occident un certain nombre de secteurs de la « gauche radicale » ou du « populisme de gauche » fantasment une lutte « antinazie » menée par les nervis rouge-blancs, brun-rouges et, le plus souvent, bruns-bruns, du Donbass, encadrés par l’armée russe.

Troisième volet, qui n’est pas le moins important : le kidnapping de dizaines d’Ukrainiens, dont le militant anarchiste de Crimée Alexandre Koltchenko et le cinéaste Oleg Sentsov, indûment détenus en Russie.

Face à cette offensive contre-révolutionnaire visant à restaurer une vieille oppression nationale, la nation ukrainienne a résisté – les régions soi-disant « séparatistes » furent bien plus réduites que les premières proclamations de Poutine n’y appelaient, car celles-ci englobaient tout le Sud de l’Ukraine et toute la côte. Mais elle a vu une très relative stabilisation de l’État – le même État, « oligarchique » – en Ukraine, avec l’élection à la présidence, fin 2014, d’un oligarque issu d’un secteur secondaire (le chocolat ! ) par rapport aux grands oligarques industriels pro-russes, Pero Poroshenko.

Ses quatre années de pouvoir peuvent se résumer ainsi : tenter de geler la situation.

Le seul évènement historique, modifiant le statu quo et perçu comme une victoire ukrainienne, y compris pour les nombreux citoyens non religieux, est la reconnaissance par le patriarcat de Constantinople de l’autocéphalie de l’Eglise orthodoxe ukrainienne, manifestation d’indépendance nationale qui a produit un schisme mondial chez les chrétiens orthodoxes. Ce n’est pas rien, mais Poroshenko, qui n’est pas à l’origine de ces évènements, n’en a pas massivement profité.

Il sort donc usé et rejeté de ces quatre années, la corruption ayant continué de sévir, car elle constitue une relation sociale structurelle de la part de la classe dominante qui consiste en affairistes capitalistes issus de l’ancienne bureaucratie. Si l’offensive russe de reconquête et d’explosion de l’Ukraine a échoué, la situation est gelée – avec des morts tous les jours sur la ligne de front.

On peut sans doute dire que la campagne électorale aboutissant aux présidentielles actuelles a vraiment commencé lorsque le président Poroshenko, le 26 novembre dernier, a fait proclamer « la loi martiale » par le parlement, dans tous les districts frontaliers avec la Russie, suite à l’attaque de trois navires militaires ukrainiens par l’armée russe dans le détroit de Kertch, et le kidnapping de 24 marins ukrainiens. Le détroit de Kertch relie la mer d’Azov et la mer Noire et son contrôle militaire par la Russie permet de bloquer les échanges avec le port ukrainien de Marioupol. Mais jamais cette « loi martiale » n’a visé à une résistance réelle contre ces menées, ni à organiser la volonté populaire d’avoir une Ukraine indépendance et unifiée, et démocratique.

Il est vrai que la manière la plus efficace de contre-attaquer serait de tendre la main aux nombreux Russes qui rejettent Poutine et qui ont vu dans le Maïdan la première étape de l’insurrection démocratique dont ils pourraient être, eux aussi, capables. Mais l’alliance des peuples contre leurs oppresseurs ne peut pas être promue par le « roi du chocolat » et son État vermoulu et corrompu, c’est bien évident.

De fait, la « loi martiale » avait pour but de le poser en défenseur de la patrie, tout en se donnant les moyens d’attenter aux libertés démocratiques et aux droits d’expression, de manifestation, de réunion et de grève, qui existent dans l’ensemble de l’Ukraine surtout depuis 2014, à la différence du Donbass et de la Crimée sous la botte.

Poroshenko devait donc gagner la présidentielle de mars, avec comme adversaire principale, forcément battue au second tour, le cheval de retour Ioulia Timoshenko, première ministre en 2005 pendant quelques mois, puis en 2008-2010. Le fait pour elle d’avoir été opposée à Ianoukovytch au second tour des présidentielles de 2010, puis emprisonnée et finalement libérée par le Maïdan, ne l’a que très partiellement « lavée », aux yeux de beaucoup d’Ukrainiens, de ses louvoiements entre partis et factions « pro-européens » et « pro-russes » tout au long des années 2000-2010, expliqués par sa carrière initiale comme affairiste dans le gaz, ayant de ce fait des liens russes notoires. Elle paraissait donc avoir les « qualités » lui permettant de faire face à Poroshenko au second tour puis de le perdre.

