Vive la jeunesse nord-américaine !

Lutte de classe, lutte de classe. C’est cela qui monte aux États-Unis, et non pas « le fascisme ». La victoire électorale de The Donald repose sur une polarisation sociale montante, de plus en plus visible, de plus en plus ouverte.

Depuis son élection, des centaines de milliers de jeunes ont manifesté à plusieurs reprises, et pas qu’à New York et Los Angeles mais dans de nombreuses villes de l’intérieur. S’imaginer, comme le font ici certains commentateur blasés, qu’il s’agit de jeunes « bobos » qui n’acceptent pas le résultat d’un vote démocratique, à l’instar des résidents du centre londonien pétitionnant après le Brexit, serait une stupidité analogue à celle de ceux qui voudraient envoyer en enfer les méchants « petits ouvriers blancs » accusés d’avoir fait gagner Trump.

A propos de ces derniers, il apparaît que si sa victoire est effectivement due au vote des régions sinistrées de la rust belt ainsi que des zones rurales proches de celles-ci, il n’empêche que « le revenu familial médian des 62% d’électeurs blancs de Trump est supérieur à celui des électeurs blancs de Clinton et plus encore à celui des soutiens de Sanders lors des primaires » – comme l’explique le communiqué national des Democrats Socialists of America d’après l’élection. Dans ce texte, le comité national des DSA, qui annonce avoir maintenant 9000 adhérents dont 2000 de plus depuis le 8 novembre, qualifie de liberal media’s narrative le discours hostile aux « petits blancs », qui fait le jeu de Trump.

Réciproquement, la blogosphère complotiste qui a roulé à fond pour Trump et que celui-ci vient de récompenser en installant aux portes du pouvoir le suprématiste blanc, idole des néo-nazis, et déséquilibré notoire, Stephen Bannon, « conseiller stratégique » de Trump et de son équipe de transition, qui avait remplacé Paul Manafort, l’ancienne éminence grise de Ianoukovitch en Ukraine, comme coach de Trump depuis cet été, nommé aux côté des personnalités qui, d’après la presse, sont censées nous « rassurer » en « équilibrant » un personnage tel que Bannon : Reince Priebus, « solide républicain du Midwest » (défense de rire, c’est Le Monde qui le dit ! ), et le vice-président Mike Pence, dangereux climato-sceptique – la blogosphère complotiste, disions-nous, et Trump lui-même dans certaines déclarations, présente la jeunesse qui manifeste contre lui comme le début d’une « révolution orange » financée par « Soros » !

Fait en soi intéressant et révélateur : née lors de la chute de Milosevic en Serbie, la rhétorique de dénonciation des « révolutions oranges » consiste à assimiler les mouvements démocratiques de la jeunesse à des manipulations impérialistes et « sionistes », et constitue un axe central du discours de Poutine et de ses affidés partout dans le monde. Les révolutions dans les pays arabes en 2011 ont été dénoncées ainsi, et à présent, ce discours typiquement néo-stalinien est devenu l’un des thèmes de défense … du futur locataire de la Maison Blanche !

Pendant des années, néo-cons et néo-stals paraissaient se détester en justifiant leur existence les uns par les autres. Voila qu’arrive le moment de leur fusion. C’est une bonne chose : il faudra les jeter ensemble à la poubelle de l’histoire.

Mais les centaines de milliers de jeunes qui, depuis plusieurs jours, manifestent aux États-Unis, loin d’être des ahuris, sont l’avant-garde des luttes qui s’annoncent. De façon immédiate leur réaction constitue une mesure de protection envers les noirs, les millions de sans papiers, et d’une façon générale toutes les « minorités » confrontées à la vague d’agressions racistes exacerbée par l’élection de The Donald. Au delà, ils posent frontalement la question de la démocratie aux États-Unis. On leur reproche de contester le résultat d’une élection démocratique (dont on rappellera au passage que Trump avait déclaré qu’il ne l’aurait pas reconnu s’il n’avait pas gagné).

Sauf que, premier fait massif et majeur, avec 54% de non-votants et plus encore si l’on tient compte des non-inscrits, le président des États-Unis n’est élu que par le quart des citoyens, ce qui n’est d’ailleurs pas nouveau – la seule poussée de participation dans l’histoire récente remonte à 2008 – mais qui, s’agissant de Trump, élu sans programme autre que des menaces contre les minorités, les étrangers et l’establishment dont il fait pourtant partie, revêt une acuité particulière.

Sauf que, de plus, Trump a moins de voix que Clinton au total – environ 61,5 millions contre près de 63 millions, aucun n’ayant la majorité absolue (1). Ceci découle du caractère fédéral des États-Unis par lequel les grands électeurs de chaque État sont les vrais électeurs du président. La question démocratique posée par les manifestants est celle-là même de la constitution, organiquement liée à l’existence même de la nation nord-américaine. Instaurer la démocratie serait refonder la nation, en faire une vraie nation intégrant tout le monde. Celles et ceux qui crient que Trump n’est pas leur président posent cette question. Ils pointent l’enjeu de l’avenir.

