Le « léninisme », parfois affublé d’« ismes » supplémentaires (« marxisme-léninisme », etc.), est une notion politique et organisationnelle dont le sens courant est le suivant : une révolution sociale est nécessaire qui n’est possible que sous la direction d’un parti politique centralisé, lui-même contrôlé par des cadres sélectionnés, ayant vocation à prendre le pouvoir par la force, puis à l’exercer.

Cette notion générale est, en grande partie, un contenant vide, car elle est formellement partagée par les courants politiques disant, à tort ou à raison, être des héritiers de Lénine, c’est-à-dire tout ce qui s’intitule « communiste » des staliniens aux trotskystes en passant par les maoïstes, et a, de plus, contaminé pas mal d’autres courants. Mais elle sert à cautionner une forme d’organisation bien précise, qui a proliféré, celle de petits appareils monolithiques, aucun d’eux n’ayant jamais « fait la révolution ».

A son encontre, cette forme politique est condamnée, et, souvent, incriminée de la causalité, intentionnelle ou non, de quelques-uns des plus grands crimes de masse du XX° siècle, par l’essentiel des courants politiques de droite et d’extrême-droite, par les sociaux-démocrates et par les anarchistes.

A un tel niveau de généralité, il n’est donc guère efficient de traiter du « léninisme » en général. Le mot « léninisme », sauf quelques occurrences polémiques critiquant Lénine en diverses occasions, est apparu au printemps 1923, Lénine lui-même étant mourant et n’y étant donc directement pour rien. Le premier promoteur du mot fut Zinoviev, vite suivi et dépassé par Staline, l’un puis l’autre opposant d’ailleurs « léninisme » et « trotskysme » cependant que Trotsky s’affirmait lui-même comme « léniniste » – « bolchevik-léniniste » sera l’appellation initiale de l’Opposition de gauche qu’il impulse dans le PCUS et la Comintern. Le « léninisme » est donc, pour l’essentiel, postérieur à Lénine, et, pour clarifier et bien l’interpréter, il faut faire précéder sa discussion d’un résumé-bilan de l’action politique de Lénine lui-même.

Ce qui apparait massivement dès lors que l’on s’intéresse à Lénine d’une manière concrète et historique, c’est l’hétérogénéité d’une succession de phases où, comme il le disait lui-même, il « tord le bâton » dans un sens ou dans l’autre, met en avant tel ou tel thème, avec un seul, mais décisif, fil conducteur allant de son engagement marxiste à février 1917 : la nécessité impérative de renverser l’autocratie tsariste russe. Une fois ce renversement effectué dans la réalité, commence le « léninisme », ainsi nommé et mécompris après coup, de la conquête du pouvoir, suivi de celui de son exercice.

Dans chacune de ces phases successives, nous avons une touche propre à Lénine, c’est le caractère incisif de ses interventions, mais elles portent sur une succession de thèmes, ou d’angles dominants, de sorte que l’interrogation à avoir sur la cohérence globale de son parcours est une interrogation fondée.

Nous avons là un constat important au regard du fait que, pour prétendre l’imiter ou pour le diaboliser, le « léninisme » et du coup Lénine ont généralement été traités comme un bloc, comme si, dès le départ, celui-ci avait été un « dirigeant », au bon ou au pire sens du terme. En fait, le Lénine historique n’est pas un bloc. A la rigueur une succession de blocs, la cohérence n’apparaissant (ou pas) qu’après coup  – comme il l’aurait dit en 1917, « on fonce et puis on voit … ».

Il nous faut donc voir, pour vérifier l’existence ou non d’un « léninisme » de Lénine, ce qui ressort de l’ensemble de ces phases.

J’en dénombre neuf, de durées et d’importances inégales : le début où ses interventions portent surtout sur la nature de la société russe, la période de Que faire ? et de la cassure mencheviks/bolcheviks, la révolution de 1905, la décennie de construction du parti, le bouleversement causé par la faillite de l’Internationale « seconde » en 1914, la révolution de 1917 ou la révolution contre l’Etat, l’exercice du pouvoir ou le retour de l’Etat jusqu’à l’été 18, la gouvernance nationale-étatique, et, selon l’expression de Moshe Lewin, le « dernier combat ».

1894-1899.

Dans une toute première phase, de 1894 à 1899 en gros, où Lénine est un jeune intellectuel marxiste animant, avec quelques autres dont Martov, un groupe d’intervention dans la classe ouvrière de Saint-Pétersbourg, l’essentiel de son apport à pour thème la réalité, la nécessité et l’avenir d’un développement capitaliste de l’empire russe, cela en vue de démontrer que la force révolutionnaire principale est la social-démocratie, ce qui voulait dire le marxisme, et non pas le populisme des futurs s-r (socialistes-révolutionnaires) pour qui une révolution paysanne et démocratique serait immédiatement possible, en ignorant d’ailleurs que Marx l’avait envisagé.

Ce sera le sujet de son premier livre important (et le plus gros qu’il ait jamais écrit, tous les autres étant des opuscules se détachant d’une masse d’articles), une étude fouillée, achevée en Sibérie, sur le développement du capitalisme en Russie.  

Ses interventions se situent alors aux côtés des « marxistes légaux », des universitaires qui deviendront des libéraux bourgeois, formant le groupe fondateur du parti cadet (« constitutionnel-démocrate »), mais avec un malentendu qui sera dissipé dans la seconde phase de son activité, car il préconise, comme Plekhanov à cette date, une lutte politique démocratique en vue d’une révolution « bourgeoise » et une lutte socialiste contre le patronat et pour organiser les ouvriers.

L’ambigüité est réelle car le développement capitaliste est pensé comme nécessaire et progressiste.

1899-1905.

Dans une seconde phase, de 1899 à 1905, Lénine se retourne contre l’ « économisme », une tendance, assez logique chez les marxistes, s’ils pensaient, comme lui, cet essor capitaliste comme impératif, à limiter l’organisation des prolétaires à l’action syndicale (« trade-unioniste »), en laissant les libéraux bourgeois mener la lutte politique.

Au contraire, Lénine va être le champion du « tordage de bâton » en faveur de l’action politique des prolétaires, invités à ne pas s’en tenir à leurs revendications de type syndical et à se mêler de tout, et notamment de la défense des libertés et de la conquête de la démocratie. Cette position ne découle pas mécaniquement de ses travaux antérieurs sur l’essor du capitalisme en Russie, dans une certaine mesure l’on pourrait même dire qu’elle s’y oppose dialectiquement, car après tout, si la révolution qui vient est « démocratique bourgeoise », pourquoi ne pas laisser les bourgeois la faire ?

En fait, Lénine et déjà Plekhanov, doutent fortement de leur volonté en ce sens.

Pour Lénine, Plekhanov ou Martov, les cercles marxistes de l’empire russe doivent être réunis réellement dans le cadre d’un parti politique bien organisé, ce qui, vu la répression, demande un centre organisationnel et une presse, basés à l’étranger, où ils seront adossés à la social-démocratie allemande, dans le cadre de l’Internationale (on ne dira « la seconde Internationale » que quand Lénine en fondera une troisième, en 1919). Ce parti doit faire de la politique avant tout, et mettre en avant, sinon la révolution sociale, du moins le renversement du tsarisme comme sa condition absolue.

Sous la férule (pénible) du vieux Plekhanov puis s’en dégageant peu à peu, Lénine, avec Martov et Khroupskaïa, réalise l’organisation d’un réseau centralisé de correspondants à partir d’un journal fabriqué à l’étranger, l’Iskra. Comme l’a expliqué Hal Draper, ce n’est là ni un parti ni une fraction, ces composants du « léninisme » qui n’existe pas encore. C’est un centre politique : un pôle d’impulsion, de propositions, de discussions, d’action.

Que faire ?

Le fameux texte Que faire ? est écrit en 1902 par Lénine sur mandat de toute l’équipe de l’Iskra – il n’est en rien la charte du premier bolchevisme, et les futurs mencheviks en partagent le contenu à sa parution, soit dit pour rectifier de fréquentes erreurs factuelles.

L’on a retenu de ce texte l’idée qu’il faut des « révolutionnaires professionnels » sélectionnés par le centre pour diriger la lutte prolétarienne, la vision d’ensemble, politique, de la lutte, ne pouvant pas se situer au niveau de l’usine ou de la localité, mais au niveau de l’Etat. Cette dernière idée, portant aussi sur la nécessité d’une vision générale, portée par des intellectuels au départ « extérieurs » à la classe ouvrière, intellectuels dont le rôle est donc nécessaire (et dont l’exemple principal n’est autre que Marx lui-même), vient du marxiste allemand Karl Kautsky, expressément cité par Lénine.

J’ajoute qu’elle est fondée sur la compréhension marxiste de l’économie capitaliste : les prolétaires ne sont pas exploités par « leur » patron, qui n’est que le faisant fonction du capital, mais par l’ensemble du capital et des capitalistes, avec un taux de profit commun à ceux-ci.

On y a vu le dogme selon lequel des permanents spécialisés doivent tout diriger, ce qui ferait d’eux le noyau de la future bureaucratie d’Etat russe. Mais cela, c’est le « léninisme » d’après Lénine.

Le Lénine de Que faire ? s’oppose en fait aux intellectuels qui voudraient enfermer les prolétaires dans leurs usines et leurs localités, et c’est la préparation à l’exercice démocratique du pouvoir qu’il préconise en voulant une action politique d’emblée généraliste. Il n’est pas question de « parler aux ouvriers des problèmes des ouvriers », à la façon actuelle de Lutte Ouvrière, problèmes que les ouvriers connaissent d’ailleurs fort bien, mais de les élever au niveau de la généralisation politique, vers la question du pouvoir. L’« économisme » et le « trade-unionisme » combattus dans Que faire ? ne sont d’ailleurs pas tant le fait de syndicalistes ouvriers que de libéraux et de philanthropes bourgeois se prenant temporairement pour des socialistes.

Il y a donc deux interprétations possibles de Que faire ? : une interprétation bureaucratique et une interprétation démocratique, toutes deux faisant de la destruction du pouvoir politique existant un objectif pour la classe ouvrière. Une contextualisation sérieuse donne la primeur à l’interprétation démocratique. Et l’on n’oubliera pas d’ajouter qu’en 1907 Lénine a, en passant, qualifié sa brochure de 1902 de datée

Mencheviks et Bolcheviks.

Tout cela ne veut pas dire que Lénine et le centre politique de l’Iskra attendent une ratification démocratique de leurs positions, car le cadre des décisions politiques reste pour eux à instituer : ils prennent l’initiative, d’autorité, estimant avoir formé un réseau suffisant – une quarantaine de correspondants permanents – de convoquer un véritable congrès du futur parti en 1903, numériquement le second mais réellement le premier (le tout premier, en 1899 à Minsk, n’avait fait que proclamer un parti encore tout à fait inorganisé), à l’étranger (Bruxelles puis Londres), avec l’aide financière et le soutien logistique indispensables de la social-démocratie allemande.

L’on sait que ce congrès, considéré en lui-même par ses participants comme un pas en avant historique, fut aussi le lieu d’une scission inattendue, vécue comme catastrophique, et dotée rétrospectivement d’une portée gigantesque mythifiée, puisqu’il s’agit de la première scission entre bolcheviks et mencheviks, relue après coup comme la préfiguration de la rupture entre « communistes » et « socialistes ».

Le parti social-démocrate de Russie semblait commencer à réellement exister, et il naissait à partir et autour du réseau formé par l’Iskra, les économistes étant battus d’avance par la réalisation même du congrès, le Bund juif, numériquement plus nombreux à cette date, étant écarté par le refus de lui reconnaître la représentation exclusive des Juifs dans le parti naissant, et la SDKPiL (social-démocratie de Pologne et Lituanie) de Rosa Luxemburg se retirant en raison du refus, exprimé par Lénine dans un article, d’exclure toute possibilité de lutte prolétarienne pour l’indépendance polonaise.

Dans ces conditions, les « iskristes » renforcés deviennent le parti, mais c’est là que tout se complique. Le resserrement du comité de rédaction aux seuls Lénine, Martov et Plekhanov, bien qu’envisagé avant même le congrès, blesse des susceptibilités, et un clivage apparait entre la rédaction Lénine et la rédaction Martov de l’article des statuts définissant qui est membre du parti.

Version Lénine : « Est membre du Parti celui qui en reconnaît le programme et soutient le Parti tant par des moyens matériels que par sa participation personnelle dans une des organisations du Parti. »

Version Martov : « Est considéré comme membre du Parti ouvrier social-démocrate de Russie celui qui en adopte le programme, soutient le Parti par des moyens matériels et lui prête un concours personnel régulier sous la direction d’une de ses organisations. »

La version Lénine est clairement plus restrictive, mais il est objectivement impossible de la dire plus « autoritaire » ainsi que le veut la doxa habituelle : elle préconise la participation effective des membres, qui doivent donc être des militants, et pas de simples adhérents, et donc elle semble viser à les impliquer dans les décisions, alors que c’est la version Martov qui les place « sous la direction » du parti et peut donc sembler, à la lettre, plus directive.

Le clivage qui survient surprend et dépasse rapidement les protagonistes, qui l’accentuent rapidement : les mencheviks refusent les décisions du congrès acquises à une courte majorité par Lénine. Auparavant l’Iskra était un simple centre politique au sens de Draper. Mais maintenant qu’un parti, pas encore de masse, sinon potentiellement comme tous le pensent, semble constitué, et qu’il connait un conflit, une « fraction », groupement interne au parti tendant à avoir sa propre discipline, apparaît  – la première fraction, ce sont les mencheviks, c’est-à-dire la minorité du congrès, qui, rapidement, ne s’estime pas du tout minoritaire.

Lénine traverse une sévère dépression, manque tout arrêter, et n’endosse pas facilement l’appellation de bolchevik (majoritaires du congrès, en abrégé, beks, par opposition aux meks, mencheviks) – qu’il n’assumera pas toujours, jusqu’en 1914, et qui n’apparait en fait que fin 1904 comme une référence à la majorité du congrès de 1903 : il entend en effet défendre la légitimité du congrès, ce qui est sans doute la raison initiale du terme « bolchevik », qui voulait dire « la majorité du deuxième congrès ». Il n’organisera une « conférence de la majorité », structurant donc son courant, seconde « fraction » à apparaître, que tardivement, et il a été poussé en cela par Bogdanov et Lounatcharski, sans lesquels il n’est pas certain que se serait produit cette évolution.

La seconde phase du parcours de Lénine que je viens de retracer est souvent tenue dans l’idéologie dominante pour avoir été le moment accoucheur du « léninisme », voire des morts du Goulag et tutti quanti. Cette vision rétrospective s’autorise parfois d’écrits polémiques du moment, de Trotsky, Luxemburg ou Riazanov, dans lesquels Lénine est taxé de tendances dictatoriales. Mais tous ces auteurs ont changé d’avis par la suite.

Il faut situer cette seconde phase dans la séquence des trois premières phases. La toute première portait sur le développement capitaliste de la Russie mais elle visait, pour Lénine et pas pour les marxistes légaux et les économistes, à organiser politiquement les ouvriers. Comment faire ? Tel a été le thème dominant de la seconde phase, qui vise un parti analogue à la social-démocratie allemande mais dans les conditions de la clandestinité.

On ne peut absolument pas dire que cette équation là ait trouvé sa solution, ni pour les bolcheviks ni pour les mencheviks, quand survient la révolution de 1905, le mouvement réel des larges masses n’attendant pas. Dès lors, le problème principal est celui des mots d’ordre et de la finalité de cette révolution.

1905.

Cette troisième phase a été amorcée par l’apparition croissante de divergences pratiques, s’ajoutant au désaccord organisationnel initial, entre bolcheviks et mencheviks. Au printemps 1905, entre le 3° congrès du parti convoqué par la conférence des comités bolcheviks, auquel ne participent pas les mencheviks, et la conférence de ceux-ci, deux approches apparaissent.

Les mencheviks se considèrent comme la future opposition ouvrière à une Russie démocratique bourgeoise, qu’il faut aider à advenir tout en préservant l’indépendance de classe du prolétariat – cela, sans exclure des prises du pouvoir par des organes du type soviets ou communes, au niveau de telle ou telle ville ou région, et en précisant que la révolution en Russie deviendrait socialiste, anticapitaliste, si et seulement si la révolution sociale éclatait en Europe occidentale.

Les bolcheviks ont pour mot d’ordre la « république démocratique », censée elle aussi réaliser une révolution « bourgeoise », mais ils n’excluent pas de participer au gouvernement, et préconisent une alliance ouvriers-paysans, représentés respectivement par les partis social-démocrate et socialiste-révolutionnaire, susceptible à la limite d’exercer directement le pouvoir. Ce que Lénine mettra en musique sous le nom paradoxal de « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie » … mettant en œuvre, qui plus est, à la manière des Jacobins français, la révolution « bourgeoise » !

La conception même du caractère social de la révolution à mener est ici, il faut bien le dire, passablement complexe voire confuse – la position la plus claire est en fait celle de Trotsky, amorcée avant 1905 mais vraiment explicitée après, à savoir la révolution « permanente » devenant directement anticapitaliste, et ce n’est absolument pas sur la « révolution permanente » qu’ont porté les polémiques entre Lénine et Trotsky avant 1917. Lénine n’a eu connaissance de la brochure de Trotsky présentant cette position, Bilan et perspectives, qu’en 1919 – et l’a jugé « bonne ».

Ce qui fait la force des bolcheviks, ce sont leurs mots d’ordre immédiats clairs : République démocratique, renversement du tsarisme, assemblée constituante souveraine, et non pas monarchie constitutionnelle comme le demandent les libéraux.

Ce sont des mots d’ordre radicalement démocratiques, mais avec une sérieuse limite, un non-dit : même si l’égalité des nationalités est affirmée comme un objectif, l’autodétermination des nationalités non russes, ainsi que l’autonomie nationale non territoriale des nationalités diasporiques (avancée bientôt par le Bund), sont, quant à eux, des sujets occultés.

Ce problème, à la date de 1905, pèse moins que la clarté des mots d’ordre politiques globaux, le point fort permanent de Lénine, qui, même s’il n’a pas, en réalité, les idées très claires sur l’ensemble des processus sociaux combinés qui sont à l’œuvre, cherche toujours la clarté sur une question : la question du pouvoir.

Celle-ci se pose pour lui à l’échelle de l’empire des tsars, et pas à l’échelle des nationalités opprimés. Il est le dirigeant politique qui détermine son orientation le plus résolument en fonction d’elle.

Simultanément, Lénine, tout au long de l’année 1905, se heurte à sa propre fraction telle qu’elle a bien dû naître par suite de la scission et dans la clandestinité : il propose l’ouverture des comités du parti, un recrutement large, et l’élection des responsables, mais la résistance est forte. Les mencheviks de leur côté, doublent largement les bolcheviks en recrutant.

A l’automne, Lénine soutient globalement l’action du soviet de Petrograd, qui, présidé par Trotsky, a commencé à s’affirmer comme contre-pouvoir ou pouvoir alternatif national, et l’insurrection armée de Moscou, où bolcheviks et mencheviks ont combattu côte à côté, même si ces derniers ont préconisé la reddition sur la fin.