Tout cela a volé en éclats, de manière quasi comique. Un personnage que les médias rapprochent tantôt de Coluche, tantôt de Beppe Grillo, le comédien – mais aussi affairiste de la télé et du spectacle à l’échelle non seulement de l’Ukraine, mais de la Russie et de l’Asie centrale – Volodomyr Zelensky, annonce sa candidature le soir du 31 décembre, presque comme une boutade.

Durant l’année précédente, il avait incarné le rôle comique d’un professeur devenu par inadvertance président de l’Ukraine, dans une série télévisée ayant battu les records d’écoute. Il a ensuite fait une non-campagne, poursuivant ses shows et laissant apparaître une ignorance complète, réelle ou feinte, des questions géopolitiques (au point de ne pas bien savoir ce qu’est l’OTAN …) lors de ses rares interviews, refusant tout meeting, et n’avançant comme programme que « pas de promesses comme ça pas de déception« , tout en menaçant vaguement tous les corrompus d’un « qu’ils s’en aillent tous » massif.

C’est un engouement populaire inattendu et incontrôlé (et volatil), que lui même sans doute n’attendait pas, qui s’est greffé sur lui.

La longue liste des 38 candidats (et même 44 au départ), qu’on ne s’infligera pas ici, explique largement cette popularité qui n’est rien d’autre qu’un vaste phénomène de rejet.

Outre les 2 principaux, le sortant Poroshenko et I. Timoshenko, nous avions le peu engageant Iouri Boïko, héritier sous un autre nom du Parti des régions, c’est-à-dire des factions au pouvoir de l’indépendance officielle de 1991 à 2004 puis de 2010 au Maïdan, suivi d’Anatoli Hrytsenko, ancien ministre de la Défense de Timoshenko (et qui a absorbé dans ses soutiens le mouvement Samopovitch, qui avait eu initialement, en 2014, une certaine dynamique démocratique à la base dans la région de L’viv), d’un ancien chef du SBU (héritier du KGB ukrainien du temps de l’URSS), Ihor Smechko, d’Oleh Liashko du Parti radical ukrainien, populiste droitier « paysan », du maire de Kriv’y Rivh où les mineurs luttent contre Arcelor Mital, O. Vilkoul, et du candidat de l’extrême-droite ethno-nationaliste de Svoboda. Les autres sont du même acabit et plusieurs étaient des candidats postiches lancés par tel ou tel des premiers de la liste pour prendre des voix aux autres.

Aucun candidat ouvrier et démocratique indépendant dans cette liste. Il existe en Ukraine un syndicalisme indépendant significatif. Les organisations oligarchiques se présentant comme communistes, socialistes ou social-démocrates ont été globalement éliminées du scrutin ou marginales : on ne s’en plaindra pas. La principale organisation politique indépendante se situant sur le terrain de la défense de la classe ouvrière, ainsi que des femmes et de toutes les minorités, le Sotsialnyi Rukh (« Mouvement social », le terme « Rukh » pouvant être rapproché d’ « union » ou de « Bund ») a récolté, en 2016, les 10 000 signatures lui permettant d’avoir une existence légale comme parti au plan national (ce qui ne signifie pas 10 000 militants). Ses interventions dans ou en faveurs de grèves et pour la défense des droits sont importantes. Mais sur la question nationale envers la Russie, comme sur la question du pouvoir central, on ne trouve pas grand chose dans ses publications.

Ces circonstances aident à comprendre les deux principaux scores de ce scrutin. D’abord, 36% d’abstentions, chiffre en baisse, mais renforcé par ailleurs par le fait que de nombreux jeunes ne sont pas inscrits sur les listes électorales, et que plusieurs millions de personnes déplacées ou réfugiées ne sont pas inscrites et n’ont pu voter, sans parler des habitants du Donbass et de Crimée. Ensuite, Zelensky est en tête avec plus de 30% des suffrages exprimés. Les deux phénomènes – le plus massif et celui dont on parle le moins, les abstentions, et le score de Zelensky – ont la même signification : « qu’ils s’en aillent tous » !

