Autour de l’assassinat de Jo Cox

La députée travailliste du West-Yorkhire, la région ouvrière de Leeds, Jo Cox, a été assassinée devant sa permanence ce jeudi 16 juin, à Birstall. L’assassin a crié Britain first et serait idéologiquement d’ultra-droite. Jo Cox, 41 ans, était députée depuis 2015 et était connue pour ses positions pro-immigration et « pro-européennes ».

Ce crime vise le renouveau du Labour party et semble bien se réclamer du pire chauvinisme britannique, jingo. Il survient une semaine avant le référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union Européenne, au moment où la sortie l’emporte dans les sondages, et dramatise évidemment la campagne et le climat général dans le pays.

Il est difficile de dire quelle influence cela aura sur les résultats, mais une telle violence est largement ressentie dans les secteurs de la société qui, en France, serait en gros ceux qui se mobilisent actuellement contre la loi El Khomri, comme le signe de la violence sociale, de la violence anti-immigrés, et de la violence tout court, qu’une victoire du « Brexit » pourrait porter.

Alors qu’en France et dans les pays occidentaux et méditerranéens du continent européen (le cas des pays d’Europe centrale et orientale étant encore différent), ce que l’on appelle abusivement « l’Europe », à savoir l’Union Européenne avec ses institutions telles que la Commission de Bruxelles, a été perçue comme inspirant, opérant ou donnant caution à toutes les attaques antisociales depuis 1983 jusqu’à l’actuelle loi El Khomri, en Grande-Bretagne l’UE est majoritairement perçue, dans le mouvement ouvrier, comme un possible bouclier protecteur, cela depuis les années Thatcher et à cause d’elles, car Thatcher n’avait pas eu besoin des institutions « européennes » pour infliger de très graves défaites à la classe ouvrière britannique, qui pèsent encore aujourd’hui.

C’est naturellement une illusion, surtout aujourd’hui, mais le sentiment répandu en France que l’UE est derrière tous les mauvais coups fonctionne lui aussi, en sens inverse, comme un alibi ou un voile protégeant ceux qui décident ou qui appliquent pour le compte du capital, et qui sont toujours les dirigeants politiques nationaux.

Le terrible assassinat de Jo Cox souligne à sa façon la fragilité du mouvement ouvrier britannique engagé dans une véritable recomposition, car il montre à quelles agressions il peut être confronté.

Or, ceux qui mettent seulement ou trop unilatéralement l’accent sur le danger chauvin et UKIP, porté par des secteurs de la bourgeoisie (mais pas par la City), du Brexit, devraient aussi voir que le maintien dans l’UE, non seulement ne résoudra rien, mais confortera le premier ministre Cameron. Brexit ou pas, ce sont des cuts qui s’annoncent !

Jeremie Corbyn s’est prononcé, avec le soutien ou sous la pression des courants droitiers du Labour qui ne voulaient pas de lui en 2015, pour le Remain (maintien dans l’UE), mais à reculons et en gardant une certaine modération. Lui qui avait été un adversaire de l’entrée dans la CEE en 1975, a exprimé à sa façon l’absence de position indépendante du mouvement ouvrier britannique dans cette affaire.

La crise de la classe dominante et de l’État britannique est grave. Faisant écho à la crise de l’eurozone, il est clair depuis quelques années que le Royaume-Uni n’en fera pas partie. Mais du coup, c’est la nature de son rapport à l’UE qui est mise en cause, et le mécontentement de l’électorat de droite (tory) et des secteurs patronaux « nationaux » (petites entreprises) a rongé le parti tory. Cameron a joué en partie sa réélection sur la promesse piégée d’un référendum sur ce sujet. Le parti tory est en roue libre sur cette question.

Le mouvement ouvrier, redynamisé par les mouvements de la jeunesse et les mobilisations contre les coupes dans les services publics puis par la victoire historique de Corbyn, aurait la puissance sociale d’intervenir dans cette crise pour imposer ses solutions. Et celles-ci ne passeraient ni par l’UE ni par la réaffirmation chauvine d’un impérialisme britannique (que son lien avec des États-Unis, eux-mêmes en crise de leadership, ne rattrapera pas!), mais par une libre association avec les peuples d’Europe, sur des bases démocratiques, qui supposent une transformation de la monarchie britannique en une association des nations anglaise, écossaise, galloise, impliquant aussi un unité démocratique de l’Irlande. Le basculement de l’électorat traditionnel du Labour et de la jeunesse en Écosse, vers le parti indépendantiste SNP, qui menace de s’orienter vers l’indépendance en cas de Brexit, souligne que ces enjeux n’ont rien d’abstrait et se posent maintenant.

Mais pour que le mouvement ouvrier britannique puisse être opératoire dans une crise politique telle que celle qui se noue autour du référendum du jeudi 23 juin prochain, il lui faudrait aller plus loin que ce premier pas qu’a été la reconquête du Labour par sa tradition ouvrière rajeunie. Il lui faudrait se redéfinir en toute indépendance, envers l’UE comme envers le Royaume-Uni et la monarchie, en définissant le type d’État démocratique dont les peuples britanniques ont besoin. Ce n’est pas là une abstraction : pour stopper les coupes et rétablir les droits sociaux mis à mal par le thatchérisme et le blairisme, il faut aller de l’avant et imposer la pleine démocratie, car on ne reviendra jamais aux années d’avant Thatcher.

Les camarades français doivent comprendre, même si cela demande un effort, qu’une pure sortie de l’UE apparaît dans ces conditions comme dangereuse à la majorité des militants ouvriers britanniques et des syndicats, et pas seulement aux socio-libéraux et aux blairistes et post-blairistes. Mais l’alignement de fait de Corbyn et du Labour sur le maintien dans l’UE demandé par Cameron, ennemi n° 1 des travailleurs puisqu’il est au pouvoir, ne répond pas aux nécessités de l’heure et s’avère un piège.

Entre faire le jeu de Cameron ou le jeu de l’UKIP et de Boris Johnson (ancien maire de Londres et leader des pro-Brexit de droite), il y a une troisième voie, celle de l’indépendance de classe par laquelle le mouvement ouvrier aurait pu, soit prendre la tête du vote pour la sortie mais avec une perspective d’union des peuples et en affrontant les chauvins, soit organiser le boycott du scrutin – la question restera ouverte et au fond de peu d’intérêt, de savoir laquelle de ces options aurait été la meilleure. La vraie question que soulève ce référendum dans lequel, un an après son triomphe, Corbyn apparaît piégé et englué, pour le mouvement ouvrier, c’est : comment redevenir opératoire dans les questions politiques touchant à la nature et aux formes de l’État ?

La réélection de Cameron, l’indépendantisme écossais, la percée de Corbyn qui a surpris tout le monde, Corbyn le premier, l’évolution de l’Irlande au Nord et au Sud, et le présent référendum désormais marqué du sang de Jo Cox, ont soulevé et soulèvent ces questions avec une acuité croissante.

VP, le 17-06-2016

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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