Et là il appelle à la réunification immédiate, et même à la dissolution des fractions. Martov, de son côté, accepte la version Lénine du fameux article des statuts de 1903 !

Enfin, Lénine, lorsque le tsar concède des élections à une Douma octroyée, s’isole totalement en préconisant d’y participer, mencheviks comme bolcheviks choisissant le boycott. Les résultats – une majorité de députés indépendants mais réclamant un pouvoir constituant, conduisant le tsar à la dissoudre –  donneront raison à Lénine.

Le faisceau des positions de Lénine en 1905 est, on le voit, complexe, empirique, manifeste à la fois une grande capacité d’adaptation et d’improvisation, avec des traits d’incohérence combinés à la recherche efficace de la plus grande clarté et du plus grand tranchant possible dans les mots d’ordre permettant d’avancer sur la question du pouvoir politique.

Sur le plan organisationnel, il adhère pleinement, fin 1905, à l’objectif d’un POSDR (Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie) de masse, composé de plusieurs courants, et dans lequel les fractions mencheviks et bolcheviks devraient, pour commencer, se dissoudre, ce qui aura soi-disant lieu au congrès suivant, à Stockholm en avril-mai 1906.

Les deux lignes stratégiques affirmées par les uns et les autres au printemps 1905 – préparer l’opposition ouvrière future à la Russie capitaliste (mencheviks) ou faire soi-même, avec la paysannerie, cette révolution « bourgeoise » (bolcheviks) – n’ont pas suffi à démarquer dans la pratique les deux courants au feu de l’action, à l’automne 1905 à Saint-Pétersbourg et à Moscou. Il n’est évident pour personne à cette date que les uns sont des « réformistes » et les autres des « révolutionnaires ».

Au départ, ce parti agrège environ 34 000 mencheviks, 30 000 bundistes, 30 000 social-démocrate polonais et lituaniens, 14 000 bolcheviks, 9000 social-démocrates lettons. C’est un parti qui apparait comme représentant la classe ouvrière de Russie, mais pas de toutes les nationalités : les socialistes polonais sont majoritairement en dehors de lui et la social-démocratie ukrainienne est autonome (et il n’est pas présent en Finlande, un Etat distinct sous la souveraineté du tsar).

La formule « centralisme démocratique », censée référer à la social-démocratie allemande, mais qui n’est pas, on l’a oublié, d’origine marxiste, mais lassalienne, est proposée par Plekhanov et par Lénine pour exprimer ce que devrait être le fonctionnement idéal de ce parti, à savoir liberté dans la discussion et unité dans l’action. A cette date, strictement personne n’envisage que les divergences puissent être tues, car elles sont publiques et s’expriment dans la presse.

1905-1914.

Nous entrons alors dans le quatrième moment de l’histoire de Lénine, le plus long, de 1905 à 1914, que j’entreprendrai de caractériser après en avoir parcouru les péripéties fort mal mémorisées par les historiens et commentateurs divers. La trame déterminante en est le combat pour un parti social-démocrate, ce qui voulait dire révolutionnaire, de masse du prolétariat industriel russe –  ou de Russie, ambiguïté sur laquelle il nous faudra revenir.

L’on peut distinguer deux sous-périodes dans cette phase du combat de Lénine. Il vise, au départ, non la construction d’un parti à partir de la fraction bolchevik, mais bien la construction du parti unifié tel que la révolution de 1905 vient de le dessiner. Puis, à partir de 1910, la construction du parti et la construction de la fraction bolchevik en viennent à s’identifier. Ces deux sous-périodes, 1905-1910 et 1910-1914, correspondent aux phases de reflux pour la première, et de remontée pour la seconde, de l’activité des larges masses ouvrières et paysannes dans l’empire russe.

1905-1910.

Dès le départ la méthode de Lénine est double : jouer le jeu de la dissolution des fractions et de l’unité, mais maintenir un appareil bolchevik discret au cas où ça ne marcherait pas. Et cela ne marchera pas. Mais attention : ce n’est pas la faute à Lénine.

C’est, avant tout, la conséquence du reflux de la révolution et de la répression, qui ne laissent pas le temps à ce parti d’exister comme un parti de masse démocratique et ouvert. Jusqu’en 1910 il va connaitre un processus de décomposition et d’affaiblissement, parallèle, notons-le, à la formation, dans la social-démocratie allemande, d’un appareil bureaucratique central attaché avant tout au nombre de sièges au Reichstag.

Le retour des divergences entre mencheviks et bolcheviks est amorcé par Plekhanov au congrès de Stockholm, en avril-mai 1906, car il revient sur l’insurrection de Moscou, qu’il juge avoir été une erreur « blanquiste » dans une révolution « bourgeoise ». Le réalignement global des bolcheviks et des mencheviks les uns contre les autres se produit pour les élections à la seconde douma, fin 1906 : les mencheviks préconisent l’alliance avec les libéraux bourgeois, les bolcheviks avec les partis disant représenter la paysannerie (s-r, principalement). Au congrès de Londres, en mai 1907, le nombre de membres est en recul mais les bolcheviks, avec le soutien des social-démocraties polono-lituanienne et lettone, ont cette fois-ci la majorité.

Potressov, pour les mencheviks, appelle alors à se cantonner pour toute une période aux actions légales (parlementarisme à la douma et syndicalisme), une position bientôt partagée par le Bund (auquel le renouveau culturel yiddish, dont il est un acteur essentiel, fournit une autre sphère d’activités légales). Cette position est qualifiée de « liquidatrice » non seulement par Lénine, mais par certains mencheviks et par Trotsky, car elle risque de mettre fin à l’autonomie du parti qui passe par un appareil clandestin.

Cependant, le débat sur légalité/illégalité recouvre une autre question, celle des actions violentes, dites terroristes, et des « ex », les expropriations (attaques de banques). Tous les courants ont réalisé en 1905 des opérations commandos d’autodéfense ou d’attaque, inaugurées historiquement par le Bund juif contre les pogromistes. Mais avec le reflux, ne les poursuivent que les s-r, les socialistes nationalistes polonais de Pilsudski, et, clandestinement mais on sait que Lénine est au centre de ces opérations, les bolcheviks, avec notamment la célèbre attaque du fourgon fiscal de Tiflis, préparée sur place (mais pas menée) par le jeune Staline. Des partisans du travail clandestin comme Trotsky ou Luxemburg condamnent ces actions comme contre-productives.

Il y a donc là une part de responsabilité de Lénine dans la dégradation des relations entre courants du POSDR, qui renvoie à son absence de principes dans les méthodes (j’en reparlerai), un pragmatisme radical qui le voit à la fois seul à préconiser la participation aux élections de la première douma, tout en organisant des actions clandestines s’apparentant au terrorisme qu’il condamne, mais qu’il envisage si elles rapportent (ce ne sera pas le cas, car les billets sont numérotés …). Mais ce n’est pas là la cause principale de la cartellisation du POSDR, qui tient aux causes générales que j’ai évoquées.

De plus, avec les élections à la troisième douma fin 1907, il apparaît que Lénine est minoritaire parmi les bolcheviks, où se développent des positions de plus en plus « gauchistes » : ils boycottent les élections, Lénine d’accord avec les mencheviks s’opposant à cette position.

Le courant bolchevik dans son ensemble, en tous cas les émigrés et les intellectuels, avec toute l’équipe qui avait secondé, et sauvé, Lénine après le congrès de 1903 (Bogdanov, Lounatcharski, Krassine), évolue même vers des positions qu’il juge « révisionnistes » au point de vue de la théorie marxiste. Ce n’est pas parmi les mencheviks que l’on est hétérodoxe, mais parmi les bolcheviks : empiriomonistes, empiriocriticistes, constructeurs de Dieu, peuvent sembler des phénomènes baroques, mais ils sont significatifs d’une recherche de novation qui concerne toute l’intelligentsia.

Lénine, loin de prendre le phénomène de haut, se lance à fond dans la polémique « philosophique », une grande partie de son activité en ces années, en faveur du matérialisme classique des Lumières, qu’il considère comme marxiste, et est soutenu par Plekhanov, droitier et orthodoxe. Cela donne Matérialisme et empiriocriticisme, le plus lourd de ses ouvrages, qu’Anton Pannekoek qualifiera de pensée philosophique bourgeoise, non dialectique. Il y a du vrai dans la critique de Pannekoek, mais elle ne signifie pas, comme il  le pense, que Lénine n’était qu’un « révolutionnaire bourgeois ».

Dans ce double processus d’affaiblissement et de cartellisation du POSDR, les bolcheviks sont complétement redevenus une « fraction », dont Lénine réussit à faire exclure (tous restant donc dans le cadre du même parti, il faut le préciser), en juin 1909, les cadres gauchistes et « révisionnistes » de l’émigration, pour un motif d’indiscipline organisationnelle (la tenue par eux d’une « école de cadre » à Capri, financée par Maxime Gorki).

Mœurs de « coq de combat », déplore Rosa Luxemburg dans sa correspondance avec Léo Jogishes, qui n’est pas en reste quant à lui en Pologne … et il s’en est peut-être fallu de peu que ce soit l’inverse, à savoir les « vpériodistes » gauchistes (du nom de leur journal, qui signifie En avant) qui excluent Lénine de la fraction bolchevique …

Les cadres du premier bolchevisme, celui d’avant 1905, sont perdus pour Lénine, qui commence à reconstituer une équipe avec de nouveaux militants qui émergent en Russie dans l’adversité : Zinoviev, Kamenev, Boukharine, Sverdlov, Rykov, Tomski, Piatakov, Preobrajenski, Staline, et l’agent de la police Malinowski, sont de cette génération.

1910-1914.

Le point nodal entre les deux sous-périodes du combat de Lénine pour un parti ouvrier social-démocrate en Russie peut être situé à la réunion du comité central (CC) élu en 1907, tenue pour la première et dernière fois en janvier-février 1910 à Paris pour éviter la décomposition totale du parti, dont l’organisation de Moscou vient de disparaître.

La renonciation à l’activité illégale des mencheviks liquidateurs et la renonciation à l’activité légale des bolcheviks gauchistes sont symétriquement condamnées, les structures autonomes des fractions existantes sont enjointes de se dissoudre, les journaux bolcheviks et mencheviks doivent fusionner en un seul organe, Le Social-démocrate, avec une rédaction de 2 bolcheviks, 2 mencheviks, un s-d polonais, la Pravda de Trotsky, bon journal ouvrier, est instituée autre organe du parti avec le bolchevik conciliateur Kamenev en co-rédacteur, les fonds issus d’opérations illégales ou de dons de bourgeois sympathisants, dont les bolcheviks étaient les principaux détenteurs, sont confiés à trois sages de la social-démocratie allemande, Kautsky, Mehring et Zetkin.

Lénine est à la fois celui qui a alors le mieux joué le jeu de l’unité et le plus organisé systématiquement sa propre fraction, n’y renonçant donc aucunement, et tenant des stages intensifs de formation à Longjumeau. Pendant que les décisions du CC tardent à être mises en œuvre, il a l’appui du plus droitier mais du plus orthodoxe des mencheviks, et père symbolique du parti, Plekhanov, et impulse un Comité d’organisation en Russie, qui permet la tenue d’une « conférence du parti » à Prague en janvier 1912.

Peu auparavant, Kautsky, Zetkin et Mehring, fortement sollicités par Lénine, lui ont remis les fonds qui leurs avaient été confiés, admettant que la direction élue en 1907 ne fonctionne pas et que le Comité d’organisation des bolcheviks, cautionné moralement par leur adversaire Plekhanov, a ne certaine légitimité pour représenter le parti.

A Prague est élu un nouveau comité central, très majoritairement bolchevik mais avec la tendance de Plekhanov, dite des « mencheviks du parti ». Kautsky, Zetkin et Mehring trouvent alors que Lénine va trop loin, ou trop vite, et qu’on a affaire à une nouvelle scission, ce qui en un sens est vrai, puisque la conférence s’est donné les pouvoirs d’un congrès alors qu’elle n’a pas réunie toutes les tendances. Le gros des mencheviks et les courants dispersés issus de la gauchisation de la première génération bolchevik seront d’ailleurs réunis peu après, avec Trotsky comme « modérateur », à Vienne, en un « bloc sans principes » qui fera long feu.

Lénine a très bien manœuvré : c’est en fait début 1912, et pas avant, qu’il se trouve réellement à la tête de ce parti ouvrier social-démocrate de Russie, qui progresse à nouveau dans un contexte de vagues de grèves et d’affrontements sociaux et démocratiques. Rosa Luxemburg, énervée par ces histoires, ne cache pas dans sa correspondance avec Jogishes que les bolcheviks ont finalement rallié la quasi-totalité des militants ouvriers en Russie, ce qu’indique la diffusion de leur presse, lancée après souscription de masse, la Pravda­ – titre piqué à Trotsky.

Les mencheviks deviendront ou sont déjà la force sociale-démocrate traditionnelle chez les cheminots, les typographes et en Géorgie, mais le prolétariat industriel, dès avant 1914, et derrière lui les larges masses urbaines, sont syndicalement et électoralement gagnées aux bolcheviks, sous le nom de social-démocrates, qui sont donc devenus le « parti traditionnel » des ouvriers russes.

Toute l’action de Lénine dans les années clefs 1905-1914 a visé à construire, et en même temps à en conquérir la direction, un parti ouvrier national dans le cadre – pourtant pas « national », je vais y revenir – de l’empire russe, et dans le cadre de l’Internationale, avec la social-démocratie allemande comme modèle, et Karl Kautsky comme référent et caution.

Depuis 1905 et jusqu’en 1912, Lénine est d’ailleurs, avec Plekhanov (et les représentants ses s-r, moins réguliers), un participant assidu du Bureau Socialiste International (BSI), ayant les meilleures relations du monde avec son secrétaire, le réformiste belge Camille Huysmans.

A partir de 1912, il se base à Cracovie et concentre ses forces sur l’organisation du parti ouvrier en Russie, et délaisse le BSI précisément au moment où celui-ci voudrait traiter de la « question russe », la situation réelle sur le terrain (les bolcheviks ont pris la direction et la légitimité majoritaire du POSDR) n’étant pas comprise dans l’Internationale. Il y délègue en « ambassadeurs » (ce qui a le chic d’énerver Rosa Luxembourg, qui le voudrait présent) Pavel Litvinov, futur ministre des Affaires étrangères de l’URSS, ou Inessa Armand (dont il est amoureux).

Lénine est donc absent, dans l’Internationale, des épisodes cruciaux de la marche à la guerre et des tentatives de Rosa Luxemburg ou de Jean Jaurès, de combattre la guerre qui vient. Dans le SPD allemand, depuis 1910, une aile gauche opposante, dont fait partie Luxemburg, a pris forme sur les questions politiques clefs de la lutte des classes dans le second Reich : comme les mencheviks et comme Trotsky, Lénine n’a pas soutenu cette aile gauche, et est resté fidèle à Karl Kautsky, tenu pour le garant de la ligne marxiste.

Premier bilan.

Nous voici parvenus au terme de la quatrième grande phase de l’action de Lénine, au seuil de la première guerre mondiale. Cinq traits me semblent ici fondamentaux, qui entraîneront des conséquences sur la suite des évènements malgré le fait que Lénine fera preuve d’une fabuleuse capacité d’adaptation et d’innovation.

Premier trait fondamental, Lénine situe entièrement son action dans le cadre d’une Internationale de partis nationaux et ne prétend pas donner d’orientation à l’Internationale, mais, à ce niveau, agir en soutien à Karl Kautsky contre les « révisionnistes » et les « réformistes », voyant d’ailleurs dans les économistes, puis dans les mencheviks, leurs équivalents russes. Dans ce cadre, il est un constructeur typique, peut-être le plus archétypique, d’un parti ouvrier social-démocrate « national », au sens de parti se situant dans le cadre d’un seul Etat.

Cependant, second trait fondamental, alors que les Bebel et les Kautsky ont construit la social-démocratie allemande dans l’optique d’un développement pacifique de longue durée, et non dans celle de l’affrontement proche en vue de détruire l’appareil d’Etat prussien comme le leur rappelle Luxemburg, où que les Jaurès, les Guesde et les Vaillant, ont situé de même la construction de la SFIO dans le cadre de la III° République française, Lénine a conçu la construction du POSDR en vue du renversement du tsarisme, et il a formulé systématiquement ses mots d’ordre, des mots d’ordre démocratiques, par rapport à cette finalité pensée non comme lointaine, mais comme prochaine. C’est là la pointe révolutionnaire qui a fait sa force et celle de la « fraction » bolchevique.

Mais, troisième trait fondamental, il s’agit là d’une ligne révolutionnaire pour la seule Russie ; au plan international, Lénine n’a, pas plus que l’Internationale dite « seconde » dans son ensemble, de stratégie révolutionnaire effective, prévoyant que faire à cette échelle dans l’une des trois hypothèses de déstabilisation de l’Europe qu’envisageait le vieil Engels en 1894 : une guerre continentale, un coup de force réactionnaire en Allemagne et/ou une révolution en Russie. Lénine s’en tient aux formules prudentes et limitées de Karl Kautsky dans les Chemins du pouvoir (1907), qui se contentent de dire que la social-démocratie sera le foyer de stabilité quand le monde bourgeois s’effondrera …

Quatrième trait fondamental : cette absence de stratégie révolutionnaire internationale, facteur subjectif clef en dernière analyse de la faillite de l’Internationale seconde en 1914, est liée à la sous-estimation des questions nationales, qui, dans le cas de Lénine, correspond au fait que le cadre de la lutte politique et de la prise du pouvoir est pour lui l’Etat russe, donc l’empire des tsars, et que les mots d’ordre démocratiques iront au maximum jusqu’au « droit » formel à l’autodétermination par exemple des Ukrainiens, mais sans l’envisager en aucun cas comme souhaitable, bien au contraire.

Une stratégie révolutionnaire internationale ne peut en effet que connecter et combiner les différentes situations et questions nationales. Cela, Lénine avec les ailes gauches de l’Internationale, veut bien le faire pour les colonies des puissances capitalistes développées, mais il n’y songe en aucun cas pour l’empire russe, qui est le cadre de sa pensée politique. Il déteste, certes, le chauvinisme russe et son arrogance dominatrice, mais l’empire russe est son cadre, et les militants social-démocrates bolcheviks se veulent presque tous russes, y compris, voire surtout, lorsque ce sont des allogènes russifiés (comme Staline).

Le POSDR s’appelle « de Russie » et non pas « russe » pour faire leur place aux militants de toutes nationalités, mais son cadre est la Russie, c’est-à-dire l’empire russe, qu’il entend transformer, mais pas supprimer.

D’ailleurs, cinquième trait fondamental, Lénine considère, en « marxiste orthodoxe », que l’émiettement des Etats ne saurait être un progrès et que « les forces productives » exigent toujours plus de concentration économique.

Sur le plan théorique – et la théorie a  de lourdes conséquences pratiques, ce qu’il est le premier à rappeler – Lénine se situe totalement dans la dépendance de Plekhanov, de Kautsky, et de Hilferding, c’est-à-dire de ce que l’on a pu appeler par la suite le « positivisme scientiste » de la « seconde » Internationale.

Août 1914-février 1917.