Sauf qu’avec Zelensky, ils ne s’en iront pas. Lui même, nous l’avons dit, n’est pas seulement un comédien, mais un affairiste du spectacle dont les antennes s’égrènent de Moscou à Haïfa en passant par Chypre. Son émission phare, Kvartal 95, mélange de grand spectacle, de satire et de mauvais goût, a été promue sur les chaînes de l’oligarque Igor Kolomoïski. Second ou troisième plus grand capitaliste et propriétaire de fonds du pays après Akhmetov, Kolomoïski avait en 2014 fait armer des volontaires, à Dniepropetrovsk (aujourd’hui Dnipro), qui ont contribué à stopper l’offensive russe inavouée et à la contenir dans une partie seulement du Donbass. Accusé d’avoir utilisé ses hommes de main contre des concurrents, il a « pris des distances » depuis 2016, mais selon ses adversaires, Zelensky est la « marionnette de Kolomoïski« , une formule que Poroshenko reprend à présent. L’un et l’autre – Kolomoïski et Zelenski – sont d’origine juive, thème omniprésent dans la propagande d’extrême droite aussi bien que « de gauche » pro-russe.

On remarquera que l’antisémitisme, réel et supposé, n’a pas empêché Zelensky d’être largement en tête. Cela dit, marionnette d’oligarques ou pas ? La question est en fait oiseuse. Quand bien même il serait réellement un « Coluche » – ce qui est douteux – les conseillers bien intentionnés le cernent de toutes parts, lui et son parti récemment créé, du nom de sa dernière série télévisée, celle du prof (il a d’ailleurs revendiqué de quadrupler le salaire des profs, le seul point programmatique précis qu’il ait formulé !), Sluha Narodu –Serviteur du peuple. Le soutien de Kolomoïski, connu sans que celui-ci ait besoin de le manifester bruyamment, lui a facilité le vote « patriote », en même temps que le bruit a couru qu’Akhmetov – dont les intérêts n’ont pas vraiment été respectés par la marine russe en mer d’Azov – l’aurait trouvé sympathique. Dans ce cas, le candidat antisystème serait celui de la réconciliation des vieux oligarques sur le dos de Poroshenko. En outre, le « juif « Zelensky passe joyeusement du russe à l’ukrainien et de l’ukrainien au russe dans ses sketchs, ce qui passe plutôt bien dans le public (précisons qu’une petite majorité d’ukrainiens ont le russe pour langue maternelle, ce qui ne fait pas plus d’eux des Russes que l’usage de l’anglais ne fait des Irlandais des sujets de la reine !).

Concernant les autres résultats, Poroshenko est naturellement le grand battu bien qu’il soit au second tour, avec près de 16% seulement, I. Timoshenko arrive en n° 3 avec 13,4% (et crie au trucage, un sketch attendu, avec ennui, par tous), Boïko est à 11,7%, ce qui reste significatif et se concentre à l’Est/Sud-Est, Hrystenko à près de 7 %, Smechko à près de 6%, Liachko à 5,5%, Vilkoul à 4%, et Kochoulynsky, de Svoboda, à 1,6%. On notera que cette fameuse extrême-droite des « nazis ukrainiens » dont se repaissent bien des blogs occidentaux alimentés par la poutinosphère, extrême-gauche comprise, persiste à ne pas dépasser les 2%. La poussière des dizaines d’autres candidats a été simplement balayée.

Zelenski est le seul candidat à avoir beaucoup de voix sur tout le territoire, dont les divisions géo-électorales ont eu tant d’importance depuis 1991. Néanmoins, il fait moins de voix dans les deux oblasts les plus orientaux (le Donbass non occupé, où Boïko est en tête), et de l’autre côté, à l’ouest, dans ceux de L’viv et de Ternopil où Poroshenko est en tête, et dans celui d’Ivano-Frankivsk où c’est Timoshenko. Dans la nombreuse diaspora, il est intéressant d’observer que les Ukrainiens d’Europe centrale et orientale ont mis Zelenseky en tête et qu’ailleurs, c’est Poroshenko.

