Amérique et France (19 novembre 2016)

L’avez-vous remarqué ? Pendant que tous les commentateurs spéculaient sur les conséquences réelles et imaginaires de l’élection de Trump, la pré-campagne des présidentielles françaises en ressentait directement et très profondément le contrecoup réel.

Jusque là le scenario était soi-disant écrit : les « primaires de la droite » – bien que leur existence même soit un indice de crise – devaient donner la victoire à Alain Juppé, ci-devant premier ministre confronté à une grève historique en 1995, contre Nicolas Sarkozy, les électeurs de gauche étant d’ailleurs invités à s’y rendre pour barrer la route à Sarkozy, préfigurant ce qu’ils sont censés devoir faire au printemps prochain, à savoir voter Juppé au second tour contre Mme Le Pen afin de goûter ensuite au plus vite les joies de la retraite à 70 ans.

Dans ce scenario pré-écrit, l’électorat de gauche était censé se diviser au premier tour entre J-L Mélenchon et le candidat supposé devoir sortir des primaires dites « socialistes », de façon à se reporter sur Alain Juppé au second tour. J-L Mélenchon et ses supporters affirmant pouvoir être au second tour, il fallait pour cela que le candidat « socialiste » soit le plus mauvais possible. Il demandaient donc à François Hollande de se présenter, combinant ainsi espoir électoral et défense de ce qui serait, dans l’esprit des institutions de la V° République, la « normalité », tendant dans la réalité à garantir le second tour Le Pen/Juppé.

La victoire de Trump a fait trembler tout le monde, ainsi que le fait que tout indique qu’un Sanders candidat démocrate aurait gagné, car cela montre que les scénarios pré-écrits peuvent s’effondrer, et que, comme nous le disons depuis le début, la situation reste ouverte, les cartes peuvent être battues et rebattues. Si Trump a battu Clinton, Mme Le Pen pourrait battre Juppé et ouvrir une crise aiguë. Par un choc anticipé, la décomposition de l’opération Juppé a commencé.

D’une part, Emmanuel Macron, dont la candidature était un secret de polichinelle bien que les médias français en aient fait l’objet fantastique et fascinant (pour eux : plus que jamais ils tournent à vide), de toute leur attention, a choisi de « se découvrir » avant les primaires de la droite.

L’enthousiasme médiatique pour Macron, dont le ridicule est proportionnel à l’absence d’intérêt qu’il rencontre dans le monde réel, s’est brusquement emballé quand il est apparu que le scenario pré-écrit pourrait bien capoter, ce dont il était temps de se rendre compte. D’où l’invention d’un nouveau sauveur suprême en version « jeune premier », anti-système de pacotille, censé prendre les voix de la gauche comme de la droite, invention rendue possible par le couple exécutif qui a accouché de cette créature vide et infatuée : il est en effet le fils de Hollande et de Valls, le produit achevé de leur politique.

Bien que le calendrier de cette « annonce » par rapport aux primaires de la droite ait été cousu de fil blanc, elle a immédiatement eu des effets collatéraux amplifiant la crise du régime, car outre Juppé, c’est Hollande que menace Macron, suscitant par contrecoup les démangeaisons ostensibles du premier ministre et donc la crise dans le tandem exécutif. De plus, aspect important sur lequel nos médias observent une remarquable discrétion, M. Macron a reçu le soutien d’une quarantaine de députés PS, sortes de « frondeurs à l’envers », frondeurs par la droite, si l’on peut dire. A la tête de ce club, le maire de Lyon, M. Colomb, qui se rend au Vatican rencontrer Sergio Bergoglio en compagnie du président de Région Laurent Wauquiez (droite sarkozyste) sous la conduite du sulfureux évêque de Lyon M. Barbarin … Donc, l’éclatement ouvert du PS commence, avant même sa « primaire ».

Mais le contrecoup le plus important du tournant global constitué par l’élection de Trump à Washington n’aura sans doute pas été l’opération Macron, mais la remontée rapide de François Fillon dans les sondages et pronostics de la primaire de la droite, rendant possible une élimination de Sarkozy dès le premier tour et menaçant Juppé. F. Fillon est, pour le capital financier, une valeur sûre au même titre que M. Juppé. Il est, entre autres choses, à l’origine du « socle commun » dans les programmes des collèges, qui constitue le fondement des réformes visant l’égalité devant l’instruction, à commencer par l’actuelle « réforme du collège ». Il fut le fidèle premier ministre de tout le quinquennat de Sarkozy. Sur la Syrie, sur l’Ukraine, c’est aussi un soutien indéfectible de Poutine, et il se rend régulièrement et ostensiblement en Russie pour être reçu par Poutine ou tel ou tel de ses hommes. En matière sociale et économique, il a déclaré la guerre au salariat en menaçant de supprimer 500.000, on dit bien 500.000, postes de fonctionnaires : une violence comparable au « mur » de Trump ! En matière de mœurs, il est proche des milieux catholiques réactionnaires de la « manif pour tous ». Bref, si vous combinez son programme social thatchérien, son programme « sociétal » catholique, son programme international poutinien, François Fillon s’est positionné, dans le contenu, quelque part à droite de Mme Le Pen, mais dans le cadre de l’Union Européenne et de ce « monde libre » dont des éditorialistes nous expliquent sans rire que le leader résiduel est Mme Merkel !

En somme, quand Sarkozy tentait de tirer à lui le bénéfice de l’événement Trump en expliquant qu’il faut à l’exécutif français un « homme fort », il faisait le portrait de son ancien « collaborateur ».

De là à penser que Fillon va s’imposer automatiquement aux « primaires », il y a un pas qu’il ne faut pas franchir. Il n’y a plus de scenario pré-écrit. C’est avant tout un chaos comparable à celui de la classe politique US ou de l’état-major tory outre-Manche depuis le Brexit, qui peut gagner LR, en même temps que l’exécutif. Dans cette situation ouverte, les discours sur « la seule issue, c’est mon candidat » sont à côté de la plaque.

Du côté des partis issus du mouvement ouvrier, l’éclatement du PS, son euthanasie ou son assassinat final, a commencé, l’impuissance du PCF est totale, qu’il soutienne ou non J-L Mélenchon n’aura pas de conséquences dans les relations politiques et sociales, et ce dernier a noyé son propre parti, le PG, dans un « mouvement » reposant sur le lien direct entre des adhérents internet et le chef, ce qui serait supposé mettre fin au présidentialisme !

La crise du régime n’est pas partie pour se calmer, ce qui peut d’ailleurs rendre les primaires « socialistes » elles-mêmes plus ouvertes. Au moment où M. Macron faisait son « annonce », le licenciement de 175 employés des cars « Macron » (Mega Bus) était rendu public et les chauffeurs s’apprêtaient à manifester. De nombreux lycées et collèges de Zones d’Éducation Prioritaires et de région parisienne sont en grève. L’effondrement des scénarios pré-écrits ne fait que commencer : son plein développement sera à l’œuvre quand la lutte des classes ne sera plus retenue par le déroulement des présidentielles, mais interviendra directement, comme elle a tenté de le faire au printemps dernier.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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