Le bouleversement pour Lénine ne viendra pas tant du déclenchement de la guerre européenne, que du vote, unanime au départ, des crédits de guerre par la social-démocratie allemande, ouvrant la voie à ce que l’on appelle l’union sacrée, et assassinant l’internationalisme et l’Internationale.

C’est son cadre de référence qui s’effondre, il ne s’y attendait pas, et, abonné au journal du SPD, le Vorwärtz, il commence par vouloir croire que le numéro du 4 août 1914, qu’il reçoit le lendemain, est un faux fabriqué par l’état-major allemand – un fake new.

La perspective politique à laquelle œuvrait Lénine était tout aussi « nationale » que celle des autres sections de l’Internationale, mais elle était révolutionnaire car elle visait le renversement du tsarisme. C’est donc en tant que dirigeant politique « national », aussi, qu’il va réagir en internationaliste.

Il comprend qu’il lui faut maintenant assumer une élaboration politique de dimension internationale, et que ses référents marxistes, Kautsky en tête, ont « trahi », parce que, estime-t-il tout de suite, le ver était forcément dans le fruit : il faudra donc une nouvelle Internationale d’un type différent de celle qu’il est alors l’un des premiers à appeler la « seconde ».

Cette aperception nouvelle de ses responsabilités le conduit à « tordre le bâton » à fond contre l’union sacrée bien sûr, mais aussi contre toute conciliation pouvant conduire à renouer avec le monde et l’Internationale d’avant le 4 août 1914. Le rejet de Kautsky est d’ailleurs le contrepied de son suivisme antérieur, alors que Kautsky est désormais en retrait, ne soutenant pas l’union sacrée.

Comme tous les opposants socialistes à l’union sacrée, Lénine se prononce pour la lutte contre la guerre et la solidarité internationale, mais il forge une formule volontairement clivante, celle du « défaitisme révolutionnaire », disant souhaiter la défaite de la Russie tsariste devant l’Allemagne comme un moindre mal, et disant aussi que tous les révolutionnaires dans leur pays devraient en faire autant – une position « carrée » que se gardent bien d’exprimer les députés bolcheviks à la douma devant les tribunaux, après leur arrestation.

L’un des effets les plus forts de ce « tordage du bâton » est signalé par Zbigniew Kowalewski dans son livre Révolutions ukrainiennes : dans la conférence qu’il tient à Zurich à son arrivée en Suisse après avoir dû fuir l’Autriche-Hongrie, il prend fait et cause pour l’indépendance ukrainienne, comparant l’Ukraine à l’Irlande. L’on a des comptes-rendus mais pas le texte de cette conférence ; ces propos s’insèrent dans la défense du « défaitisme révolutionnaire ». C’est sans doute le point extrême de radicalisation antirusse de Lénine, qui ne sera pas répété : la guerre ne le conduit pas à s’orienter du renversement du tsarisme vers l’éclatement de l’empire russe, sauf pour la Pologne et la Finlande qui sont à ses yeux deux cas particuliers.

La formule du défaitisme révolutionnaire, qui a d’ailleurs un précédent qu’avaient à l’époque partagé même les libéraux bourgeois russes opposés à l’agression tsariste contre le Japon, pour la domination de la Chine, en 1904, permet à Lénine de s’opposer non seulement aux partisans de l’union sacrée, mais aux « social-pacifistes » qui voudraient simplement le retour à la paix. Il tord à nouveau le bâton, avec l’acuité qui le caractérise, et précise que s’il est contre cette guerre-là, il récuse tout pacifisme. Il faut, au contraire, « transformer la guerre impérialiste en guerre civile ».

Telle est la formule générique à laquelle il aboutit, qui peut concrètement conduire à des orientations politiques différenciées selon les pays et les circonstances, y compris une position belliciste en cas de guerres anticoloniales ou de libération nationale – Lénine soutient le soulèvement armé de Dublin en 1916, dirigé par James Connoly -, ou pacifiste au sens d’exigence d’arrêt de la guerre pouvant aller jusqu’à la fraternisation, dans les cas les plus fréquents en Europe en 1914-1918, voire défaitiste.

C’est une formule générique ou algébrique. En ce sens, elle donne une ligne générale mais elle ne définit pas une stratégie révolutionnaire précise. Lénine est très circonspect sur tout « plan » géopolitique qu’ouvrirait par exemple la révolution russe, au point de récuser (après une hésitation) la perspective de Trotsky sur les « Etats-Unis socialistes d’Europe ». En cas de révolution russe victorieuse, celle-ci appellerait à l’arrêt de la guerre et à la révolution partout. C’est beaucoup, mais c’est très imprécis.

Qui plus est, il n’a aucune certitude sur la révolution russe. Dans une autre conférence à Zurich, il déclare : « Nous, les vieux [il a 46 ans !] nous ne verrons peut-être pas les luttes décisives de la révolution imminente. » Cela se passe en janvier 1917 …

Dans cet étonnant propos désabusé de janvier 1917, perce peut-être le sentiment d’un besoin de temps, qu’il n’aura certainement pas, pour élaborer au plan théorique et politique tout ce que nécessite la catastrophe de l’Internationale. A l’automne 1914, Lénine s’est soudain plongé dans la Science de la Logique de Hegel, qu’il n’avait pas lue. Il peut paraître surprenant qu’un tournant tel que celui du 4 août 1914 provoque une telle lecture. Il se dit que si les Kautsky et les Plekhanov ont mal tourné, c’est qu’ils n’étaient pas complétement marxistes, et même que personne ne l’était vraiment.

Et lui non plus : ses notes sur Hegel prises pour lui-même, manifestent une prise de conscience qui est perceptible dans leur rédaction elle-même, de ce que le Capital de Marx doit être relié à la dialectique théorisée dans cet ouvrage, et  une volonté de rupture avec l’évolutionnisme et le fatalisme, au profit d’une dialectique de sauts qualitatifs et de bonds en avant, opposée au « matérialisme vulgaire », ce qui représente un autre stade de pensée que Matérialisme et empiriocriticisme, comme le relève notamment Raya Dunayevskaïa.

De même, il entreprend de synthétiser les caractères généraux du capitalisme à l’époque de la guerre impérialiste, ce qui donne la brochure de 1916 sur L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, laquelle dérive directement et résume les travaux antérieurs de Hobson, de Hilferding, et aussi de Boukharine qui l’a largement précédé dans cette analyse.

Les schémas généraux donnés dans ce petit livre ont une finalité politique et polémique : sa pointe révolutionnaire consiste à expliquer l’opportunisme par le phénomène social de l’aristocratie ouvrière, censée profiter de la redistribution des miettes de l’exploitation impérialiste du monde par les capitalistes des pays les plus puissants. En fait, cette théorie est, du point de vue marxiste, parfaitement inconsistante, car les travailleurs qualifiés relativement privilégiés produisent tout autant, voire plus, de plus-value, que les masses les plus paupérisées (ce qui ne veut pas dire que les différenciations sociales dans le prolétariat sont sans conséquences politiques).

La situation nouvelle le pousse à donner des formulations de portée mondiale, qui ne vont pas jusqu’à aborder une stratégie révolutionnaire combinée allant au-delà du renversement du tsarisme : ainsi peuvent se résumer et le bouleversement que connait alors son système de pensée, et ses limites, car ce système prolonge le cadre général de son action antérieure (ce qui est bien naturel).

L’essentiel de l’activité politique de Lénine au sens organisationnel du terme, entre août 1914 et février 1917, est international dans la mesure où lui-même habite en Suisse et intervient dans l’émigration russe révolutionnaire, laquelle, de Zimmerwald à New York en passant par Kienthal et Paris, est un véritable liant des courants internationalistes. A la conférence de Zimmerwald en 1915, Lénine se veut clivant et tranchant mais vote finalement le Manifeste unanime, rédigé par Trotsky, qui appelle à une paix immédiate sans annexions ni indemnités.

Fait peu connu, dans le courant international qu’il anime, dit la « gauche de Zimmerwald », il n’est pas majoritaire : les divers « gauchistes » russes (Boukharine), allemands (Radek), hollandais, nettement plus fermés que lui sur les questions nationales (ils ne soutiennent pas l’insurrection de Dublin), y sont plus nombreux.

Avec la Russie, les contacts sont difficiles. Le POSDR majoritaire devient exclusivement bolchevik en août 14 car Plekhanov, partisan de l’union sacrée (à droite de tous les mencheviks, qui ne votent pas les crédits de guerre) le quitte, mais il est disloqué. Il reste présent dans les usines de Petrograd où il réapparaitra au grand jour en février 1917. Chliapnikov est l’agent des liaisons précaires et intermittentes, entre Lénine et Petrograd, qui passent par Stockholm où des agents allemands tentent de soudoyer les bolcheviks, comme ils y ont réussi (mais sans prendre leur contrôle) avec les socialistes nationalistes polonais de Pildudski.

Février 1917-novembre 1917.

Nous en arrivons donc aux étapes décisives de la révolution, de la prise du pouvoir puis de son exercice, sans lesquelles nous ne serions pas en train de discuter de l’histoire de Lénine et de la notion de « léninisme ». Je voudrais insister à ce stade sur le fait que les évènements ont surpris Lénine – il n’est pas le seul, bien sûr, mais sa légende, noire ou dorée, faisant de lui un maître des évènements qui entend façonner l’humain, il est important de bien le noter.

Le 4 août 1914 l’a d’abord sidéré puis indigné, et cette indignation a déterminé à la fois ses novations des années 14-17 (défaitisme révolutionnaire, transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, théorie du lien entre impérialisme et aristocratie ouvrière, lecture de Hegel) et leurs limites (pas de stratégie révolutionnaire structurée au-delà de la ligne générale).

De même, la révolution de février 17 le prend pour ainsi dire au saut du lit, alors que deux semaines avant il philosophait sur la longue durée. Elle lui permet ce qu’août quatorze ne lui avait pas permis : réagir en termes d’action, pour créer, cette fois-ci, l’évènement. La séquence allant de février à octobre 1917, sixième phase de notre récit, est son moment le plus vif et le plus remarquable : une improvisation continue, dans un temps court, peu théorisée (pas le temps) à l’exception du texte intitulé L’Etat et la révolution.

Dans cette improvisation, que l’on peut aussi bien se représenter comme une montée à l’assaut du ciel que comme une fuite en avant, intervient ce que Dan LaBotz, dans son texte d’Adieu au léninisme, appelle l’effet cliquet, ratchet effect : des décisions sont prises, parfois dans la panique ou le désespoir, qui, une fois prises, façonnent la situation et deviennent irréversibles : « plus de retour en arrière possible ». Chaque décision est discutable, certaines seront condamnables, mais l’acteur de l’histoire ne peut revenir dessus (et, ajouterais-je, il est incité à justifier après coup ce qu’il a fait, construisant un édifice idéologique pour cela).

Ces réflexions sont vraies, mais partielles. Elles doivent être intégrées à une pensée de l’action politique et militaire déjà ancienne, puisque l’une de ses expressions les plus brillantes en a été donnée par Nicolas Machiavel entre 1498 et 1527. L’effet cliquet s’appelle chez lui la Fortune, à savoir le fait que l’action donne des résultats non prévus ni prévisibles et souvent indésirés, mais ceci ne doit pas conduire à condamner l’action, mais à faire preuve de virtù. Le nouveau Prince, ou le peuple en arme de la République, doivent être virtuosi s’ils veulent vaincre et ne pas être vaincus. La Fortune doit être domptée, voire violée (dans une métaphore machiste). Elle ne peut jamais l’être totalement, mais le virtuoso sait jouer avec elle, jouer avec le fait qu’il n’est jamais totalement maitre des conséquences de son action, ce qui ne lui interdit pas l’action, mais au contraire, doit en accentuer, s’il est vraiment virtuoso, le tranchant, et la rapidité. Pour cela, il lui faut les armes : les prophètes désarmés se font dégommer. Quant aux prophètes armés, ils instituent des cités, des Républiques, des systèmes sociaux.

Lénine fut le « Prince » virtuoso, au sens machiavélien, de l’année 1917, ce qui ne veut absolument pas dire le maitre des évènements, mais un producteur d’évènements, amenant à des résultats qui n’auraient pas vu le jour sans son action, mais qui ne sont pas forcément ceux qu’il avait prévus ou voulus et dépendent de la Fortune, c’est-à-dire des rapports sociaux et politiques réellement existant aux échelles russe et internationale.

L’action directe de Lénine sur les évènements entre février et octobre 17 peut se décomposer en trois moments : les Thèses d’avril, le retrait provisoire après les évènements de juillet, le coup insurrectionnel (je reviendrai sur sa nature) d’octobre. Attention, aucun de ces moments décisifs par leurs conséquences n’est l’œuvre du seul Lénine qui n’a pas été un deus ex machina : seul, il ne serait parvenu à rien, mais sans lui, ces évènements ne se seraient pas produits.

Les Thèses d’avril.

La révolution de février a été un mouvement spontané très puissant. Mais « spontané » ne veut pas dire non nourri politiquement. Le prolétariat de Petrograd était « bolchevik » en 1914, et la révolution résulte de sa jonction avec des garnisons d’origine paysanne (dont beaucoup d’ukrainiens).

Les bolcheviks de Petrograd, qui suivent le mouvement et le soutiennent sans l’avoir impulsé, reprennent les mots d’ordre de 1905, appelant à un « gouvernement révolutionnaire provisoire » qui distribuera les terres aux paysans, réalisera la journée de 8 heures, convoquera une assemblée constituante, et « entamera des négociations avec le prolétariat des pays en guerre ».

La formation d’un soviet dominé par s-r et mencheviks, qui accepte la direction de l’Etat par un gouvernement provisoire issu des secteurs bourgeois totalement étrangers au mouvement populaire, se fait sans eux mais sans qu’ils s’y opposent.

Les premiers dirigeants à revenir arrivent de Sibérie, ce sont notamment Kamenev et Staline qui donnent un grand coup de barre à droite : le gouvernement provisoire est salué comme consolidant les conquêtes de la révolution, la Russie étant devenue un pays libre il faut bien faire la guerre à l’Allemagne, et sur ces bases, avec un coup de chapeau à « Zimmerwald », le rassemblement de tout le POSDR avec les mencheviks à l’écart depuis 1912 devrait pouvoir s’opérer.

Sur cette orientation, il n’y aurait jamais eu de révolution d’octobre, et la « démocratie » russe, ralliée à la guerre mondiale, n’aurait pas non plus accouché d’une démocratie durable, décevant les larges masses et les affrontant nécessairement. Elle suscite la résistance de la base ouvrière, mais elle est bien celle qu’adopte l’appareil du parti, cette fameuse couche de cadres sélectionnés et formés sans lesquels la révolution est censée impossible selon le « léninisme » postérieur : en fait, les « cadres », en pensant être tout à fait orthodoxes et conformes, l’auraient empêchée.

Comme on le sait, Lénine prend le contrepied, en sens inverse, vers la gauche, de cette orientation, d’abord, avant son retour, dans ses Lettres de loin, largement censurées dans la Pravda, puis dans les Thèses d’avril. Le gouvernement bourgeois continue la guerre et va devenir l’ennemi à abattre, même si on n’en est pas là immédiatement, explique-t-il. La terre aux paysans et des mesures portant atteinte au capital, non pour faire le « socialisme » mais pour nourrir le pays, vont s’imposer et pousser à affronter ce gouvernement. La perspective est une seconde révolution, prélude à la révolution socialiste mondiale.

Lénine passe purement et simplement pour un fou dans les milieux militants dominants, bolcheviks compris. Mais son autorité morale et historique dans le parti social-démocrate bolchevik oblige à une discussion publique, qu’il va remporter, précisément parce qu’elle a été publique (et passionne d’ailleurs rapidement les s-r et mencheviks de base) : si l’on avait eu affaire à une « discussion » encadrée avec des B.I (Bulletins Intérieurs) confidentiels, jamais les Thèses d’avril ne l’auraient emporté.

Il innove et il le sait, dénonçant le « vieux bolchevisme ». S’agit-il pour lui de devenir dictateur du pays ? Ce serait alors au moyen d’explications et de propagande démocratique massives. L’aboutissement du réalignement du parti sur la ligne des Thèses d’avril, tel qu’on peut l’envisager au printemps 17, serait plutôt un gouvernement excluant les partis bourgeois, mais formant une coalition politique sous le contrôle des soviets, et permettant l’élection d’une constituante, la liquidation de l’ancien régime, et des mesures d’urgence non capitalistes. Le mot-d ’ordre « Tout le pouvoir aux soviets » devient, très vite, très populaire.

En outre, cette réorientation, si elle ne permet pas la réunification avec les mencheviks -proposée à l’aile de Martov, qui refuse – permet l’arrivée dans les rangs de ce parti qui n’a pas encore voulu – comme le lui a demandé Lénine – s’appeler « communiste », et que l’on désigne comme « les bolcheviks », de Trotsky suivi de centaines de militants qui avaient navigué entre les divers courants de la social-démocratie depuis des années.

L’innovation des Thèses d’avril par rapport au programme de 1905 s’explique à mon avis d’abord par la façon dont Lénine a changé depuis août 1914, ainsi que par la perception des sentiments populaires, et par le refus de rallier l’union sacrée auquel aurait conduit le maintien des vieilles positions (comme la dérive droitière de l’équipe Kamenev-Staline le montrait), et également par le sentiment que dans un monde militant ainsi intégré à l’ordre « démocratique » existant, il serait devenu une sorte de curiosité du passé. Le fait que la suite de cette innovation sera la révolution d’Octobre n’était pas préétabli.

Des journées de juillet au 12 septembre. « L’Etat et la Révolution ».

Dans l’immédiat, l’innovation des Thèses d’avril redonne aux bolcheviks la position hégémonique dans le monde ouvrier de Petrograd temporairement perdue en février, mais aussi dans les garnisons – et donc, des armes.

Mais dans un contexte de révolution et d’effervescence démocratique, être la majorité ne veut absolument pas dire contrôler la base. Celle-ci, entrainant les organisations bolcheviques locales, entre d’elle-même en ébullition en voulant imposer « tout le pouvoir aux soviets » tout de suite, début juillet. C’est une situation dangereuse qui, en référant aux précédents historiques présents à l’esprit de Lénine ou de Trotsky, rappelle les insurrections parisiennes de juin 1848 et de la Commune, prématurées par rapport au reste du pays.

Lénine a à nouveau été pris de court : il était allé se reposer à la campagne quand éclate la crise de juillet. Celle-ci tourne mal et permet au gouvernement, suivi par les directions des s-r et des mencheviks (pas par Martov), d’engager une campagne de répression et de calomnies. Avant les bolcheviks au pouvoir, c’est là le premier tournant antidémocratique et autoritaire dans la révolution russe, un grave précédent qu’il convient de ne pas oublier (des centaines de morts, une « petite terreur blanche »).

Lénine, menacé de mort et sous mandat d’arrestation, doit se cacher en Finlande. Ce n’est qu’un reflux temporaire (aussi parce que les bolcheviks les plus notoires, comme désormais Trotsky, ont calmé le jeu), car le flux populaire reprend, à l’échelle de tout le pays, aucun problème n’étant réglé et le pain quotidien manquant de plus en plus. Ne voulant pas laisser échapper l’occasion de « rétablir l’ordre » par la force, les courants les plus réactionnaires tentent le coup d’Etat de Kornilov fin août. Il donne le résultat inverse : une marée populaire le bloque, les bolcheviks en sont et accèdent alors à leur maxima de popularité.