L’invocation du chaos, de l’incompétence, de la « marionnette de Kolomoïski », sont autant de thèmes qui ont peu de chances de briser la dynamique ascendante d’un vote de rejet, de coup de balai, de « on verra bien après » et de « qu’ils s’en aillent tous », dynamique qui a explosé dans un premier tour qui a dépassé amplement tous les sondages. L’argument qui peut réellement jouer pour un vote défensif, de précaution plus que d’adhésion, pour Poroshenko, est la déstabilisation par rapport aux projets de Poutine. Dans la rhétorique poutinienne, le fait qu’un président sortant puisse perdre des élections est le signe de la déliquescence, du manque de virilité du pays concerné. En Ukraine la crainte de nouvelles déstabilisations venant de l’ancienne puissance dominante et coloniale est vive. Mais l’idée qu’il ne faut pas suivre Poutine dans la manière de réélire toujours les mêmes peut jouer elle aussi !

La victoire de Zelenski au second tour le 21 avril prochain est donc possible. Elle ne signifierait nullement la fin des oligarques. Mais elle sera accompagnée de la montée du désir populaire de s’en débarrasser, désir qui concerne aussi les oligarques et mafieux du Donbass sous perfusion de l’armée russe.

Le 02/04/19.

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L’histoire en marche à Chicago.

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A Chicago viennent de se terminer des élections municipales.

L’évènement majeur, de portée nationale, est la percée de candidatures socialistes indépendantes dans plusieurs arrondissements, présentées par les DSA (Democratic Socialists of America). Byron Sigcho-Lopez est élu dans le 25°, Jeanette Taylor, qui avait organisé des grèves et une grève de la faim pour l’enseignement public, dans le 20°(60% des voix !), André Vasquez dans le 40°(où il défait un important cacique démocrate, Pat O’Connor, qui a dit le soir de sa défaite : Je croyais que le mot socialiste ferait peur, cela a été le contraire !). Au premier tour en février, l' »évènement » avait commencé avec la victoire de deux candidats DSA : Carlos Rosa dans le 35° arrondissement, et Daniel La Spata dans le 1°, qui ont sorti les sortants démocrates. Dans le 33° arrondissement, suspense à cette heure car le décompte des votes par correspondances, tendu, se poursuit alors que Rossana Rodriguez-Sanchez, militante du droit au logement, a une courte avance.

Sur la carte de Chicago se dessine soudain, des bords du Michigan à la banlieue pauvre, une série de taches rouges dans des quartiers industriels, noirs, latinos ou asiatiques !

La clef de cette victoire ouvrière – ce sont les termes de ces camarades, qui brandissent le slogan de l’alliance pour the Chicago working class – a été l’alliance des DSA, non avec le Parti démocrate, mais avec des syndicats : avant tout le Chicago Teacher Union, qui défiait l’ancien maire démocrate, Rahm Emmanuel, personnage clef de l’entourage de Barack Obama, depuis la grève des instituteurs de 2012, et aussi le syndicat des employés de la santé, le SEIU Healthcare Illinois (on notera que le premier est affilié à l’AFL-CIO et le second à Change to Win, ce qui n’a pas empêché l’unité d’action, et, mieux encore, l’action politique des syndicats !), et de deux organisations politiques locales formées sur le terrain en liaison avec les syndicats et les associations de quartiers, United Workers Families et Reclaim Chicago.

Les élus DSA de Chicago annoncent la formation d’un groupe (caucus) indépendant au conseil municipal (où ils pèseront pour environ 10%), autour de trois thèmes immédiats : logement pour tous et contrôle des loyers, suspension de la construction d’une grande école de police, élection démocratique d’un conseil central de gestion des écoles publiques.

Cette poussée est mise en parallèle avec l’ébranlement de toute la machine démocrate de Chicago, qui joue un rôle clef pour le Parti démocrate dans son ensemble. En effet, le maire R. Emmanuel, rattrapé par des scandales financiers, a démissionné fin 2018, provoquant l’avance de ce scrutin. Cette chute clôturait dans l’histoire de cette importante métropole les années inaugurées par la grève des instituteurs de 2012, un moment important de la remontée des luttes sociales aux États-Unis. Ces luttes viennent de trouver, pour la première fois à cette échelle, leur traduction dans les urnes. Cette période avait aussi été marquée par la jonction, durant la campagne présidentielle de 2016, des jeunes pro-Sanders avec Black Lives Matter prenant d’assaut un meeting de Trump, seul meeting annulé de la campagne.

