Vient de paraître récemment la traduction en français d’un ouvrage important de Victor Alba (1) En finir avec les patrons. Les collectivisations de 1936 en Espagne (2)

Le livre est évidemment en rupture avec l’histoire mythifiée de la Guerre d’Espagne à laquelle nous avons eu droit pendant des décennies sous la forme de récits biaisés sur les Brigades Internationales ou sur le «¡No pasarán!» dans le style du film Mourir à Madrid… Souvenons-nous, c’est avec l’ouvrage de Pierre Broué et Émile Témime La Révolution et la guerre d’Espagne, publié en 1961, qu’avait commencé à se briser une certaine histoire officielle dominante sur la Guerre civile espagnole. Mais c’est surtout, en 1995, le film de Ken Loach, Land and Freedom, qui a enfin semblé dessiller les yeux du grand public et de nombreux-ses militant-e-s (3).

L’ouvrage comporte deux parties distinctes. D’abord, l’histoire de la guerre d’Espagne revisitée rappelant une question trop longtemps occultée et pourtant déterminante et unique : la Révolution sociale qui éclata dans la zone républicaine à la suite de l’échec initial du «golpe» fasciste ; les militaires et les forces réactionnaires voulaient empêcher la révolution, ils la déclenchent. Ensuite, un deuxième versant, tout aussi passionnant, transcrit une série d’entretiens de l’auteur avec des témoins et des combattants qui étaient encore vivants dans les années 1970.

Cette histoire de la Guerre d’Espagne est évidemment très proche des écrits de George Orwell (cf. « Hommage à La Catalogne »). L’écrivain britannique fut non seulement témoin, mais s’engagea pour combattre le fascisme dans une colonne du POUM ; il fut d’ailleurs grièvement blessé sur le front d’Aragon. Victor Alba fit sa connaissance à Barcelone.

Nous nous limiterons à citer deux extraits significatifs :

« […] Une expérience unique […] »

« […] Il arrive parfois que lorsqu’une expérience passe du statut de solution possible à celui de remède universel, elle y perde son nom. C’est pour cette raison que dans les années 1960 et 1970, on ne parlait plus de collectivisations, mais d’autogestion. Ce nom apparut dans le milieu syndical catholique français et se donna avec l’autogestion une nouvelle image […] Le terme de collectivisation est mieux défini, plus précis et, par conséquent, moins susceptible d’être manipulé et déformé […] Le lecteur dira que j’exagère si j’affirme que la révolution espagnole de 1936, avec toutes les limites imposées par le fait qu’elle eut lieu dans une partie d’un pays de troisième ordre et qu’elle dura à peine quelques mois, fut la seule révolution ouvrière que l’histoire ait connue. Mais si vous réfléchissez avec la volonté de vous détacher des clichés habituels, vous verrez que ni avant ni après, il n’y eut aucune autre révolution ouvrière.

La Commune de Paris en 1871, longtemps présentée comme un modèle d’insurrection prolétarienne, fut en réalité un mélange de patriotisme petit-bourgeois, du non-conformisme de certains intellectuels et de protestation sociale d’un prolétariat parisien coutumier des barricades. La Commune n’adopta aucune mesure de changement social qui puisse être considérée comme révolutionnaire.

La Révolution russe ne fut pas non plus une révolution ouvrière […]1917 ne fut pas l’œuvre des travailleurs, mais d’une élite disciplinée et audacieuse à la mentalité jacobine, qui établit non pas la dictature du prolétariat, mais la dictature sur le prolétariat, point contre lequel certains dirigeants ouvriers (Rudolf Rocker, Rosa Luxembourg) et quelques intellectuels (Bertrand Russel) avaient déjà mis en garde à l’époque et que les faits ont illustré avec abondance et dans des flots de sang […] »

« […] Dans cette mer polluée d’étiquettes et de clichés, c’est l’expérience espagnole de 1936 qui sauve l’idée de révolution ouvrière. Là-bas, oui, il y eut une authentique révolution ouvrière, accomplie par les travailleurs, de manière spontanée et de leur propre initiative, sans même attendre un mot d’ordre de leurs organisations. Ce fut une révolution menée par la base ouvrière de la société […]». pp. 41 à 44.