Dans ces évènements de l’été, Lénine n’a pas joué de rôle actif. Il profite de ce retrait forcé pour écrire l’Etat et la Révolution, ouvrage inachevé, conçu comme un commentaire de passages de Marx et d’Engels visant à démontrer que les Plekhanov et les Kautsky n’y avaient rien compris ou, pire, en avaient falsifié le sens. Ce petit livre constitue le moment maximum de l’oscillation théorique de Lénine vers la gauche, très près de l’anarchisme : les soviets et les masses autoorganisées doivent remplacer l’Etat et amorcer son « dépérissement », qui mettra fin à toute forme d’Etat.

Au passage, il commet un contresens à propos d’Engels, qui envisageait la République démocratique non pas seulement comme le cadre de la lutte finale pour renverser l’Etat capitaliste, comme le pense Lénine, mais bien comme la forme initiale de l’Etat prolétarien. La République démocratique, mot d’ordre historique des bolcheviks, et avant tout des bolcheviks, jusque-là en Russie, était associée dans sa pensée à une révolution « bourgeoise » menée à la façon jacobine : il préconise donc le passage à une autre révolution, socialiste et à visée mondiale, dont la forme politique serait la République « soviétique » plutôt que « démocratique », les soviets étant censés être une démocratie de qualité supérieure. Mais ces idées nouvelles ne sont pas pleinement cristallisées chez lui à la date de l’été 17.

Il y a un décalage, de juillet à octobre, entre Lénine et le cœur des évènements, qui donne de la marge à la fois aux bolcheviks modérés, soit ceux qui n’ont pas digéré les Thèses d’avril (Kamenev), soit ceux qui ont pris peur depuis les évènements de juillet (Zinoviev), et inversement aux bolcheviks se trouvant à la tête de soviets et d’organisations militaires, Trotsky en tête, réélu (comme en 1905) président du soviet de Petrograd.

Ainsi, Lénine, échaudé lui aussi par les évènements de juillet, a préconisé de sortir des soviets pour aller vers les conseils d’usines, formations du même type mais plus proches de la base avec moins de délégations de pouvoir, alors qu’en fait c’est bien dans les soviets que les bolcheviks vont amorcer leur remontée. Le congrès du parti (« 6° congrès », le compte étant repris depuis 1907), tenu en son absence, a maintenu la ligne générale de combat pour le pouvoir des soviets, en interpellant s-r et mencheviks pour qu’ils rompent avec les ministres bourgeois. Lénine commence, lui, à parler d’insurrection armée appuyée sur les conseils d’usine, puis il se rallie à l’action de front unique menée contre Kornilov. La puissance des bolcheviks vient alors de leur position unitaire « loyale ».

Juste après, début septembre, Lénine envisage la possibilité d’un transfert pacifique du pouvoir si les dirigeants s-r et mencheviks rompent avec Kerenski, dirigeant du gouvernement, à un gouvernement socialiste de coalition responsable devant les soviets, mais c’est selon lui la « dernière chance » non insurrectionnelle.

Le moment insurrectionnel.

A parti du 12 septembre très précisément, il se met à harceler le Comité central pour qu’il organise une insurrection armée immédiate et s’empare du pouvoir. Le moment est venu, affirme-t-il, avec deux séries d’arguments. D’une part, les paysans ont commencé à saisir les terres et les bolcheviks gagnent les élections dans les soviets, et de plus la mutinerie des marins allemands de la Baltique (réprimée) indique que la révolution prolétarienne peut éclater en Europe. D’autre part, si le moment opportun n’est pas saisi, on va à la catastrophe : anarchie généralisée, déception populaire, pogroms antisémites, offensive allemande sur Petrograd après Riga.

Pendant le mois qui suit, les bolcheviks se sont rendus à une « conférence démocratique » organisée par le gouvernement et les soviets, contre l’avis de Lénine, mais l’ont quittée démonstrativement avec un discours de rupture de Trotsky perçu comme une menace d’insurrection. Après des menaces de démission et d’« appel à la base » de Lénine, le Comité central bolchevik se ralliera à ses appels seulement le 10 octobre dans une réunion où il s’est rendu clandestinement, où ne sont présents que 12 membres sur 21 qui votent pour l’insurrection par 10 voix pour et 2 contre, celles de Zinoviev et de Kamenev qui vont rendre leur opposition, et du coup la décision de principe d’insurrection armée, publics.

Zinoviev et Kamenev expriment tout haut une sourde peur qui habite la majorité des cadres du parti à Petrograd. Non seulement le projet est éventé, mais l’appareil du parti en tant que tel ne s’engage nullement dans les préparatifs techniques, et l’insurrection d’octobre ne sera, concrètement, pas l’œuvre du parti bolchevik, bien qu’elle ait été décidée par lui !

On ne saurait envisager affaire plus mal engagée … Elle va pourtant réussir, en raison de la formation d’un centre insurrectionnel formellement distinct du parti, émanant du soviet de Petrograd, associant des s-r de gauche aux bolcheviks : le Comité Militaire Révolutionnaire, en russe le PVRK, dirigé par Trotsky, qui va être la vraie force organisatrice, et qui ne va pas opérer comme le demande Lénine qui a peur de perdre du temps, mais va combiner les préparatifs militaires avec l’attente de la tenue du second congrès des soviets, prévu au 20 octobre puis repoussé au 25, et verrouillé sur cette date par le PVRK (les dirigeants des instances soviétiques précédentes voudraient le différer) qui provoque le début de l’envoi de délégués dans la région Nord, et qui prend, dès le 22 octobre, le contrôle du quartier général des forces armées dans cette région (Petrograd et Baltique).

Pendant les journées allant du 12 octobre, où se structure pleinement le PVRK, au 24, ses représentants, Trotsky en tête, ont fait prêter serment de combattre jusqu’à la mort pour les soviets menacés par le gouvernement, le corps des officiers et les troupes allemandes : cette allégeance, signifiée par des centaines de milliers, voire des millions, de personnes, forme la base du coup insurrectionnel, mené par des gardes rouges issus des usines et de régiments, régulièrement relayés car issus de la large masse.

L’attaque armée du gouvernement contre les imprimeries du soviet, le 24 au matin, produit le déclenchement, anticipé d’un jour ou deux, des plans du PVRK que Trotsky avait fixé  en même temps que le début du second congrès des soviets de tout le pays, et qui, du coup, est mis en œuvre avant : telle est la raison factuelle pour laquelle l’insurrection préempte le congrès des soviets.

Un premier décret rédigé par Lénine, qui vient d’arriver, acte la suppression du gouvernement et le transfert de son pouvoir au PVRK, puis le congrès une fois réuni approuve le fait accompli et déclare assumer le pouvoir.

Juste auparavant, Martov avait proposé, et obtenu à la quasi-unanimité, une prise de position pour le pouvoir des soviets et un gouvernement socialiste de coalition, puis la majorité des mencheviks et des s-r, demandant des négociations avec Kerensky et donc la reconnaissance du gouvernement renversé, avait quitté le congrès. Martov le quitte à son tour devant la détermination, exprimée par Trotsky, à former immédiatement un gouvernement des seuls partisans de l’insurrection armée qui vient d’avoir lieu.  

Ces précisions ont leur importance car beaucoup de versions des faits soit les omettent, soit les utilisent (Marc Ferro, excellent historien par ailleurs, à propos du premier décret signé par Lénine) pour démontrer une volonté de pouvoir absolu de Lénine soviets ou pas soviets. La chose est factuellement indémontrable, même s’il est clair que Lénine depuis le 12 septembre au plus tard voulait une insurrection armée quel qu’en soit l’organisme la menant à bien.

L’insurrection proprement dite est, on le voit, la partie émergée de l’iceberg, ses combats ne font que 9 morts, et le gouvernement bourgeois est liquidé le 25 au matin. 

Lénine apparait à ce congrès, où, sur 650 délégués, 390 se déclarent bolcheviks et 150 s-r de gauche, qui votent sur sa proposition les décrets sur la paix (offre de paix immédiate et sans annexion à tous les belligérants) et sur la terre (partage des terres), suivis de quatre autres mesures : la reconnaissance du droit à l’autodétermination des nationalités non russes, dont nous verrons les limites, le transfert aux soviets du pouvoir législatif et exécutif, la formation d’un gouvernement provisoire responsable devant le congrès des soviets jusqu’à l’élection de l’assemblée constituante … et l’abolition de la peine de mort, proposée par Kamenev.

Le gouvernement soviétique provisoire est formé le lendemain, 26 octobre, sous le nom de conseil des commissaires du peuple (Sovnarkom). Il est présidé par Lénine et entièrement bolchevik, les s-r de gauche, encore peu structurés, qui ont approuvé l’insurrection, choisissant de ne pas y aller.

Le 27, l’exécutif élu par le congrès des soviets adopte le décret sur le contrôle ouvrier : les conseils ouvriers élus dans les entreprises, ou les AG du personnel dans les plus petites, ont droit de regard sur les livres de compte et de veto sur les décisions.

Attention, la séquence d’octobre n’est pas terminée. Immédiatement, le 29 octobre, alors que les délégués rentrent dans leurs soviets de base et font ratifier, souvent facilement, ce qui vient de se produire, mais que des combats acharnés se déroulent à Moscou, le syndicat des cheminots à direction menchevique appelle à une grève ferroviaire générale pour exiger un gouvernement socialiste de coalition.

Dans le principe les bolcheviks ont combattu, auparavant, pour un tel gouvernement, pour lequel on a vu que le premier vote du congrès des soviets avait été favorable. Mais la revendication avancée est celle d’un gouvernement sans Lénine ni Trotsky et responsable devant « les larges masses de la démocratie révolutionnaire », une formule floue qui vise à enlever leur souveraineté aux soviets. Une nouvelle série de bolcheviks conciliateurs, dont pas mal de dirigeants syndicaux, sont prêts à accepter ces conditions. Or, il est clair que dans les conditions concrètes du moment, un gouvernement sans Lénine ni Trotsky ne serait pas un gouvernement unitaire véritable, mais la remise en cause de l’insurrection d’octobre et de ses résultats.

L’affaire est résolue par la tenue d’un congrès des soviets paysans, auquel a appelé le second congrès le 25 octobre, et qui se tient mi-novembre, avec 335 délégués dont 195 s-r de gauche, 65 s-r de droite, 37 bolcheviks, 22 anarchistes, qui se prononce pour participer au gouvernement et voit les s-r de gauche se structurer en parti indépendant.

Le 15 novembre, une sorte de parlement soviétique, le Vtsik, est créé par le regroupement des 108 membres de l’exécutif élu au second congrès des soviets et des 108 délégués du congrès paysan, où les s-r de gauche ont la majorité bien que la présidence en revienne au bolchevik Sverdlov. L’adjonction de 100 délégués de l’armée et de la flotte, et de 50 délégués des syndicats, redonne une majorité aux bolcheviks, et c’est cette assemblée qui re-institue le second conseil des commissaires du peuple, toujours présidé par Lénine, dans lequel entrent 3 s-r de gauche (agriculture, justice, poste et télégraphe, mais ils ont aussi des représentants dans tous les autres commissariats à directions bolcheviques), ainsi qu’un représentant du syndicat des cheminots, qui lève son appel à la grève et désigne le commissaire aux transports.

Si ce n’est là le gouvernement socialiste de coalition demandé par les bolcheviks tout au long de l’année puis opposé comme alternative à leur gouvernement, c’est bien un gouvernement de front unique partiel, appelé « front unique révolutionnaire », à vocation majoritaire.

Ce n’était pas un coup d’Etat.

J’ai développé la séquence d’octobre 17 car l’histoire est concrète et, quand on parle de la révolution d’Octobre, il faut savoir et préciser de quoi on parle.

Se limiter aux opérations militaires menées par le PVRK les 24 et 25 octobre incite à n’y voir qu’un coup d’Etat. La légende en URSS d’une opération militaire conduite par Lénine, voire par Staline (qui n’a joué aucun rôle), y concourt. C’est la représentation dominante.

Mais en réalité le processus de prise du pouvoir, qui culmine ces deux jours, lesquels sont un basculement parce que c’est là que le gouvernement précédent est liquidé, avait commencé avant et s’est poursuivi après.

La séquence insurrectionnelle commence en fait publiquement quand les bolcheviks, menés par Trotsky et Boukharine, quittent la « conférence démocratique » le 7 octobre, et elle se poursuit dans les semaines qui suivent les évènements des 24-25 à l’échelle de tout le pays, ne trouvant une conclusion relativement stable en termes de pouvoir gouvernemental que mi-novembre avec l’entrée des s-r de gauche et du syndicat des cheminots au gouvernement.

D’autre part, le changement de pouvoir a reçu le soutien actif des larges masses urbaines et celui, au moins passif, de la paysannerie qui réalise alors sans bâtons dans les roues le partage généralisé des terres.

Ces raisons conduisent à refuser la caractérisation de la révolution d’Octobre comme étant un coup d’Etat. Il s’agit bien d’une révolution, mais pas d’un processus initialement spontané cette fois-ci.

Qui a fait Octobre ?

Reste la question clef : qui a fait « Octobre » et quelle est la part de Lénine ?

A rebours des idées reçus, ce n’est pas le parti bolchevik qui a comme tel réalisé octobre, mais le PVRK, une structure soviétique multiparti dominée par les bolcheviks à travers la figure du plus récent d’entre eux, Trotsky.

L’appareil du parti a, pour l’essentiel constitué un obstacle passif, actif dans le cas de Zinoviev et Kamenev.

Lénine a bien sûr joué un rôle décisif en ayant été le premier à crier « le moment opportun est là, il faut y aller, go ! ». Mais les choses concrètement ne se sont pas passées comme il l’avait envisagé – il n’était pas regardant sur les méthodes et n’excluait pas une opération militaire du seul parti bolchevik. Et il est probable qu’elles n’auraient pas abouti si le parti lui avait « obéi » au doigt et à l’œil.

Lénine est un opérateur de l’insurrection dans la mesure où il l’a promue le premier et le plus résolument, et parce que ses imprécations tempétueuses ont empêché l’appareil du parti de saboter, de refuser ou d’empêcher cette insurrection dont il n’a absolument pas été l’organisateur.

On voit que les faits sont loin des mythes et des représentations convenues. Du coup, le schéma dit « léniniste » selon lequel la « révolution » ne peut réussir que si un « parti révolutionnaire » préalablement construit et doté de « cadres » préalablement sélectionnés et formés, la dirige politiquement et opérationnellement, est sérieusement écorné.

Sans les larges masses, sans l’appareil militaire du soviet de Petrograd, sans Trotsky, sans Lénine, pas de révolution d’Octobre.

En revanche, sans le fameux appareil présélectionné, sans les « cadres » « formés politiquement », du moins sans leur action ou leur inaction immédiate, on a quand même Octobre qu’on a failli ne pas avoir à cause d’eux.

Le mythe de référence des partis-fractions-sectes ne correspond donc pas à la réalité.

Cela ne veut pas dire qu’il faut sauter de l’autre côté du cheval en croyant se passer de parti révolutionnaire : ce sont son existence, sa tradition, sa réalité militante, l’action volontaire d’une partie de ses dirigeants, qui ont déterminé les évènements, donc sans parti bolchevik, pas d’Octobre non plus, et le parti comme tel n’existait pas sans son appareil malgré l’inertie conservatrice de celui-ci. Le pur spontanéisme comme le pur directivisme n’ont aucune valeur pratique.

L’étude de la révolution d’Octobre garde une grande valeur théorique et pratique. Elle nous apprend que tous ceux qui pensent qu’il faut reproduire ce modèle en construisant un parti de type « léniniste » pour prendre le pouvoir par la force et l’exercer ensuite, se mettent le doigt dans l’œil et ne connaissent pas leur prétendu modèle : Octobre n’a pas consisté dans un tel schéma, qui, par ailleurs, lorsqu’il a existé, n’a jamais été celui d’une révolution, mais de conspirations et de putsch.

En ce sens, quand, par exemple, Benjamin Stora a pu titrer un essai autobiographique La dernière génération d’Octobre, il avait raison de vouloir enterrer l’idée d’une phalange de supermen formant une avant-garde prenant le pouvoir, mais tort de tendre à assimiler cette idée à celle de révolution renversant le pouvoir central, qui l’a précédée et qui lui a, déjà, survécu.

La légitimité d’Octobre.

Octobre a bien une énorme valeur d’exemple : il s’agit bel et bien d’un affrontement révolutionnaire victorieux s’emparant du pouvoir d’Etat avec l’ambition de faire un tout autre Etat.

Sa légitimité historique et morale est très simple : c’est celle de la protestation sociale contre la poursuite d’une guerre absurde et meurtrière et d’un appel à la révolution européenne et mondiale.

Et le non-aboutissement de celle-ci n’était nullement joué d’avance : il s’est joué et rejoué dans plusieurs vagues jusque fin 1923, vagues dont l’impulsion, de l’Allemagne à l’Italie et déjà hors d’Europe, a été donnée par la révolution d’Octobre.

Il ne saurait donc être question de jeter Octobre aux orties, mais au contraire d’accéder, enfin, à sa pleine compréhension, comme un cas passionnant de situation combinant guerre, masses en effervescence, luttes politiques, interventions individuelles, extrêmement riches d’enseignements, qui n’ont probablement pas encore été tous tirés. Justement, en écartant le mythe d’Octobre, on peut toucher à la révolution réelle.

Hypothèques sur Octobre.

Plusieurs hypothèques pesaient dès le départ sur ce que pouvait être la suite d’Octobre, dont l’énumération va nous ramener, in fine, au rôle de Lénine.

L’arriération et l’isolement : voilà les deux mauvaises fées qui, dans la conception trotskyste traditionnelle, considérablement aggravées par la guerre civile, ont contraint la merveilleuse démocratie soviétique supposée à se concentrer en un pouvoir étatique de répartiteurs de la pénurie. Dans de telles situations, les répartiteurs sont tentés de se servir les premiers, et c’est ce qui s’est passé, d’où : la bureaucratie stalinienne. CQFD.

L’arriération en question, c’est la pauvreté, c’est le caractère majoritairement paysan du pays, le tout aggravé par la guerre et ce que Éric Hobsbawm a appelé la brutalisation, mais c’est, aussi, l’absence de traditions quant aux normes démocratiques et juridiques d’un Etat de droit, un aspect qui a conditionné tous les courants du mouvement ouvrier et paysan, seuls, pratiquement, les mencheviks – et le commissaire du peuple à la justice s-r de gauche, Steinberg -, ayant voulu le surmonter.

L’isolement renvoie à l’impossibilité du « socialisme dans un seul pays » et à la non-victoire de la révolution en Europe, qui se joue et se rejoue en plusieurs vagues jusque fin 1923, et dont la responsabilité première initiale incombe à la social-démocratie, notamment allemande.

Lénine et Trotsky, conscients de ces deux facteurs (mais du seul aspect économique et social de l’arriération, non de l’aspect démocratico-juridique), les ont d’ailleurs invoqués pour justifier l’inévitabilité du renforcement de la dictature.