Dans l’opinion publique et dans les médias, cette percée socialiste est mise en relation avec le remue-ménage de l’appareil démocrate de Chicago, qui vient d’aboutir à l’élection de Lori Lightfoot, juriste noire et lesbienne, qui avait dirigé dans les années précédentes une commission d’enquête sur les agissements de la police. Les projecteurs médiatiques sont donc focalisés là-dessus.

Mais les candidats DSA étaient clairement distincts des secteurs progressistes du Parti démocrate qui ont remporté là une victoire à forte charge symbolique ( « le »maire de Chicago est une femme noire et lesbienne !). C’est que le personnage de Lori Lightfoot ne se résume pas à cette brève présentation. Les activistes de la justice pénale ne lui font plus confiance en raison de sa collusion avec l’avocat de l’ancien maire, et de diverses affaires financières liées à ses fonctions d’avocate (elle a plaidé pour les Républicains sur la question du découpage électoral et a mis de l’eau dans son vin sur les critiques des violences policières en disculpant ou défendant certains policiers).

De sorte que le courant « démocrates progressistes », terme qui est en train de devenir la mode pour les candidats à l’investiture démocrate aux présidentielles, s’est divisé à Chicago et que les « vrais » progressistes lui ont opposé une autre juriste noire, Toni Preckwinkle. On avait donc à Chicago un contexte de division profonde des démocrates, « progressistes » compris, qui a aidé à ouvrir les brèches pour les candidats ouvriers et socialistes des DSA, lesquels envisagent plutôt à présent, d’après la revue Jacobin, la nouvelle maire comme une adversaire.

Ce sont là des développements très significatifs au moment où l’establishment tente malgré ses réserves de garder Trump au pouvoir, et qui éclairent les débats sur le positionnement par rapport au Parti démocrate.

Les DSA de Chicago, comme les DSA nationaux, ont voté plutôt pour le soutien à la campagne Sanders pour l’investiture de ce parti. Mais eux-mêmes, d’une part en raison de la corruption et des compromissions qui concernent aussi les « démocrates progressistes », d’autre part, et c’est la principale raison, parce que l’alliance directe avec deux puissants syndicats remués par des grèves durant les dernières années les a « boostés », ont été conduits à affronter le Parti démocrate sous leur propre bannière – et ainsi, voila le fait central et nouveau : à gagner !

C’est là un évènement politique à l’échelle des États-Unis qui dépasse, par sa portée, celle des percées d’Alexandria Ocasio Cortez et Julia Salazar à New York l’été dernier.

Nous sommes maintenant dans une situation où l’on sait que les institutions nord-américaine ne veulent pas, parce qu’elles craignent de transférer la crise des sommets vers la base de la société, évacuer Trump, et on le sait.

Une situation où Sanders peut gagner mais se présente dans le cadre du Parti démocrate où d’autres candidats imitent ses thèmes.

Les DSA sont sur les franges de ces processus. Mais à Chicago, ils viennent de remporter la plus grande victoire de la représentation politique de classe, indépendante, qu’on ait vu depuis fort longtemps.

Alors certes, c’est dans un contexte local sans « danger républicain » (le GOP ne détenait qu’un seul arrondissement et aura sans aucun doute moins de poids que les DSA au conseil municipal !). Mais le fait que Sanders, toujours perçu comme socialiste, apparaisse, ce qui était déjà le cas en 2016, comme à même de battre Trump, ne signifie-t-il pas que des candidatures ouvrières indépendantes peuvent gagner contre l’un ou l’autre des deux grands partis bourgeois, et sans faire le jeu ni de l’un ni de l’autre ?

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Où en sommes-nous avec Trump ?

Le 23 décembre dernier, nous titrions : Crise au sommet à Washington : le spectre de la démission avance !