« […] La situation de Staline n’était pas facile : allié à la France, il voulait obtenir le soutien de l’Angleterre conservatrice et d’autres pays capitalistes face à Hitler – en 1936, Moscou n’avait pas encore envisagé la possibilité de s’allier avec lui. Mais elle fut considérée dès 1938 et c’est elle qui conduisit finalement Staline à imposer la bataille de l’Èbre à l’armée républicaine espagnole, qui devait la détruire et ainsi mettre un terme à la guerre civile, tout cela afin de prouver sa bonne foi à Hitler lors des négociations secrètes qui aboutirent au pacte de 1939 entre l’URSS et le Troisième Reich […] ».

« […] Pour ce qui est de la guerre civile espagnole, les intérêts de l’URSS – et par conséquent des communistes espagnols, même si seuls leurs dirigeants le comprenaient aussi clairement – pouvaient se résumer en trois points : a) empêcher toute mesure révolutionnaire qui inquiète les alliés de l’URSS ; b) aider la République en lui envoyant des armes (payables d’avance et en or, à la différence de l’Italie et du Troisième Reich qui faisaient crédit à Franco), en quantité suffisante pour continuer le combat, mais insuffisante pour l’emporter ; c) utiliser cette aide pour asseoir l’hégémonie politique du PCE dans la zone républicain, qui servirait à détruire les changements révolutionnaires déjà effectués et à monter en Espagne un procès parallèle à ceux de Moscou […] » , pp. 166-167.

Francis Pallarés Aran, le 01/10/2026

Notes

1) Victor Alba est le pseudonyme et le nom de plume de l’écrivain Pere Pagès i Elies. Né en 1916, ancien militant du POUM, il était journaliste, historien et enseignant. Emprisonné à Barcelone après les évènements de mai 1937, il a ensuite passé 6 ans dans les geôles franquistes.

Réfugié en France, il a collaboré à la revue Combat et participé à des traductions en français de poètes catalans avec Albert Camus. On lui doit une centaine d’ouvrages rédigés en castillan, en catalan, en français ou en anglais. Il a donné des cours de Sciences politiques aux USA et au Mexique. Il cesse de militer au POUM à la fin des années 1950. Victor Alba revient à Barcelone en 1970. Il est l’objet d’une campagne de diffamation de la part du PSUC (le Parti communiste catalan de l’époque). Il meurt en 2003 non loin de Barcelone, à Sitges.

Le POUM (Partido Obrero de Unificación Marxista) était un parti communiste anti-stalinien. Contrairement à ce que colporte une certaine propagande, ce n’était pas un parti trotskiste. Il était surtout implanté en Catalogne. Il fut victime d’une répression féroce dans le camp républicain de la part du parti communiste stalinien officiel (PCE et son annexe catalane, le PSUC). Son dirigeant Andrés Nin, fut enlevé, torturé et assassiné.

2) Victor Alba, En finir avec les patrons. Les collectivisations de 1936 en Espagne, traduit par Clément Magnier, Préface Óscar Freán Hernández, éditions Smolny, Toulouse, 2024. L’ouvrage avait été publié en espagnol, il y a un quart de siècle, sous le titre Los colectivizadores, ed. Laertes, Barcelona, 2001.

3) Quelques repères :

17 et 18 juillet 1936, le putsch préparé de longue date par des généraux factieux pour renverser la IIème République espagnole se déclenche. Il échoue dans les deux tiers de la péninsule grâce à la réaction armée des milices syndicales et des partis ouvriers.

Les 19 et 20 juillet, Révolution dans la zone républicaine : des milices armées se constituent. Patrons, latifundistes, banquiers et prêtres s’enfuient ou sont massacrés. Des comités surgissent réalisant la collectivisation des entreprises et des terres. Hitler et Mussolini envoient immédiatement des avions, des troupes et des armes pour soutenir le «golpe». Spontanément des centaines de militants anarchistes, socialistes, communistes, démocrates étrangers (français, belges, allemands, italiens, anglais, juifs polonais, etc.) se précipitent en Espagne et s’engagent dans les colonnes ouvrières armées.

Juillet-août 1936, la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Italie, mais aussi l’URSS, etc. signent un pacte de non-intervention interdisant la livraison d’armes.

18 septembre, l’Internationale Communiste décide la constitution de Brigades Internationales.

Le 25 octobre, la République envoie 73 % des réserves d’or de la Banque d’Espagne à Odessa pour acheter des armes. Auparavant 22 % de ces réserves d’or avaient été envoyées à Mont-de-Marsan.

8 novembre 1936, les premières Brigades Internationales entrent en combat lors de la bataille de Madrid.