Mais cette vision traditionnelle de facture trotskyste, qui entend légitimer Octobre et sa suite immédiate, y compris les formes dictatoriales des premières années, est incomplète. D’autres hypothèques, plus subjectives, ont joué un rôle déterminant.

J’ai déjà signalé que Lénine avant 1917, malgré son hostilité à la mentalité chauvine russe et à une ou deux exceptions près dans ses interventions, avait entièrement construit ses perspectives politiques dans le cadre territorial de l’empire russe. Il ne devait plus être l’empire des tsars, mais il restera un empire au sens territorial et multinational, dans le cadre construit et façonné par l’oppression nationale et coloniale (qu’il va vite reproduire).

Cette contradiction a eu relativement peu de conséquences entre février et octobre 1917 mais elle devient instantanément décisive une fois les bolcheviks au pouvoir. Dans leur esprit, et dans celui de la plupart des historiens qu’ils les approuvent en tant que révolutionnaires ou non (Marc Ferro est ici une heureuse exception), il n’y a qu’une seule révolution, la « révolution russe ».

Or, il y en a plusieurs autres. Leur dénombrement précis, compte tenu de la diversité des situations, est un travail historique nécessaire dans lequel je ne me lancerai pas ici. Je me contenterai de signaler les données les plus importantes.

Il y a une révolution ukrainienne, nationale, paysanne et sociale, qui mobilise des masses peut-être plus gigantesques encore, par rapport au pays, que la révolution russe. Hanna Perrekhoda a amorcé l’étude, à travers la question de la perception territoriale et de la formation des frontières, de la façon dont il a bien fallu que les bolcheviks la prennent en compte.

Mais les bolcheviks russes l’ont occultée et c’est dès le printemps 1918 qu’ils tentent de réintégrer l’Ukraine dans le cadre « révolutionnaire soviétique », qui n’est ici que le pseudonyme du cadre impérial russe, leur armée rouge étant russe, anti-ukrainienne, pillarde, et même pogromiste envers les Juifs : la catastrophe est immédiate et elle se répétera.

Il y a une révolution finlandaise, au point qu’en février 1918, la Finlande social-démocrate coche toutes les cases pour être considérée comme un « Etat ouvrier » de forme soviétique, mais avec une assemblée constituante et dans lequel les forces armées de la classe ouvrière se sont constituées – à un niveau initial d’armement populaire supérieur à celui des Russes – pour « défendre la démocratie ». Lénine est au courant (d’autant qu’il connait bien ce pays qui a plusieurs fois été sa base arrière) et il n’a jamais prétendu, à la différence de l’Ukraine, reconquérir la Finlande. Mais nous allons voir comment, avec Brest-Litovsk, il va nier la réalité révolutionnaire finlandaise.

Il y a aussi une révolution lettone, alliée des bolcheviks, mais qui sera prise en étau entre Russie et Allemagne, une révolution nationale et démocratique d’orientation socialiste qui donne corps à la nation bélarusse, une révolution géorgienne dirigée par les mencheviks, avec des mesures sociales de même niveau que celles de la République soviétique russe mais ses propres contradictions à l’encontre des minorités nationales, et probablement d’autres révolutions se combinant avec les mouvements de peuples divers, baltes, caucasiens, sibériens, asiatiques.

Or, Octobre, en raison de l’aperception qu’en ont, Lénine en tête, les bolcheviks, se tient pour « la seule » et pour « la première » dès le départ. Il y a là une part de chauvinisme russe médiatisé par la conscience révolutionnaire, de même que les révolutionnaires français à partir de 1792 se tenaient pour la « grande nation » susceptible d’avoir des « Républiques sœurs », accompagnant la déesse française de la liberté leur montrant le chemin …

Se prendre pour les seuls quand on ne l’est pas, et répéter avec Lénine « nous sommes seuls » tant que la révolution allemande espérée n’arrive pas, alors que cette solitude pourrait être atténuée tout de suite, c’est un facteur d’isolement aggravé.

Et c’est, aussi, un facteur qui interagit avec l’absence de stratégie révolutionnaire européenne et mondiale précise, que j’ai déjà signalée également, car sans prise en compte des questions nationales, il ne saurait y avoir de stratégie révolutionnaire concrète efficiente.

C’est ici le lieu de signaler cette étrangeté apparente de l’histoire : où est donc passé Zimmerwald-Kienthal quand commence la révolution en Russie ? Il y a là un hiatus, en fait une série d’initiatives fort confuses autour de la plate-forme suédoise, diverses rencontres ayant été organisées en Suède, mais dont le résultat et en même temps la cause sont un hiatus. Lénine fait mettre dans les thèses bolcheviks (et n’y parvient pas du premier coup) le principe d’une nouvelle Internationale, mais c’est une pétition de principe. L’émigration russe, qui tenait une grande place dans l’internationalisme européen et même américain, rentre en Russie en 1917 – c’est un facteur, mais qui n’explique pas tout. En réalité, tout se passe comme si la révolution était devenue une affaire avant tout nationale-russe, et donc impériale-russe. Entre la conférence de Kienthal en 1916 et le premier congrès de la Comintern à Moscou en mars 1919, il y a un trou.

Le vertige.

Lénine est au centre de toutes ces contradictions, celles qu’il connait comme celles qu’il occulte.

Trotsky, dans Ma vie, évoque un entretien où il lui confie avoir le vertige, le vertige de se retrouver au pouvoir si vite, lui qui pensait, rappelons-le, en janvier 1917, ne pas voir la révolution.

Il peut avoir le vertige : strictement rien n’avait été élaboré sur quoi faire ensuite, parvenus au pouvoir, en dehors d’un appel universel (qui fut lancé et qu’il ne faut pas sous-estimer en lui-même : il a remué bien des consciences) à la fin de la guerre et à la révolution.

Tant que le tsar était là, Lénine avait un programme : la République démocratique. Maintenant que le tsar n’est plus là et que, 8 mois plus tard, il prend le pouvoir, il n’a, littéralement, pas de programme, en dehors de l’espoir – justifié – en la révolution mondiale qu’il pense avoir commencée. C’est, bel et bien, une situation vertigineuse.

Décembre 1917-septembre 1918.

La septième phase du parcours politique de la vie de Lénine est celle du vertige et de l’atterrissage dans la position d’un chef d’Etat investi de pouvoirs dictatoriaux. Elle va d’octobre 17, où Lénine ne dispose ni en fait ni en droit de tels pouvoirs, à l’été 1918.

C’est là, avec la poursuite des improvisations dans ce cadre nouveau, que les « effets cliquets », pour reprendre l’expression de Dan LaBotz, les plus négatifs, vont se produire – Tchéka, dissolution de la constituante, effets de Brest-Litovsk, terreur rouge.

Mais auparavant, il faut rappeler que l’œuvre sociale et législative des tout premiers gouvernements soviétiques a toute sa place dans les pages de l’émancipation humaine. Il ne faut pas mythifier et enjoliver mais il ne faut non plus minimiser le bilan le plus progressiste de tous les gouvernements ayant existé en Russie à ce jour.

La socialisation du sol et le grand partage, qui ne sont pas, comme le croient Lénine, Luxemburg pour la critiquer, et les marxistes de l’époque, un pas vers la propriété privée « petite-bourgeoise », mais une vague autogestionnaire communautaire dans des formes traditionnelles, libérées pour un temps de toute tutelle, le contrôle ouvrier dans l’industrie, la centralisation étatique du crédit, la dénonciation de la dette extérieure soi-disant « publique », la gestion du commerce de gros par les coopératives de consommation, celle des branches industrielles par les syndicats, l’instauration d’un enseignement public et laïque, la séparation des églises et de l’Etat, l’alignement du calendrier sur celui de l’Europe, l’égalité civile et législative des femmes et des hommes, le droit des femmes de disposer de leur corps, la simplification du mariage et du divorce, l’abolition de toute répression de relations sexuelles non lucratives entre adultes consentants, voila un ensemble de mesures tout à fait remarquable, qui n’annoncent pas du tout ce que sera l’URSS et le stalinisme, bien au contraire elles s’inscrivent dans l’histoire de l’émancipation humaine, le tout sous la menace de la guerre et dans la pénurie grandissante : c’était bien la révolution, prolétarienne, démocratique, humaine.

Le tout sous la menace, donc, et de plus la menace de guerre civile préparée par le corps des officiers et par les chefs cosaques est présente dès le début, et incroyablement sous-estimée par Lénine qui proclame à plusieurs reprises que « la guerre civile est terminée » avant qu’elle ne commence vraiment.

Tchéka versus Etat de droit.

Envers les nombreuses menaces, est créée fin novembre-début décembre la Tchéka, ancêtre du Guépéou, du NKVD, du MVD, du KGB, du FSB.

Comme beaucoup d’historiens par ailleurs exacts, comme Nicolas Werth, affirment que la toute première préoccupation de Lénine aurait été d’avoir une sorte de milice pour faire régner la terreur, il convient d’abord d’en préciser la genèse.

Sa création n’est pas immédiate du tout, mais résulte du fait qu’à la disparition du PVRK, début décembre, sa commission en charge des enquêtes sur les actes de sabotages, confiée au responsable à la sécurité de ses locaux (l’Institut Smolny), le socialiste lituanien d’origine luxemburgiste Felix Djerjinsky, est maintenue et transformée en Tchéka, Commission extraordinaire panrusse.

Le commissaire s-r de gauche à la justice, Steinberg, s’inquiète immédiatement d’un empiétement sur ses attributions et finit par obtenir, début janvier 1918, l’entrée de représentants de son parti au collège de la Tchéka.

Tout à fait explicitement, il s’agit de groupes d’hommes armés susceptibles d’opérations commandos, d’intrusions, d’investigations, d’arrestations arbitraires. Et, chose très inquiétante, la Tchéka s’installe en janvier 18 dans les locaux de l’Okrana tsariste !

Selon l’historien Alexandre Rabinovitch, son existence suscite tout de suite des appréhensions, et son recrutement est vite assez « lumpen », avec de fortes composantes s-r de gauche et anarchiste au début. Son rôle est en réalité faible les premiers mois, sauf l’opération anti-anarchistes menée à Moscou dont je reparlerai. Son collège dirigeant comporte 3 bolcheviks et 2 s-r de gauche, qui y restent même après le départ des s-r de gauche du gouvernement à la suite de Brest-Litovsk. Elle tiendra un congrès, les 8-11 juin 1918 ; elle a alors 12 000 membres. Son rôle ne deviendra essentiel que dans la guerre civile, après l’été 18, et elle atteindra 240 000 membres à la fin de la guerre civile.

La Tchéka n’est pas une institution clef de la République soviétique russe avant la guerre civile, mais son existence même pose deux graves problèmes plus vastes. Premièrement, elle illustre l’ignorance de tout principe relevant de l’Etat de droit, d’un ordre public légal fiable comportant en principe la garantie des droits individuels, et l’habeas corpus, et donc le respect de formes légales même envers les pires criminels.

Les bolcheviks, les s-r, et les anarchistes (l’exception, ce sont les mencheviks et Steinberg), sont dans l’ensemble totalement ignorants voire méprisants envers l’Etat de droit, soit au motif qu’il s’agissait d’une institution bourgeoise (alors qu’il s’agit d’une conquête historique des révolutions démocratiques), soit au motif que la dictature prolétarienne pour vaincre ne peut pas respecter le droit, soit aux deux motifs, voire sans motif.

Et Lénine est le tout premier à théoriser et préconiser cet état d’esprit : nous l’avons vu déjà, au temps des « ex », considérer que les moyens sont justifiés s’ils réussissent.

Mais en même temps, sauf sur les questions nationales, Lénine a sans doute été le partisan le plus conséquent de la démocratie politique la plus radicale, avec assemblée constituante, en Russie jusqu’en février 1917, jusqu’au renversement du tsarisme qu’il identifiait à l’avènement de la République démocratique, au gouvernement de laquelle il n’excluait pas de participer.

Dans la mesure où les socialistes modérés s’étaient ralliés à la guerre impérialiste, le gouvernement provisoire de février 1917 ne pouvait plus en aucun cas être considéré comme conduisant à une République démocratique, ce que confirmait son refus du partage des terres immédiat, son renvoi de la constituante à plus tard, etc.

Dès lors, la démocratie politique sous ses formes « classiques » n’était plus l’objectif, lequel devient en réalité très fluctuant dans des formulations souples toujours faites dans le feu de l’action, entre République soviétique, révolution socialiste, achèvement de la révolution « bourgeoise » sans la bourgeoisie, etc.

Mais dans la conception jacobine de la République démocratique chez Lénine, la notion de garantie des droits, érigeant la démocratie en république dans laquelle la majorité elle-même, ou ceux qui décident en son nom, ne saurait faire n’importe quoi, n’est pas centrale et, sans être en général explicitement déniée, elle est « oubliée ».

La République démocratique visée par Lénine avant février 17, déjà, ressemblait à la France de 1793, à l’ordre du salut public, plus qu’au « règne de la loi ». La République soviétique allait s’en affranchir plus encore.

Mais du coup, second problème : la Tchéka, exercice de l’arbitraire et de la force, sera une institution ressemblant de plus en plus à l’ancienne Okrana, analogue aux pires institutions policières de la bourgeoisie, recourant à la provocation, au chantage, à l’espionnage, à la corruption, au noyautage, aux assassinats. A prétendre ne pas respecter le droit comme faisaient les bourgeois, on en vient à le piétiner … comme faisaient les bourgeois !

L’affranchissement des formes légales du droit bourgeois ne débouche pas sur un ordre spontané à la façon anarchiste  – position dont le Lénine de l’Etat et la Révolution était tout proche – mais sur l’arbitraire étatique, qui est un rapport social fondamental … de la société bourgeoise.

La question de la séparation des pouvoirs, dans la conception démocratique-républicaine jacobine de Lénine, était sommairement réglée par leur concentration dans ces « assemblées agissantes » que furent les constituantes et conventions révolutionnaires, et que seront les soviets tant qu’ils seront vivants.

Il y a là confusion entre deux choses. D’une part, la « séparation des pouvoirs » dans l’Etat bourgeois réduit effectivement le rôle des assemblées au seul parlementarisme : elles discutent et légifèrent mais l’exécutif, avec l’appareil militaire, policier et bureaucratique de l’Etat, agit réellement.

Cette séparation biaisée, qui affaiblit le législatif et rend les constituantes, lorsqu’il y en a, non souveraines, était condamnée, par exemple, par Engels qui préconisait comme forme politique de la dictature du prolétariat une République sans l’appareil d’Etat avec ses préfets ou leurs équivalents. En ce sens, la concentration des pouvoirs dans des assemblées de délégués élus et révocables, dotés d’un vrai pouvoir et pleinement responsables, liquidant l’appareil bureaucratique et policier de l’Etat, est l’accomplissement de la vraie démocratie.

Mais, d’autre part, le pouvoir absolu de ces assemblées, sans limites, sans garantie des droits, sans autonomie administrative relative de l’appareil étatique sous leur contrôle, sans freins et contrepoids, et sans un pouvoir judiciaire lui-même indépendant par rapport aux pressions des assemblées, porte une dynamique dangereuse. La tradition historique de l’ordre légal, du consentement à l’impôt, de l’Etat de droit et de la séparation des pouvoirs, fut conçue à l’origine avant tout pour brider l’exécutif, d’abord les monarques, mais les soviets ou les conventions révolutionnaires se veulent eux aussi des exécutifs.

Avec la Tchéka, ce qui apparait, au nom du pouvoir des soviets non bourgeois, qui sont dans leur essence un pouvoir législatif révolutionnaire, c’est une forme pure de l’exécutif, forme qui, quand elle est pleinement indépendante, c’est-à-dire irresponsable, relève historiquement de l’Etat bourgeois dans ses formes monarchiques, bonapartistes, voire fascistes.

La Tchéka est donc incontestablement un ver dans le fruit dès sa création : la contradiction directe de la démocratie radicale portée par les soviets, même si l’ « effet cliquet » n’a pas déployé toute sa dimension tout de suite, car les principaux (et nombreux) faits de violence des premiers mois ne venaient pas d’appareils politiques d’Etat, mais de la population elle-même.

La constituante et sa dissolution.

La deuxième décision à « effet cliquet » est la dissolution de la constituante, et le refus de toute réélection tout de suite ou plus tard. Deux ambiguïtés confuses conduisirent à cette décision.

L’une se situe chez Lénine : les soviets et formations analogues, du type des assemblées générales, peuvent-elles ou non se substituer entièrement à toute autre forme de représentation, notamment les assemblées élues à l’échelle nationale ?

Cette question n’est pas clairement posée, ni donc tranchée, dans l’Etat et la Révolution, mais l’idée que les soviets sont « supérieurs » aux parlements bourgeois peut conduire à écarter le suffrage national, voire le suffrage universel égal en lui opposant une sorte de suffrage censitaire à l’envers, favorisant les ouvriers par rapport aux paysans et les uns et les autres par rapport aux couches bourgeoises et petites-bourgeoises urbaine, comme ce fut le cas en 1918.

Cependant, les bolcheviks et Lénine le premier ont toujours affirmé en 1917 que le couronnement, sinon de toute la révolution, au moins de sa « première phase », devait passer par une assemblée constituante, qu’ils accusaient, à juste titre, le gouvernement Kerensky de chercher à différer et à préempter en empiétant sur ses prérogatives. Ils promettaient de la mettre en place et ils tiennent cette promesse dès novembre 1917, où se déroule le scrutin.

Mais là se situe la seconde ambiguïté : le vote s’effectue selon les modalités fixées avant les évènements d’octobre, sous Kerensky qui avait organisé le dépôt des listes mais n’avait pas lancé le processus électoral. Les listes proviennent des partis politiques et recouvrent des circonscriptions très étendues, nettement plus éloignées de la base que les élections de soviets qui se font dans les collectifs de travail et les villages. Et elles ont été mises au point par les partis politiques en septembre-octobre, ce qui pose un énorme problème s’agissant du parti le plus gros en nombre, les s-r, grand parti amorphe (bien plus grand que les bolcheviks et que tout autre, dépassant largement le million de membres), d’une grande hétérogénéité.

Leur base paysanne est pour le pouvoir des soviets, qui seul leur garantit le partage des terres, alors que les listes s-r pour lesquelles ils votent comportent des candidats sélectionnés par les tendances de droite et du centre des s-r, sur la base de leur engagement à combattre le pouvoir des soviets. La mention par Lénine de ce problème n’est pas du tout un alibi (comme le pense par exemple l’historien des soviets Oscar Anweiller), car il s’agit bien là d’une imposture démocratique majeure.

L’analyse précise de ce que nous savons des résultats, que je donne dans une note à part pour ne pas trop allonger cet article, montre clairement que le vote populaire était majoritairement, non pas pro-bolchevik ni d’ailleurs anti-bolchevik (les bolcheviks avec près de 24% des voix sont le parti du prolétariat urbain, avant tout), mais, incontestablement, pro-soviétique, favorable au pouvoir des soviets, ou à une forme d’Etat consistant dans des soviets, c’est-à-dire des assemblées de délégués élus et révocables à tous les niveaux, y compris le niveau national : soviets et assemblée nationale pouvaient donc en principe se combiner.