Et nous poursuivions :

« Du point de vue judiciaire, il semble évident que le procureur Mueller a réuni les preuves que Trump travaille, ou est tenu, par le FSB et avant lui par le KGB (ça remonte très loin), pour des raisons mafieuses et crapuleuses. Les pressions s’organisent pour éviter une mise en accusation ou un impeachment que tous craignent, car ça dirait au monde entier que la première puissance mondiale a laissé un tel personnage devenir son président. Il faut, pour cela, qu’il démissionne, ce que certains s’attendent à voir se produire par exemple lorsque son fils et son gendre seront inculpés. Ensuite que tout rentre dans l’ordre avec Mike Pence président …

Le problème est que l’animal pourrait résister. Le voila déjà qui conteste les hausses de taux de la Fed, et Wall Street fléchit sérieusement, qui annonce le retrait des troupes de Syrie et qui va au shutdown (le blocage budgétaire) avec le congrès, tout ça en même temps. Excusez du peu !« 

L’ampleur de la crise au sommet aux États-Unis était aussi un axe important dans notre approche du débat qui a traversé les Democratic Socialists of America et, plus largement, tout le mouvement ouvrier nord-américain, et qui n’est pas fini loin s’en faut : 

« Ce qu’il y a plus préoccupant à la lecture des deux contributions de nos camarades américains, est que l’une comme l’autre retardent énormément par rapport au Washington Post, par rapport à Michael Cohen, par rapport au rapporteur de la commission du Congrès Cummings, et même par rapport aux fourriers de guerre civile de la droite suprématiste blanche : les cercles du capital parlent de guerre civile après une implosion du système constitutionnel qui s’est produite, ou qui a largement commencé, lors des présidentielles de 2016, et pendant ce temps nos camarades soit parlent d’une victoire réformiste qui ferait à nouveau rêver soit de continuer, somme toute, comme avant. Un petit tour dans le rêve ou la continuation de la vieille patience militante ? Mais ce n’est pas cela le sujet. Le sujet c’est que la première puissance capitaliste mondiale est à bout de souffle et que sa classe dominante ne sait plus comment gérer ses propres contradictions.« 

Robert Mueller a communiqué son rapport au ministre de la Justice, William Barr, le 23 mars. Le lendemain soir, celui-ci faisait savoir que selon le rapport Mueller, il n’y a pas de collusion entre Trump et la Russie. Les Républicains ont crié victoire, les Démocrates réclamant la publicité intégrale du rapport. L’un des meilleurs commentateurs de ce côté ci de l’Atlantique sur les évènements nord-américains, le blogueur Paul Jorion, tout en ne voulant pas mettre en doute la vertu de Robert Mueller (« Dont acte »), laisse grande ouverte l’hypothèse que tout n’est pas dit, loin s’en faut. Alexandria Ocasio-Cortez, figure de proue de la gauche démocrate qui soutient la candidature Sanders, a affirmé que « même les ingérences étrangères » jouent sur et à partir des blessures de l’Amérique : « inégalité des revenus, racisme, corruption, propension à laisse libre cours à la bigotry (intolérance religieuse et obscurantisme) ».

Cela dit, aurions-nous eu tout faux en prédisant une crise majeure reliée au rapport Mueller ?

Tout laisse à penser que nous avions, en fait, et pour ainsi dire, non pas « tout faux », mais « trop juste » !

A la différence de l’honnête Paul Jorion, nous n’avons pas de confiance a priori dans la vertu de l’ancien chef du FBI (de 2001 à 2013) Robert Mueller. Quoi qu’il en soit de ce point, l’équation devant laquelle s’est trouvé l’establishment US, à la Maison blanche, au Pentagone, au FBI, à la CIA, à Wall Street, à la Chambre de commerce, à la Fed …, institutions qui toutes, peu ou prou, ont à se plaindre de Trump (y compris la première de cette liste, la sienne !), n’était et n’est pas sans analogie avec le Brexit : Brexit impossible, non-Brexit impossible, nous sommes devant le mur, tapons dedans. Donc ici : Impeachment impossible, non Impeachment impossible, nous sommes devant le mur, tapons dedans …

L’Impeachment, soit dit réserve faite de tout rebondissement lié aux sous-entendus et points irrésolus ou écartés du rapport Mueller non publié, était une catastrophe pour l’institution présidentielle US elle-même – clef de voûte de tout l’ordre mondial ! -, même avec le « fiable » Pence à la place, et reporter toute échéance (et même la publication du rapport, plus ou moins promise, pas faite, non datée …) une option mauvaise, mais la moins mauvaise dans l’immédiat.