Sauf que, encore, les empêchements de voter ont été de retour dans ce scrutin : comme le raconte notre camarade Richard Greeman, des millions d’électeurs ont été radiés des listes de manière illégale, au prétexte que leur nom ressemblait à celui d’autres électeurs ou de prisonniers et d’anciens prisonniers, eux-mêmes privés du droit de vote, et les pressions pour dissuader les noirs, surtout, d’aller voter, n’ont pas manqué.

C’est ainsi que rebondit la crise rampante, désormais ouverte, de la constitution et donc de la nation nord-américaine. En 2000, cette crise avait éclaté lors de l’élection illégitime de Bush junior. Les crimes de masse du 11 septembre 2001 ont permis à l’impérialisme nord-américain de la surmonter temporairement, par une fuite en avant militariste et financière qui, à son tour, a conduit à la crise économique mondiale et aux flottements des dernières années.

Il est de bon ton de spéculer sur Trump qui, devenu président, va maintenant se « ranger » avec juste un peu de népotisme et quelques grossièretés. La bourse ne le craint pas : le capital financier compte sur lui pour attaquer les travailleurs américains, ce qui ne manquera pas de soulever des tempêtes. Lors du scrutin présidentiel avaient lieu des scrutins locaux, dont plusieurs portaient sur le salaire minima à 15 dollars de l’heure, revendication centrale gagnée à Seattle et portée par Sanders, vote victorieux à New York, en Californie, dans le Michigan et le Wisconsin. Par contre, un vote pour l’extension des privilèges des écoles privées au Massachussets a vu cette proposition repoussée. Trump aura le plus grand mal, s’il essaye, d’avoir une politique « bonapartiste pro-ouvrière » à coups de grands travaux hypothétiques et autres mesures « keynésiennes » qui font partie des nombreuses intentions mystérieuses qu’on lui prête.

Inconnue aussi en ce qui concerne le devenir de l’OTAN ou encore de l’OMC et des négociations commerciales internationales. Trump lui-même est à l’évidence dépassé par la portée politique et symbolique mondiale de son élection : les États-Unis, centre de la prétendue « mondialisation », qui veulent sortir de la « mondialisation » !

Une seule et unique certitude : il fera la politique du capital financier – et son incertitude est celle-là même du capital financier US, illustrée par exemple par la question toujours non tranchée de la prochaine hausse des taux de la Fed …- et il s’en prendra aux droits sociaux et aux libertés démocratiques.

Mais contre lui, la jeunesse se dresse déjà, cette jeunesse qui a vibré dans les meetings de Sanders, qui s’est portée aux côtés de Black lives matter, qui est sortie spontanément dans la rue à l’annonce de son élection, qui ne le considérera jamais comme son président : en proclamant que le président n’est pas le sien, c’est la jeunesse qui ouvre la crise institutionnelle des États-Unis. L’affrontement se portera sur les questions sociales, sur le salaire minima. Et il sera, rapidement, car c’est une nécessité, violent sur la question environnementale : le climato-scepticisme de la bande à Trump est un comportement de pyromanes et les États « républicains » de l’intérieur sont ceux où chacun peut constater le changement climatique, maintenant. Le retentissement national de la bataille des Sioux du Dakota du Nord contre la construction du pipe-line Dakota Access annonce ce qui se prépare.

Dans la lutte, le débat s’engage sur la représentation politique démocratique dont ont besoin la classe ouvrière, la jeunesse, les noirs, les latinos ou les indiens. La crise implosive du parti démocrate conduit, à cette étape, Bernie Sanders et ses partisans du mouvement Our Revolution et très au delà (ainsi, Mickael Moore a fait des déclarations semblables), à accentuer l’orientation visant à « conquérir » le parti démocrate pour en faire autre chose. Le parti démocrate, comme le républicain, est une vieille institution capitaliste. Toutefois, quiconque s’intéresse à l’avenir autrement que par la répétition de slogans ferait bien de s’intéresser aux regroupements qui ont commencé pendant la campagne électorale et qui vont s’amplifier maintenant, car l’avenir prochain, un avenir qui ne saurait être le parti démocrate, se prépare parmi eux.

Amis, lecteurs, camarades, de France, n’ayez pas un regard dégoûté sur l’autre rive de l’Atlantique. C’est notre histoire qu’elle raconte, l’histoire que nous allons devoir faire !

(1) Au fait, un petit oracle français admirateur de la Russie, Jacques Sapir, a pendant quelques jours distillé une rumeur sur le fait que Trump serait finalement en tête en voix. Il disait tenir cela d’une source amicale bien placée au Sénat US … Le bal des néo-cons et des néo-stals va commencer, on vous dit !

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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