Mais à condition que les représentants des deux institutions admettent, concernant les bolcheviks et les s-r de gauche côté soviets, que ceux-ci étaient compatibles avec une instance élue à l’échelle nationale, ce qui théoriquement ne posait aucun problème pour eux avant le 5 janvier 1918, et que, d’autre part, concernant les dirigeants s-r de droite et du centre et les mencheviks, l’assemblée constituante ne prétende pas annuler Octobre et concurrencer les soviets, ce qui fut immédiatement le cas et était bel et bien, répétons-le, une imposture démocratique : l’assemblée constituante, lorsqu’elle se réunit ce 5 janvier 1918, entend se substituer aux institutions soviétiques qui ont pourtant permis la tenue de son élection.

Le problème fut prestement réglé non pas seulement par Lénine, mais par les secteurs ouvriers armés de Petrograd avec le soutien vigoureux, et parfois l’initiative, des s-r de gauche et des anarchistes : la constituante est dispersée et ne se réunira plus.

Et simultanément, Lénine explique alors, comme une évidence, que c’est très bien ainsi, il écarte toute réélection (alors qu’il l’avait envisagé auparavant), et théorise sommairement ce qui sera une doxa gauchiste-léniniste du XX° siècle : foin de la démocratie représentative, vive les soviets et autres conseils …

Au bout d’un trimestre, l’Etat qui se met en place repose, certes, sur une forte participation et une forte auto-activité populaire, ouvrière et paysanne, sans oublier l’effervescence culturelle, les communes de jeunes, etc., mais, à travers même le fait qu’il s’imagine construire une forme supérieure de démocratie, il a régressé par rapport aux formes existantes de démocratie « bourgeoise », en n’instaurant aucune garantie des droits, et en ne comportant pas de suffrage égal avec des corps représentatifs nationaux. Si l’on ajoute à cela son caractère potentiellement impérial-russe, on peut s’inquiéter.

Les effets de Brest-Litovsk.

Le traité de Brest-Litovsk produira le basculement où prend fin la forte participation et auto-activité populaire qui restait la seule garantie démocratique réelle de cet Etat.

La signature du traité était inévitable à partir du moment où la guerre continuait et où la révolution ne gagnait pas encore l’Allemagne. Lénine, de manière réaliste, l’avait compris tout de suite. La discussion très large, très difficile, qui s’est déroulée a vu son point de vue s’imposer, alors qu’il était tout à fait minoritaire au départ, faute d’autre choix. Je ne crois donc pas que sa position sur la signature d’un traité soit à mettre en cause, tout au plus peut-on discuter le fait de ne pas avoir voulu attendre un tout petit peu plus lorsque les troupes allemandes s’étaient remises à avancer, ou pas, et de tenter, ou non, une résistance armée, ce dont il y eut des velléités, dans l’espoir d’ébranler l’ordre social en Allemagne, ce qui n’était en rien une vue de l’esprit, mais affleurait, la poussée gréviste et anti-guerre étant réelle en Allemagne et en Autriche.

Cela dit, ce sont là des choix tactiques immédiats même s’ils ont pu être terribles à faire, qui ne mettent pas en cause à mon avis le réalisme fondamental de Lénine sur la contrainte à signer. Cette signature était bien entendu une défaite, ce qu’il a parfaitement reconnu et assumé, et un recul prolétarien global.

Par contre, la signature fut accompagnée de plusieurs développements qui constituent un tournant allant dans le sens de la transformation de la démocratie soviétique en autocratie étatique, et qui, s’ils étaient sans doute fortement induits par le poids objectif de la situation, auraient pu être évités ou atténués avec une conscience subjective, que non seulement Lénine n’a pas eu, mais dont il a pris le contrepied.

Car en effet, la signature de Brest-Litovsk le lance résolument dans une nouvelle phase théorique et politique, pratiquement inverse de celle de 1917 et de l’Etat et la Révolution. Il faut désormais renforcer l’Etat, instaurer l’ordre et la discipline, combattre les « tendances petites-bourgeoises » qui sont celles de la paysannerie, de la majorité de la classe ouvrière d’origine paysanne, des nationalistes « petits-bourgeois » comme les ukrainiens, et des partisans de la « phraséologie révolutionnaire » qui ont préconisé une « guerre révolutionnaire » de partisans et de fraternisation totalement utopique, tel Boukharine, comme alternative à la signature du traité.

Celle-ci enterre la révolution finlandaise, dont l’écrasement fait de 10 000 à 20 000 morts. Lénine ne nie pas le malheur, mais il dénie l’existence même de cette révolution : comme elle était dirigée par des sociaux-démocrates, comme elle comportait une assemblée constituante, comme elle était « réformiste », elle a été battue, et elle n’a pas vraiment existé.

Le tournant pseudo-conseilliste au détriment de l’assemblée constituante et des formes démocratiques reposant sur la garantie des droits, et le messianisme suprématiste et universaliste de la seule révolution existante qui serait russe tant que les Allemands ne s’y sont pas mis, se combinent ici pour effacer de l’histoire une des autres, et des plus importantes, révolution prolétarienne initialement victorieuse réellement existante.

Juste avant d’accepter la signature du traité, Trotsky avait déclaré qu’elle allait faire perdre à l’Etat soviétique « l’appui de l’avant-garde du prolétariat », russe et international, mais que la résistance armée à outrance n’aurait été possible qu’avec un parti uni. En clair, une telle déclaration sous-entendait que si Lénine avait été pour cette résistance, elle aurait pu être menée. Ces propos répondaient à l’ultime menace de démission de Lénine et signifiaient, pour la première fois : nous ne pouvons rien sans Lénine. C’est donc en raison du poids, de l’autorité de Lénine que Trotsky se rallie à sa position, sorte de soumission qui met fin à la relative égalité de leurs relations qui avait existé jusque-là (c’est Trotsky, pas Lénine, qui avait organisé Octobre).

Désormais, Lénine apparaît comme irremplaçable et indéboulonnable. Et la décision de signer a été tranchée au CC du parti : le IV° congrès des soviets n’a fait que suivre le fait accompli. C’est à ce moment-là, pas en octobre 17, que la hiérarchie des prises de décision se fait systématiquement de haut en bas. Et Lénine est en haut.

Le tournant étatique est aussi, très consciemment, économique et social, et il n’y va pas de main morte dans sa manière bien à lui, spectaculaire, de tordre le bâton et de sauter de l’autre côté du cheval : la Russie rouge sera un capitalisme d’Etat ou ne sera rien du tout ! Tout ce qu’on peut faire en direction du socialisme, c’est du capitalisme d’Etat singeant la concentration industrialo-financière des Allemands et des Américains. Et ça, c’est le progrès, conformément au marxisme scientiste-positiviste à la Hilferding qui ressurgit ici : les masses qui s’y opposent sont « petites-bourgeoises ».

Les grèves sont donc désormais « petites-bourgeoises ». L’industrie centralisée commandée par l’Etat fera, en outre, appel aux capitaux étrangers, allemands d’abord, américains pour équilibrer, voire aux capitaux russes que l’on fait revenir, et l’organisation du travail sera fordiste et tayloriste, avec le travail aux pièces et le commandement unique. Les conseils d’usine peuvent disparaître et les syndicats s’aligner.

Trotsky le suit, Boukharine et les Communistes de gauche s’opposent pendant un trimestre et produisent, avec la revue Kommunist, une contre-attaque idéologique et théorique passionnante, s’appuyant sur le prolétariat industriel et les syndicats, qui refusent les formes capitalistes d’organisation du travail.

L’ensemble de ce tournant va avec un fait social et « géopolitique » d’une extrême importance et dont la dimension a échappé à ses acteurs, et n’a pas été à ma connaissance analysé par les historiens.

Petrograd est évacuée car jugée trop proche des armées allemandes – mais elle l’était déjà lors de la révolution d’Octobre ! En fait, c’est la sorte de démoralisation de masse liée au traité, combinée au chômage démultiplié par l’effondrement de l’appareil industriel lié à la guerre, qui fait régresser Petrograd, la ville de la révolution, où règne l’insécurité. Mais le coup de grâce lui est porté par l’évacuation vers Moscou de tout l’appareil gouvernemental, qui se fait en train et de nuit, lumières éteintes dans les wagons, le 10 mars, sans préavis.

Et à Moscou, où vont-ils tous avec leurs familles, les dirigeants soviétiques, Lénine le premier, sans phrase et spontanément ? Au Kremlin !

A Petrograd, ils ne s’étaient pas beaucoup servis du Palais d’hiver, leur base était Smolny et beaucoup de réunions se tenaient dans les usines. A Moscou ils s’installent dans la cité impériale, mangent les réserves de caviar des tsars (qui sont tout ce qui reste à manger), s’amusent de la présence, maintenue, de quelques vieux serviteurs …

On n’a pas mesuré l’importance symbolique de ce tournant moscovite dans le décorum orthodoxe et byzantin, alors même que Brest-Litovsk puis le début de la guerre civile réduisent le champ territorial du nouveau pouvoir à la Moscovie. L’ombre du tsarat de Moscou plane sur la République rouge, le spectre est une réalité qui la pénètre de toute part : comment ne pas le voir ?

Mais le fait même qu’on ne le voit pas, que ce phénomène symbolique et culturel d’une si grande dimension, ne soit pas dit, ne soit pas vu, en montre la force et en aggrave la portée … et c’est à ce moment que cet Etat commence à être appelé par ses chefs la « patrie du socialisme », comme par hasard …

Lénine reste un personnage simple et rigolard au quotidien, mais dans l’inconscient populaire il commence à passer pour un nouveau tsar et même sa simplicité devient un thème folklorique, répétant ce qui se disait des premiers tsars, des braves types quand on avait accès à eux malgré leur cour et leurs mauvais conseillers …

La coupure.

Le parti bolchevik a été le parti de masse du prolétariat industriel et urbain, dès 1914 et plus que jamais en 1917. Au bout de 6 mois d’exercice du pouvoir, il ne l’est plus. La masse ouvrière à Petrograd comme à Moscou est passive ou désabusée, mais d’importants secteurs soutiennent les mencheviks, forment à partir de Petrograd un réseau de conseils élus indépendants, qui réclament le retour de l’assemblée constituante et l’indépendance des soviets. Ils tentent une grève générale le 2 juillet, c’est un demi-échec. Le premier grand coup de la Tchéka a été le raid contre les Gardes noires et groupes anarchistes de Moscou, les 11-13 avril – qui n’entraine pas d’interdiction des organisations anarchistes, mais les désarme. Mais la principale opposition intérieure vient des s-r de gauche, qui ont quitté le gouvernement – mais pas la Tchéka – lors de la signature du traité.

Probablement majoritaires dans les soviets paysans, et majoritaires en termes de suffrage égal (mais le suffrage soviétique n’était pas égal), les s-r de gauche tentent un coup de force, d’une stupéfiante irresponsabilité, pendant le V° congrès des soviets, en prenant comme base le siège de la Tchéka, dans laquelle ils ont des positions. Le but théorique est de contraindre Lénine à reprendre la guerre avec l’Allemagne et, s’il refuse, de le remplacer. Fuite en avant sacrificielle, non suivie par les masses, et vaincue par des forces précaires : le coup des s-r de gauche ne mobilise largement ni pour lui ni contre lui. Mais il met fin au pluripartisme dans les soviets.

Les soviets s’atrophient désormais. La guerre civile monte, et l’orientation capitaliste d’Etat évolue vers un pur étatisme, l’appel aux capitaux étrangers et russes étant abandonné, sans phrases, pendant l’été. Les communistes de gauche, sauf le futur courant déciste, se rallient, et Boukharine se fera le théoricien du « communisme de guerre », communisme spartiate où des commissaires contrôlent les réquisitions, le rationnement et la répartition – Lénine l’a laissé théoriser et n’a probablement jamais pris cet ordre social de camp retranché pour du « communisme », ce qui fut cependant plus ou moins l’idéologie officielle …

Pendant que Trotsky et l’armée rouge qui n’émerge vraiment qu’à ce moment, sauve la République moscovite rouge à la bataille de Sviajsk, début septembre, Lénine est victime d’un attentat, le 30 août, qui le met hors service jusqu’au 10 septembre. Sa résilience sidère les médecins mais lui laisse une balle logée dans le crâne, et l’a probablement affaibli en écourtant son espérance de vie.

La « terreur rouge », du règne des réquisitions et des exécutions, achève alors de s’affirmer, en totale cohérence avec l’orientation que Lénine avait prise. Notons que par suite de cet attentat, qui s’est produit à la sortie d’une usine, il ne sortira plus qu’exceptionnellement du Kremlin, comme tout le gouvernement d’ailleurs, à l’exception des deux commissaires toujours en vadrouille : Trotsky, chef de l’armée, et Staline, commissaire aux « nationalités ».

Le rapport social étatique.

Le rapport social étatique ou bureaucratique est l’un des rapports sociaux médiatisés par le capital et nécessaire à sa reproduction et son accumulation.

La vision « marxiste » de Lénine, comme de Trotsky ou de Boukharine, l’ignore et situe le danger capitaliste dans le secteur privé, et, en fait, pendant la guerre civile et après, dans les larges masses elles-mêmes suspectées de « tendances petites-bourgeoises » : le pauvre colporteur du marché noir, qui prolifère précisément à cause des interdictions, devient la cible première de la Tchéka, pendant que ses chefs profitent.

La conception trotskyste traditionnelle sur les effets de l’isolement et de l’arriération faisant que l’homme de pouvoir, chargé de la répartition des biens rationnés, se sert le premier, doit être complétée, car elle réduit le rapport social à son aspect purement économique, la répartition des biens et l’accaparement des richesses. La bureaucratie ne se réduit pas à cela, même si c’est évidemment déterminant.

Il y a aussi le pur rapport de pouvoir, la domination. On ne sait guère que le tout premier rapport social analysé de manière propre par Marx a été le rapport bureaucratique de gouvernement-domination, dans ses notes de 1843 sur la philosophie du droit de Hegel – redécouvertes par Khristian Rakovsky dans son texte de 1928 sur Les dangers professionnels du pouvoir.

C’est par le rapport social étatique, et pas par le « danger koulak » dont fut accusée, selon les moments, jusqu’à la majorité de la population non seulement paysanne, mais ouvrière, que le vieil ordre social, le « vieux fatras », ont repris le dessus dans la Russie rouge.

Et Lénine à partir du printemps 1918, avant déjà, sur certains points comme la Tchéka, s’en est fait le promoteur.

Le Lénine tyran et fusilleur dénoncé, avec facilité, par une grande partie de l’historiographie dominante et des médias (idem pour Trotsky), n’est pas le Lénine de la révolution, mais le Lénine de l’Etat. « L’Etat et la Révolution » est un livre inachevé, interrompu pour faire la révolution, non repris pour cause … d’Etat.

Ce Lénine qui télégraphie « fusillez-les » est effrayant, il est celui qui ignore l’Etat de droit, auquel pensait peut-être Kamenev faisant voter, à l’unanimité, l’abolition de la peine de mort par le congrès des soviets le 25 octobre 17, mais ce Lénine fusilleur est également pathétique, car ses imprécations ne sont le plus souvent pas suivies d’effets et il le sait.

N’avait-il pas crié, pour commencer, qu’il fallait « fusiller » Zinoviev et Kamenev quand ils ont tenté de saboter l’insurrection en octobre 17 ? Ils sont restés en place et Kamenev a été le premier président, élu, de l’exécutif des soviets le 25 octobre.

Mais cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’appeler incessamment à « fusiller » soit une manie innocente et totalement sans conséquences !

Beaucoup de gens sont fusillés sous le « communisme de guerre », quelques dizaines de milliers – si l’on met à part les massacres entre peuples du Caucase et cosaques qui en ont fait des centaines de milliers – et pas des millions comme on l’a prétendu, des dizaines de fois moins que sous Staline – et ce ne sont pas forcément les cibles immédiates des imprécations permanentes de Lénine, mais celles-ci ont contribué fortement à cette « ambiance » …

Celui dont les imprécations à fusiller seront efficacement et directement suivies d’effets ce sera Staline. L’Etat de Lénine n’est pas encore devenu l’Etat de Staline ; son destin n’est pas encore scellé car la révolution se joue encore en Europe, et Lénine le national-étatique n’est pas, une fois de plus, la figure exclusive de l’étonnant Lénine, qui entend toujours rester révolutionnaire.

Septembre 1918-septembre 1922.

Oligarchie.

Aussi bien Marx, Engels ou les Communards auraient été fort surpris d’apprendre qu’un Etat né de la prise révolutionnaire du pouvoir par des organismes d’auto-organisation prolétarienne allait, comme nous venons de le voir, se transformer en 7 ou 8 mois en une structure oligarchique  – ils auraient peut-être été moins surpris que nous l’imaginons si on leur avait précisé que la chose se produirait, 1°) en Russie, et 2°) pendant une guerre mondiale !

Ce nouvel Etat est né comme formé par les soviets, mais après la dissolution de la constituante le renouvellement de ses représentants par un scrutin national n’est plus possible, et après le V° congrès des soviets et la pétrification de ceux-ci en assemblées désertées et formelles, il ne peut plus l’être non plus par elles. La structure restante, comme cadre de débat public et de choix alternatifs, est le parti dominant.

Lui-même a d’ailleurs failli être occulté, ce que Lénine n’aurait sans doute pas admis : fin 1918 ce parti n’avait pas, ou n’avait plus suite à l’exercice du pouvoir et au recrutement de tous ses cadres dans l’Etat, d’appareil propre, mais le décès de Jabob Sverdlov, qui tenait lieu, avec l’aide de son épouse, de secrétaire, de la grippe espagnole et d’épuisement, motive au VIII° congrès, début 1919, une réorganisation avec la mise en place de trois structures permanentes : un Bureau politique (BP), un Bureau d’organisation, un secrétariat assumé par Krestinski, également membre du Bureau d’organisation, Staline étant membre à la fois de ce dernier et du BP. Il faut comprendre qu’à cette date et quelle que fut la suite, paradoxalement, ce dispositif sauvait la possibilité d’une vie propre du parti, pratiquement le dernier refuge de la démocratie. Sa première tache est de recenser ses membres …

Lénine est le numéro un, implicitement et dans l’esprit de tous, pas nominalement. Il a des pouvoirs de fait dictatoriaux, mais il n’est pas à proprement parler dictateur dans la mesure où le lieu du pouvoir réel est maintenant la couche dirigeante de ce parti, qui se recoupe largement avec la catégorie des « vieux bolcheviks », qui, nous l’avons vu, n’aurait pas fait la révolution d’Octobre si ceci n’avait dépendu que d’elle.

Il s’agit bien, en réalité, d’une oligarchie, avec en son sein de véritables débats et conflits, la plupart publics, où tout est souvent posé franchement sur la table, y compris cette réalité crue et désagréable d’être une oligarchie. Les effectifs de cette sphère dirigeante, qui se hiérarchise progressivement et connait des différentiations, sont de quelques milliers d’hommes et très peu de femmes.

La renouveler par des élections est une idée désormais renvoyée au socialisme, après la révolution mondiale, quand on rasera gratis … mais dans l’oligarchie existent encore des relations relativement démocratiques.