Le sursis donné à Trump ne signifie donc pas qu’il n’y a pas crise, mais au contraire que la crise est telle que toute solution l’aggraverait.

Politiquement, il induit une situation dans laquelle s’impose l’idée qu’il terminera son mandat, et donc, selon la coutume para-constitutionnelle, qu’il postulera à un second mandat et qu’il n’y aurait pas de primaire républicaine.

D’où le caractère explosif, dans le cadre des institutions nord-américaines, de la prochaine primaire démocrate, et, à cheval sur celle-ci puisqu’il se présente dans ce cadre, le fait que la candidature Sanders (ou Ocasio-Cortez si elle le relaie), est aujourd’hui, toutes choses égales par ailleurs, à même de gagner. 

Comme nous l’indiquions en guise de contribution au débat des DSA, le soutien à cette perspective se comprend, mais il doit être indépendant du Parti démocrate et pousser à une candidature sortant de ce cadre. Mais c’est maintenant, c’est tout de suite que s’impose le combat pour l’exigence démocratique :

  • publicité intégrale du rapport Mueller et de tous, tous, tous, les à-cotés ! Pas de petits arrangements entre parrains !

  • Trump, Pence : dehors ! Trump n’avait pas de légitimité démocratique avant la non-publication du rapport Mueller, il n’en a pas plus après. Cela veut dire que le mur anti-immigrés, les lois anti-sociales, la précarité du travail et les salaires de misère doivent cesser et être combattus par la lutte la plus massive, sans attendre !

    Le 02/04/2019.

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Paul Bouchet est mort ce 25 mars, à l’âge de 94 ans

Résistant, syndicaliste étudiant, avocat, bâtonnier du barreau de Lyon, président d’ATD Quart Monde, militant anticolonialiste, militant pour les droits des migrants… Il serait difficile d’être absolument exhaustif dans l’énumération des engagements de l’homme.

C’est avant tout comme figure du syndicalisme étudiant, de l’UNEF, que Paul Bouchet se rappelle à nous tous. Il fut le principal rédacteur de ce qui allait être dénommé « Charte de Grenoble« , déclaration adoptée par le congrès de l’UNEF réuni à Grenoble en 1946.

L’adoption de cette déclaration, en définissant l’étudiant comme un jeune travailleur, fut l’acte fondateur de l’orientation syndicale de l’UNEF, qui allait peu à peu rompre avec le corporatisme qui l’avait fondée.

Fervent défenseur de l’indépendance syndicale et de l’unité d’action, Paul Bouchet a, après son départ du syndicat, transmis la mémoire de l’UNEF à de nombreuses générations de syndicalistes étudiants, jusque très récemment.

En 2011, Paul Bouchet déclarait, à propos des révolutions arabes : « Aujourd’hui, les peuples des pays arabes ont créé les conditions de la chute du pouvoir direct, il leur faut maintenant organiser la lutte contre la corruption, contre la dépendance économique… Cette révolte est saine si elle s’appuie sur une révolution économique et sociale« . Alors qu’en Algérie le peuple se soulève pour la chute du régime, ce propos est de pleine actualité.

Il indiquait également « Il n’y a pas lieu pour ceux de ma génération de se moquer des combats actuels : qu’on prive les jeunes d’une raison de vivre, voilà ce qui justifie la révolte de la jeunesse. »

En 2019, le syndicalisme étudiant est marqué par une crise profonde, qui sera sans aucun doute difficile à surmonter.

Nous ne doutons cependant pas qu’alors que la jeunesse est à l’avant-garde du combat pour sauver l’humanité elle-même, le combat pour la planète,  et alors que le pouvoir accentue la répression sur ceux qui luttent, les étudiants sauront, à la suite de Paul Bouchet, « rechercher, propager et défendre la Vérité, ce qui implique le devoir de faire partager et progresser la culture et de dégager le sens de l’histoire ; défendre la liberté contre toute oppression, ce qui, pour l’intellectuel, constitue la mission la plus sacrée« .

AM.

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