Guerre civile et reconstitution de l’empire.

Sans résumer ici la guerre civile, découpons là en quatre grandes phases.

Dans la phase initiale, septembre 18, la République est sauvée, surtout à Sviajsk par Trotsky, ainsi qu’à Simbirsk par Toukatchevski, et à Tsarytsine par Vorochilov et Staline, avec le plus grand coût dans ce dernier cas, et la naissance de la clientèle personnelle de Staline.

Seconde phase, fin 1918, produite par la fin de la guerre mondiale et la révolution allemande, enfin, qui soulève un immense espoir mais avorte assez vite : les impérialismes occidentaux interviennent en portant notamment l’Etat de l’amiral Koltchak, qui tient la Sibérie.

La troisième phase se joue en Ukraine au printemps 1919, où la révolution, prolétarienne, démocratique et paysanne, ouvre la voie à l’installation d’une Ukraine soviétique par l’armée rouge, qui avorte de manière catastrophique, car ses émissaires veulent prendre le blé par la force et parlent russe et pas ukrainien. Second fiasco ukrainien, causé par K. Rakovski que Lénine, quelle idée, avait promu précisément parce qu’il n’était pas ukrainien !

La quatrième phase est celle de tous les dangers : Koltchak par l’Est, Denikine par le Sud, Ioudénitch sur Petrograd attaquée deux fois – à chaque fois Lénine propose d’évacuer et Trotsky refuse et sauve la ville …- menacent à nouveau de détruire la République rouge oligarchique, que la paysannerie sauve en la préférant toujours, chaque fois qu’elle est forcée de choisir, aux blancs qui menacent de rendre les terres aux seigneurs et aux riches.

A l’issue de cette quatrième phase, Lénine et Trotsky sont d’accord pour tenter de modérer la violence à l’encontre des paysans, tenter de se les concilier et de se concilier ukrainiens et bélarusses en reconnaissant des Etats, théoriquement souverains, d’Ukraine et de Biélorussie soviétiques, contrôlés via leurs PC qui ne sont que des antennes du parti russe.

La défaite et l’effondrement de Koltchak, pris et fusillé, voit la reconquête de la Sibérie aidée par un grand mouvement paysan qui se retournera bientôt contre le pouvoir bolchevik, l’intégration de l’Asie centrale avec l’aide de soviets russes qui refusaient les musulmans – Safarov, envoyé par Lénine, s’attaque à cette situation coloniale …- et même, bientôt, la reconstitution par des alliés locaux d’une Mongolie extérieure sous la coupe de la Russie, flanquée d’une République de Tanou-Tuva. La République d’Extrême-Orient sibérien, alliée, est réincorporée en 1921.

L’appareil d’Etat qui s’étend géographiquement le fait à partir de la Moscovie historique. Et ce qu’il reconquiert correspond à l’empire russe traditionnel moins la Pologne et la Finlande. L’Ukraine est la pierre de touche de ce phénomène qui se poursuit en 1920 dans le Caucase, puis voit même la « reprise », ce qui n’a de sens que du point de vue impérialiste russe, du Tadjikistan fin 1920 et une première incursion en Afghanistan, opérations critiquées par Trotsky comme inutiles et coûteuses mais poursuivies par un appareil d’Etat qui a manifestement sa dynamique propre. Le tsarat rouge a reconstitué l’essentiel de l’empire …

La guerre civile contre les blancs se développe donc sans solution de continuité en reconquête russe, et la soviétisation des régions libérées des blancs ne se fait pas par des soviets locaux, mais par divers « comités révolutionnaires » mis en place militairement, par en haut.

La gêne est croissante, chez Lénine, envers cet appareil d’Etat. Il note que ce n’est pas « nous » (les bolcheviks) mais lui qui « nous mène », il le qualifie d’ « Etat ouvrier à moitié paysan avec une déformation bureaucratique ». Mais quand Trotsky propose, début 1920, de passer des réquisitions à un impôt en nature et de tolérer le commerce du blé, il soutient tout l’appareil étatique des réquisitions et du rationnement pour refuser, et Trotsky réagit en se faisait plus militaro-étatiste que jamais, avec les « armées du travail » et la « militarisation des syndicats ».

Surtout, il est le premier responsable – avec honnêteté, il le reconnaîtra-  d’une énorme « erreur » qui va démultiplier la dérive national-étatiste et faire revenir l’esprit des tsars, pour la plus grande joie des officiers blancs survivants qui vont proposer leurs services à l’armée rouge pour cette grande œuvre sainte et russe : reconquérir la Pologne !

La guerre polonaise.

L’occasion de cette monumentale « connerie » (je reviendrai sur ce terme), fut, il est vrai, donnée par Pilsudski, qui, flanqué  de Petlioura, mais aidé, poussé et armé par l’impérialisme français, attaque l’Ukraine soviétique dans le but de reconstituer la grande Pologne multinationale d’avant le XVIII° siècle.

K’yiv est prise le 6 mai, mais reprise le 12 juin par la cosaquerie rouge de Boudienny, et les Ukrainiens sont opposés à cette conquête polonaise.

On a alors un « effet accordéon » qui voit l’armée rouge entrer en Pologne, soulevant un grand enthousiasme en Russie, dont celui de Lénine qui imagine provoquer la révolution à Varsovie pour lever ce qu’il perçoit comme un obstacle gênant – la Pologne, obstacle gênant … – entre Moscou et l’Allemagne, c’est-à-dire la révolution allemande qui, en effet, couve et rebondit, mais d’elle-même et sans rapport avec ce « stimulant ».

Trotsky est contre, mais en petit cercle : sur les sujets militaires, les divergences ne sont pas publiques. Il annonce par avance qu’on ne pourra pas exporter la révolution à la pointe des sabres, répétant l’avertissement de Robespierre en 1792. Les évènements le confirment bien entendu.

Les questions nationales ont tout dominé : à Varsovie, les ouvriers socialistes ont, et on les comprend, pris les armes pour barrer la route aux cosaques, alors que le peuple juif de Varsovie était moins mal disposé envers l’armée rouge …

Mi-août, c’est la débâcle, aggravée de surcroit par une gesticulation militaire suscitée par Staline en direction de L’viv. En Russie, le nationalisme russe est ouvertement de retour, et les quelques amorces de souveraineté de l’Ukraine soviétique sont tuées dans l’œuf.

Lénine reconnait son « erreur ». Trotsky écrira dans Ma vie que les erreurs de Lénine étaient à la hauteur de ses coups de génie … mais ni l’un ni l’autre n’a analysé la cause profonde de l’« erreur ».

Avec la carence sur l’Etat de droit, il s’agit bien sûr des questions nationales dès qu’elles touchent à la sphère impériale russe. Lénine pensait, sincèrement, provoquer la révolution en Pologne, mais il avait pour cela supervisé un gouvernement, le Revkom, que devaient apporter les fourgons de l’armée rouge, composé de communistes d’origine luxemburgiste formés à la négation de la revendication nationale.

Soyons nets : il a mieux valu pour la révolution que la cosaquerie rouge, aux fortes tendances pogromistes (voir Isaac Babel, Cavalerie rouge), soit brisée sur la Vistule, car, si cette conquête avait triomphé, elle n’aurait pas accéléré la révolution en Allemagne, mais la contre-révolution partout !

L’année suivante, Lénine accablera le gauchiste militariste (et courageux) Bela Kun pour ses « Kuneries », néologisme traduisible ainsi selon Pierre Broué. Mais, avec cette effarante tentative gauchiste de conquête de la Pologne, c’est bien Lénine qui avait fourni, en grand, le modèle de toute les « kuneries » …

Naissance de la Comintern.

La proclamation de l’Internationale communiste, la « troisième », la Comintern, s’est faite à l’initiative de Lénine, à Moscou en mars 1919. Même si Angelica Balabanova apporte la caution de la Commission Socialiste Internationale de Zimmerwald-Kienthal (elle partira peu après avec Rakovski pour l’Ukraine, puis deviendra antibolchevik), il n’y a guère de continuité avec le mouvement ouvrier européen d’avant-guerre. Les seuls partis notables sont le russe et le récent PC allemand dont le délégué avait mandat de ne pas approuver la proclamation d’une nouvelle Internationale. Cette proclamation est avant tout une mesure défensive, un appel au secours, de la République rouge encerclée et affamée.

Un an après, le second congrès de la Comintern voit, en revanche, l’arrivée de représentants d’organisations, partis et syndicats, de masse, de toute l’Europe et d’Amérique. Le remue-ménage s’est engagé de lui-même dans le mouvement ouvrier mondial, et c’est par eux-mêmes que bien des courants se tournent vers Moscou.

Le congrès se tient en pleine avancée de l’armée rouge sur Varsovie et avant son échec, ce qui en électrise l’ambiance et la rend trompeuse, faisant croire à la victoire possible par les seuls fusils, alors que les leçons unitaires de la récente grande grève générale allemande contre le putsch de Kapp sont tout autres. Paul Lévi, la vraie tête du premier communisme allemand, ne cesse de bougonner.

Le congrès accouche des « 21 conditions » visant à filtrer les nouveaux arrivants. Elles ne filtreront rien du tout, laissant passer de bons vieux social-chauvins d’union sacrée (Cachin, Frossard, Smeral …) et servant à chasser un honnête socialiste antiguerre comme l’italien Serrati …

En résumé : un vaste et polymorphe courant révolutionnaire se solidarisant avec la Russie dite des soviets, auxquels tous croient encore, est bien en train de naître, mais il n’y a pas de stratégie révolutionnaire véritable, l’imitation des bolcheviks, résumable par le triptyque « parti/soviets/fusils » tendant à la résumer.

Lénine n’est pourtant pas avare en bons conseils tactiques, généralement de forts bons conseils, que synthétise la brochure Le gauchisme, maladie infantile du communisme, écrite pour le second congrès. Elle prescrit l’habileté et l’adaptation, mais ne dégage pas de stratégie structurée pour mener à bien la révolution en Europe, alors qu’apparaissent, enfin, des partis communistes de masse en Allemagne, en France et en Tchécoslovaquie.

Au bord de l’effondrement.

Fin 1920 début 1921 nous avons un enchainement d’évènements qui ont pu donner à Lénine le sentiment que la Fortune, pour reprendre le terme de Machiavel, non seulement finissait de lui échapper, mais qu’il y était pour beaucoup.

Les témoignages décrivent alors un Lénine irascible et stressé, ce que confirme la tonalité de ses textes, toujours sarcastiques et agressifs, avec des poussées de fatigue qui annoncent son épuisement total. En outre, Inessa Armand meurt du choléra à ce moment-là, ce qui l’a affecté.

Premier de la série, l’éclatement d’un débat public dans le parti bolchevik, non sur la guerre « erronée » avec la Pologne, non sur la stratégie révolutionnaire internationale, non sur le caractère oligarchique de l’Etat, non sur l’Ukraine, non sur … etc., mais sur « la question syndicale », et, à travers elle, sur toutes les autres questions mais de manière sous-jacente.

Ce débat surprend par son agressivité rapide, car il met en cause, en réalité, la forme de l’Etat : Trotsky et Boukharine disent vouloir étatiser les syndicats, l’Opposition ouvrière (Kollontaï et Chliapnikov) syndicaliser l’Etat, et Lénine au milieu crie « on se calme » et défend en fait le statu quo sous couvert d’admettre l’autonomie formelle des syndicats, de toute façon dirigés par le parti, comme toutes les autres institutions du pays.

Mais sous couvert de ce clivage, qui scelle le peu de contacts autres qu’officiels, depuis Brest-Litovsk et les conflits de la guerre civile, entre Lénine et Trotsky, se déroulent des votes d’élimination entre fractions, promouvant les hommes d’appareil et, en leur sein, la clientèle de Staline formée sur le front Sud et dans le Caucase.

Fin décembre 1920, l’armée rouge occupe et annexe la Géorgie menchevique, sans que ni Lénine ni Trotsky n’en aient été informés, mais Staline est dans la combine. Etonnés, ils cautionnent après coup !

En février 1921, des grèves à Moscou et Petrograd réclament un meilleur ravitaillement et la levée des barrages de contrôles routiers « contre la spéculation ». Elles sont réprimées par la force tout en obtenant satisfaction partielle sur les revendications avancées. Fin février-début mars les marins et soldats de la base de Cronstadt, par suite des évènements de Petrograd, se mutinent, réclament la réélection des soviets à scrutin secret, la liberté du commerce et des « soviets sans communistes ».

L’insurrection de Cronstadt est surinterprétée dans toutes les histoires de cette période, et dans la mémoire collective, car on ignore généralement qu’elle fut loin d’être la plus grave pour le pouvoir bolchevik.

Son danger venait de son emplacement stratégique, qui a immédiatement convaincu Lénine et les dirigeants du pays que les blancs et les forces britanniques se préparaient à utiliser la situation – c’était vrai, mais les marins de Cronstadt n’étaient pas liés à eux.

Mais, comme soulèvement militaire, l’insurrection de Zeleny, qui produit le début de l’effondrement de l’Ukraine soviétique en mars 1919, fut de plus grande ampleur, et, comme soulèvement populaire, l’insurrection paysanne de Tambov, à l’été et l’automne 1920, fut bien plus vaste, avec une répression qui est allé jusqu’à l’essai de gaz asphyxiants contre des villages …

Cronstadt est d’autant plus un mythe que ce ne fut en rien une « commune anarchiste », légende apparue postérieurement à l’évènement (la vraie « commune anarchiste » de cette histoire, qui demande à être étudiée impartialement, c’est la Makhnovchina). Les « meneurs » des marins, ex-bolcheviks, proches souvent des s-r de gauche, souvent ukrainiens, parfois anarchisants, n’avaient pas d’autre idéologie que celle de leurs revendications explicites.

Le 6 mars, les quelques essais de négociations ayant avorté, les ponts sont coupés avec Cronstadt, qui sera pris d’assaut sous les canons de la forteresse, par l’armée rouge suivie des troupes spéciales de la Tchéka chargées d’interdire tout repli. La répression fait immédiatement un peu plus de 2000 morts, mais, à moyen terme dans les deux années qui suivent, des dizaines de milliers.

Lénine a cru « Thermidor » arriver, tout en se demandant d’ailleurs dans des notes personnelles elliptiques, s’il n’était pas lui-même en train de faire son « Thermidor » …

De plus, dans l’Internationale, deux autres catastrophes sont produites, en dehors de tout contrôle de la part de Lénine déjà totalement surbooké, par des émissaires gauchistes-militaristes qu’ont soutenu Zinoviev et Boukharine : la scission de Livourne en Italie chasse de la Comintern la majorité des socialistes italiens avec Serrati, qui souhaitaient en faire partie, au moment précis où les bandes fascistes attaquent, puis le jeune PC allemand, le KPD, est lancé, consciemment pour mettre un terme à la politique unitaire initiée par Paul Lévi, dans une offensive putschiste calamiteuse, l’« action de mars ».

Lénine amende la dictature pour la préserver.

Les réactions, actives, de Lénine à cet enchainement de catastrophes, qui signifie clairement que la Russie soviétique, et la jeune Comintern, ne peuvent pas continuer ainsi, relèvent dans une certaine mesure, et il est possible qu’il l’ait pensé, d’une démarche « thermidorienne sous contrôle ».

Le premier volet, c’est la NEP, la Nouvelle Politique Economique, décidée par Lénine avant même Cronstadt. La liberté commerciale de base est rétablie. Les concessions majeures au « capitalisme » sont en réalité des concessions aux  besoins alimentaires des plus larges masses. En même temps, des ouvertures sont faites au capital étranger, dans le cadre du monopole d’Etat du commerce extérieur. C’est dans ce cadre que les syndicats, sous direction bolchevik, retrouvent pour quelques années un peu de marge de manœuvre : négociation de conventions collectives, voire grèves ponctuelles.

La NEP n’évite pas la famine, conséquence de la guerre, du blocus impérialiste, et des réductions d’emblavures faites par les paysans en réaction aux réquisitions. Mais elle va apporter progressivement une réelle détente dans la vie quotidienne.

L’autre volet de la réaction de Lénine à l’état de crise, c’est qu’il accorde plus d’attention à la Comintern et supervise de près son III° congrès, à l’été 21, formant, sur sa propre proposition, une « fraction » avec Trotsky et Kamenev contre Zinoviev et Boukharine, pour faire condamner l’action de mars et stopper tout putschisme gauchiste, mais tout en avalisant l’exclusion de Paul Lévi coupable d’avoir eu raison trop tôt : il s’agit de préserver l’appareil. C’est pendant ce congrès que Lénine dénonce les « kuneries » de Bela Kun, l’un des émissaires à l’origine de l’ « action de mars ».

Le tournant « vers les masses » qu’il impose alors à la Comintern sera développé, par Radek, Trotsky, Brandler, Rosmer … en « politique du front unique ouvrier » mettant en avant des « revendications transitoires » et proposant comme perspectives politiques des gouvernements d’unité dits « ouvriers et paysans ». Ainsi prend corps tardivement  une stratégie révolutionnaire effective dans les Etats européens, visant à regrouper la classe ouvrière et à poser concrètement la question du pouvoir à partir de la situation réelle de chaque pays et de chaque mouvement ouvrier.

Mais le tournant vers la NEP est, pour Lénine, une exposition au grand bain des « influences petites-bourgeoises ». Le parti, se percevant comme une armée centralisée de commandants érigés au-dessus de tout le pays, doit être préservé des influences délétères. Lénine propose l’interdiction des fractions, après avoir voté et fait voter pour un rapport de Boukharine disant qu’il faut restaurer la « démocratie ouvrière » à tous les niveaux …

L’interdiction des fractions, notion confuse car n’étant pas censée interdire les discussions, n’a nullement empêché Lénine de prendre une première fois Trotsky entre quatre yeux, quelques mois plus tard, pour former une « fraction » avec lui afin de rétablir la situation dans le III° congrès de la Comintern. Elle va, concrètement, permettre à la seule fraction autorisée, celle du pouvoir, d’interdire tout autre courant si elle le désire.

Le verrouillage du parti, périodiquement « purgé » en principe pour éviter qu’arrivistes et ignorants ne le parasitent, se prolonge d’une volonté de verrouiller le pays précisément à cause du relâchement relatif qui règne.

Commerce libre, relative liberté culturelle et artistique, liberté de déplacement rétablie, reconnaissance de l’administration et de l’éducation dans les diverses langues nationales, vont avec des coups de frein et des violences contre les « spécialistes bourgeois », les « intellectuels bourgeois » et les ecclésiastiques.

Lénine fait lancer une « campagne antireligieuse » dont la mise en œuvre, menée par Iaroslavski, que, selon Trotsky, il considérait comme un imbécile, lui échappe, comme tout lui échappe de la part de son « Etat » … elle fera pour finir, en un an et demi, 7000 morts !

Contre-productives et attentatoires aux droits humains, tout autant, les campagnes contre l’intelligentsia, qui ne se soldent pas par des assassinats, mais par des expulsions, de plusieurs dizaines d’intellectuels fin 1922, qui se poursuivent indépendamment de Lénine.

Début 1922, à l’issue du X° congrès, Staline est élu par le CC « secrétaire général ». Rien n’est plus pathétique que les interventions de Lénine à ce congrès, qui ne cesse de dénoncer la bureaucratie dans une foule d’exemples et de détails, pour fustiger tous les nombreux délégués qui l’ont dénoncée eux aussi, comme des irresponsables qui ne savent pas où ils vont : à se demander s’il ne parle pas de lui …

Le secrétariat, créé début 1919, est donc confié à Staline, avec, selon Trotsky, une légère réticence de Lénine (« ce cuisinier nous préparera des plats épicés »). Ce n’est pas lui qui a proposé Staline, mais il endosse sa nomination : en fait Staline, populaire parmi les permanents parce qu’il est efficace et évite de les menacer comme fait tout le temps Lénine, avait fait sa campagne dans les couloirs depuis des semaines.

Sa fonction est censée être purement technique, mais elle va lui permettre de faire fusionner sa clientèle personnelle avec l’appareil central, et, courant 1922, de mettre la main sur le contrôle des nominations et des promotions, donc le contrôle du cœur de l’appareil d’Etat.

Le 26 mai 1922, Lénine, en réalité malade et épuisé depuis des mois, est hospitalisé en urgence, par suite d’une sorte d’hémiplégie, le pronostic vital engagé. Boukharine vient prévenir Trotsky, qui n’a pas de familiarité avec Lénine, trois jours après, et pleure sur son épaule. Trotsky comprendra plus tard qu’il avait d’abord été tenu à l’écart de cette information par le groupe dirigeant de Staline, Zinoviev et Kamenev. L’encadrement du suivi médical de Lénine et les visites sont sous le contrôle du secrétariat du parti, c’est-à-dire de Staline.

Le dernier combat, septembre 1922 et après.

Lénine est hors-jeu jusque mi-juillet puis son état s’améliore progressivement. Il est maussade sur la situation politique, proposant sans cesse des combinaisons technico-organisationnelles visant à réduire la bureaucratie et rendre plus efficace l’administration, des mesures répressives, et des mesures visant à promouvoir culture et éducation.

Fin septembre, toujours en « congé maladie », il intervient toutefois de façon surprenante et vigoureuse contre le projet d’organisation de l’Etat que Staline pensait faire passer au BP, qui appelait cet Etat « Russie » et absorbait les républiques d’Ukraine, Biélorussie, Transcaucasie, dans une Russie unique. Son autorité prévaut car Staline, surpris voire terrorisé à l’idée d’un affrontement, s’incline : l’Etat s’appellera l’URSS, un nom volontairement a-national.

Remarquons que l’appellation précise qu’avait proposée Lénine était « Union des Républiques Soviétiques d’Europe et d’Asie », et que le sigle URSS avait été pour la première défendu par les communistes-indépendantistes ukrainiens fin 1919  – le savait-il ?

Z. Kowalewski a fait remarquer que si la divergence tactique avec Staline est profonde, elle reste tactique car la conception générale de Lénine reste celle d’un Etat unique centralisé, et centralisé par le parti. C’est vrai, mais le corpus des quelques mesures historiques formées par le vote du congrès des soviets sur le droit des nationalités à l’autodétermination, le 25 octobre 1917, par la décision, prise avec Trotsky, de reconnaitre l’indépendance formelle de l’Ukraine et de la Biélorussie fin 1919 (biaisée par le contrôle des PC au pouvoir dans les deux républiques), et par la dénomination d’URSS, et non de Russie, ont eu une portée qui s’est révélée lors de l’éclatement de l’URSS et de l’indépendance des républiques la constituant (mais pas des sous-ensembles comme la Tchétchénie) en 1991. Ce qui prouve que le droit formel et les textes constitutionnels et légaux ont leur importance concrète …

Le 2 octobre, les médecins l’autorisent à reprendre à plein temps ses fonctions politiques (officiellement : présidence du conseil des commissaires du peuple, membre du BP, et membre de l’exécutif de la Comintern). Dans les jours suivant le 6 octobre, où le BP a avalisé, en son absence et celle de Trotsky, une mesure permettant aux trusts d’Etat et aux grandes coopératives de commercer directement avec l’étranger, il contacte Trotsky pour exiger avec lui l’annulation de cette mesure qui menace le monopole d’Etat du commerce extérieur. Le recul est immédiat.

Son effort principal porte alors sur le IV° congrès de la Comintern. Il prépare un discours et fait savoir que s’il était incapable de le prononcer, il reviendrait à Trotsky de le faire. Il parvient à le lire et y ajoute un développement important, dans lequel il exhorte les congressistes à … « arrêter de parler russe » !

Dans le congrès, il va voir les Allemands mais constate, peiné, qu’il n’arrive plus à parler allemand, il dit que la politique du front unique ouvrier a son appui (ce que confirme aussi un télégramme à Radek, connu tardivement), il conseille aux délégués anglais de rentrer dans leur pays pour faire campagne pour le Labour party aux élections, il se demande à haute voix si, comme section française, il ne faudrait pas remplacer le Parti communiste par la centrale syndicale CGTU, et il écoute l’italien Bordiga lui expliquer qu’il n’y pas de différence fondamentale entre démocratie bourgeoise et fascisme d’un air de complète sidération …

Mais tout cela l’a épuisé et il a des convulsions la nuit suivante et le lendemain. Il se reprend cependant, et quelques jours plus tard, à une date non établie, il fait venir Trotsky, et lui propose de former ensemble une « fraction » contre « le secrétariat ». C’est leur dernier entretien.

Trotsky, très inhibé pendant toute cette période, sentant qu’il doit affronter un Etat qu’il a lui-même, plus que tout autre, construit, complexé par les attaques des « vieux bolcheviks » auxquelles il s’attend, somatisant fortement au point d’en être malade, a probablement puisé dans cette injonction ultime de Lénine l’énergie morale de fonder ce que l’on appellera dans la suite du XX° siècle … le trotskysme !

Quelques jours plus tôt, Lénine a décidé de soutenir les bolcheviks géorgiens qui veulent préserver les républiques caucasiennes distinctes et se heurtent très violemment à l’appareil stalinien. Jusque là Lénine était avec l’appareil contre ces dissidents. Il reçoit Mdivani et Makharadzé et leur dit qu’il est « terriblement coupable »  d’avoir laissé faire ou susciter ce qui est en train de se passer. Il décide de faire de la question géorgienne un sujet politique central.

Un mot revient désormais dans ses derniers propos, comme le souligne Moshe Lewin : l’ennemi n’est pas seulement le bureaucrate, c’est le derzimorda, parfois traduit en français par « argousin grand-russe ». C’est un mot issu des romans de Gogol, qui fait partie du vocabulaire des prisonniers politiques, des déportés, des paysans, et aussi de la pègre, dont le sens littéral est « celui qui vous tient les mâchoires ». C’est le flic tsariste. Et c’est le mot de Lénine mourant qui désigne Staline, qui le tient.

Le 15 décembre, les médecins lui prescrivent à nouveau le repos absolu. Mais le 21 décembre il fait passer, par Khroupskaïa, un billet à Trotsky lui disant qu’il faut mener une bataille politique commune. Trotsky en parle à Kamenev (c’est naïf de sa part, mais rappelons que Lénine avait fait « fraction » avec eux deux au III° congrès de la Comintern), qui en parle à Staline, qui menace Khroupskaïa au téléphone, qui n’en parle pas à Lénine de peur de provoquer une attaque paralytique et de le tuer …

Du 23 décembre au 4 janvier, il dicte des notes et de courts articles.

Le 23, en faveur de l’octroi de pouvoirs législatifs au Gosplan, une mesure proposée par Trotsky pour encadrer la NEP qu’il avait jusque là récusée.

Le 24, il dicte le texte dénommé « Testament » qui traite individuellement des dirigeants : le plus grand danger pour le parti serait un affrontement entre Staline et Trotsky, qui ont chacun des défauts, Trotsky étant le plus brillant ; Zinoviev et Kamenev ne se sont pas trompés par hasard en octobre 17 ; Boukharine est sympa mais pas dialectique ; Piatakov est le plus capable avec Boukharine mais on ne peut pas lui faire toute confiance. Ce mot sur Piatakov, rajouté le 25, qui ne faisait pas partie du peloton de tête, indique sans doute que Lénine voulait développer sur l’ensemble des membres du noyau dirigeant, et n’y est pas arrivé, ayant du mal à parler.

Les 26-29 décembre, il dicte des notes préconisant de faire entrer au CC des ouvriers qui restent ouvriers, puis attaque sur la Géorgie en désignant sans le nommer, mais l’identification est claire, Staline (« … le Géorgien qui accuse dédaigneusement les autres de social-nationalisme ») de ce mot argotique Derzymorda.

Dans ces notes, l’Etat « soviétique » n’est pas qualifié, comme il l’avait fait en 1920, d’« d’Etat ouvrier à moitié paysan avec une déformation bureaucratique », mais de « fatras bourgeois et tsariste. » Carrément.

Le 4 janvier, il fait ajouter un post-scriptum au texte des 24-25 sur les dirigeants : il faut écarter Staline du secrétariat général pour cause de brutalité excessive.

Fin janvier, il parvient à dicter deux articles de plusieurs pages, sur la coopération et sur l’Inspection ouvrière et paysanne, autre appareil dirigé par Staline dont il préconise en fait la suppression. Il obtient la publication, tardive et légèrement caviardée, de ses deux articles dans la Pravda, sous les titres Comment réorganiser l’Inspection ouvrière et paysanne, le 5 janvier, et Mieux vaut moins, mais mieux, le 4 mars.

Outre l’attaque contre Staline, ces deux articles sont un dernier tournant de Lénine : le modèle n’est plus le trust industriel capitaliste semi-étatique, c’est la coopérative paysanne et le petit marché. Le socialisme ne passe plus par « les soviets et l’électrification » mais plutôt par l’école publique et la coopérative, et, explicitement, il ne faut plus vouloir aller à toute allure.

L’état d’esprit de ces deux articles formera la base de référence pour Nicolas Boukharine, plus tard, lorsqu’il s’opposera à la collectivisation forcée. Lénine mourant a donc directement stimulé Trotsky vers l’Opposition de gauche, et indirectement Boukharine vers l’Opposition de droite.

Le 5 mars et pendant la moitié du 6 mars, Lénine a un regain d’activité. Il parvient à faire passer en secret un billet à Trotsky, hors surveillance médicalo-policière rendant compte à Staline, qui lui dit qu’il faut lancer une « bombe contre Staline » au prochain congrès et que Trotsky doit y intervenir en défense des bolcheviks géorgiens.

Ensuite, il adresse un message de rupture de toute relation personnelle à Staline et exige qu’il ne vienne plus le voir ; il a appris la manière dont il a intimidé Khroupskaïa fin décembre.

Staline avait eu le temps de venir le voir et de poser pour une photo, qui sera utilisée. Trotsky ne se permettait plus de venir le voir. Le dernier visiteur fidèle et régulier fut Boukharine.

Un peu plus tard, dans la journée du 6 mars, il adresse un message de soutien aux Géorgiens leur disant qu’il faut virer Staline du secrétariat général, exclure son allié Ordjonikidzé du parti car il a frappé des camarades, et retirer à Dzerjinsky, chef du Guépéou, ses prérogatives récentes dans les domaines économiques (plus tard, le Guépéou sera une puissance économique …).

En fin d’après-midi du 6 mars, il s’effondre et n’arrivera plus jamais à prononcer une phrase cohérente. Mais les mots Camarades, Congrès, reviendront sans cesse.

Fin juillet 1923, il a découvert le numéro de la Pravda annonçant la mort de Martov, intervenue le 4 avril et qui lui avait été cachée, et il fait une grave crise d’agitation.

En septembre-octobre, sans pouvoir parler, il va un peu mieux, et le 18 octobre se fait conduire à la bibliothèque du Kremlin, ou il emprunte des livres, de Trotsky.

On lui cache l’essentiel des évènements de peur de le tuer, mais son état se détériore pile au moment de l’échec de l’octobre allemand.

Sa dernière rémission se produit mi-janvier 1924. Khroupskaïa est autorisée à lui lire la Pravda. Le 18 janvier, elle lui lit le compte-rendu de la conférence du parti ayant « interdit » l’opposition de gauche qui vient de se constituer. Le soir du 19 il est pris de graves convulsions et meurt le 21.

Contre le souhait de Khroupskaïa, il est décidé de l’embaumer dans un mausolée, et ses obsèques ont lieu en l’absence de Trotsky, malade au bord de la mer Noire.

Alors ?

Ce parcours heurté a une cohérence, celle de la volonté révolutionnaire – la dernière phase, celle du terrible dernier combat, est de ce point de vue très importante car elle voit Lénine se retourner contre l’Etat qu’il avait promu.

Ce serait une sorte de lâcheté morale et intellectuelle que de ne pas vouloir assumer, non comme une responsabilité individuelle nous concernant, mais comme un héritage historique et politique dont on peut se prévaloir, l’ensemble du parcours de Lénine. Donc y compris ce qui déplait : le national-étatisme, les imprécations à fusiller, l’impasse partielle mais essentielle sur les questions nationales dans l’empire russe, sur l’Etat de droit et sur les élections libres et générales.

L’assumer, parce que cela fait partie de l’histoire mais surtout parce que tout cela a relevé d’un combat qui est et reste notre combat, plus urgent que jamais, pour abolir les rapports sociaux capitalistes.

Mais l’assumer ne veut pas dire tout approuver. Assumer intelligemment, c’est la distance critique. Lénine a beaucoup (trop) engueulé ses camarades, conspué les courants les plus proches de lui mais ayant une petite différence qui le hérissait, et il s’est souvent ouvertement engueulé lui-même. Il n’aurait certainement pas approuvé d’être béatifié, divinisé, et de passer pour infaillible, ce qu’il n’a jamais prétendu être, ayant d’ailleurs, on l’a vu, souvent changé d’avis au point de se contredire – la plus flagrante de ses contradictions va de l’Etat et la Révolution à l’étatisme capitaliste autoritaire ouvertement préconisé un an après.

Son parcours est extrêmement précieux à étudier, notamment en raison de la persistance à construire un centre politique, un réseau, une organisation, une fraction, un parti … autour d’un pivot, la perspective politique du renversement du pouvoir en place, et de structures ouvertes, à savoir des journaux associant des correspondants, construisant ainsi une cohésion, une tradition, par le moyen de débats contradictoires publics – ce qui n’est devenu compliqué qu’à partir de Brest-Litovsk et fut de fait réprimé à partir de l’« interdiction des fractions » début 1921.

Ce que je viens de résumer au paragraphe précédent, c’est aussi une tradition démocratique, un combat ferme et conséquent pour la démocratie politique, que les conceptions dominantes n’attribuent pas à Lénine mais sans lesquelles il n’aurait pas joué le rôle qu’il a joué en 1917.

Or, cet axe démocratique se perd à travers les évènements de 1917 et surtout de 1918, en partie parce que Lénine associait « démocratie » et « révolution bourgeoise », et qu’après avoir vaincu en Octobre 17 en voulant affirmer une démocratie soviétique plus radicale encore, donc elle-même plus démocratique, il a abouti au national-étatisme du pur rapport de domination étatique, contre lequel il se retourne dans son dernier combat. Les questions nationales aggravant et amplifiant le tout de manière décisive puisqu’il s’agit d’un national-étatisme impérial.

Ce que nous rejetons dans le bilan de Lénine relève du rapport national-étatique-impérial. D’une part, la révolution prolétarienne ne peut qu’être pleinement démocratique, et les formes représentatives élues à l’échelle nationale (constituantes) en font partie aussi bien que les soviets, conseils, comités. D’autre part, ce contenu démocratique doit comporter l’Etat de droit : ordre légal, garantie des droits, justice indépendante, laïcité. Le respect des formes est compliqué dans le combat, et il ne s’agit pas ici de faire les Bisounours : la guerre, c’est la guerre. Mais le respect des formes et de l’habeas corpus autant que possible, donc chaque fois qu’un ennemi est pris, est aussi une arme du combat démocratique prolétarien. Rien n’a plus desservi, affaibli, et ne s’est plus retourné contre ce combat, que l’arbitraire ouvertement prôné dans la culture tchékiste, qui doit évidemment beaucoup à Lénine. « La Tchéka ne juge pas. Elle frappe. » – cette phrase n’est pas de lui mais fut très tôt un proverbe tchékiste.

Ne pas juger, mais frapper, n’est pas « prolétarien » : il s’agit du rapport social étatique-bureaucratique-policier de domination, qui reconduit avec lui tout le vieux fatras et, dans le cas de la Russie rouge puis de l’URSS, l’a reproduit et reconduit, bien plus efficacement que le petit commerce privé qui inquiétait tant Lénine, sauf peut-être tout à fait à la fin lors du « dernier combat » …

Le principal point que nous devons tout à la fois assumer historiquement et rejeter politiquement, moralement, et pragmatiquement aujourd’hui, est donc le dogme selon lequel la fin justifie les moyens. Tout bolchevik intelligent, au-dessus du tchékiste ou du bureaucrate moyen, comprenait déjà qu’il y a interdépendance dialectique de la fin et des moyens. Ce sont les moyens qui justifient la fin.

Et bien sûr est à revoir aussi le dogme, hérité de Kautsky et Hilferding, en faveur de la grande industrie, des grandes entreprises et du fordisme, ce fétichisme des forces productives connues uniquement dans leur forme capitaliste, qui fut mis en cause en Russie rouge par la gauche bolchevik en 1918.

Mais l’élément le plus utile, le plus précieux, reste la tactique, en fait la stratégie, de la formidable improvisation de l’année 17. Tous les « effets cliquets » ne sont pas malheureux. Le national-étatisme impérial ne découle pas de la révolution d’Octobre, il en a été (plus rapidement qu’on ne le pensait, et avant le stalinisme qui en prendra la suite) la négation. Oser quand vient l’heure de l’action, montrer que « c’est possible », reste le trésor inaliénable de l’expérience bolchevik.

Or, Octobre, on l’a vu, ne s’est pas du tout déroulé selon la légende et le schéma d’une avant-garde maitrisant la situation par avance et avançant au pas cadencé. Ce fut tout le contraire, justement parce qu’il y avait révolution.

Je suis donc pour assumer Lénine. Mais pas le léninisme, apparu avec sa mort et sa déification, et prolongé dans le dogme des partis-fractions-sectes innombrables, qui encombrent le paysage, recrutent des jeunes et soit les dégoutent, soit les pourrissent. Si la discussion des Thèses d’avril s’était déroulée selon les pseudo-normes d’une de ces « fractions » et autres « embryons du parti », respectant fausse confidentialité et discipline de la direction faisant toujours bloc face aux militants, jamais elle n’aurait abouti à leur adoption.

Aucune formation de type « léniniste » n’a jamais fait de révolution et Octobre 17 ne fut pas cela. Mais il nous faut une tradition, une conscience collective construite dans la durée, une discipline libre née de cette conscience, et cela, comme ça s’est passé dans le POSDR et dans bien d’autres expériences historiques avant et après, ne se fait jamais dans des moules préétablis, mais dans la liberté des centres politiques qui, sans fausse modestie, proposent et discutent en vue de régler la question du pouvoir au niveau de l’Etat et internationalement.

Vincent Présumey, les 22-24 août 2026.