Il y a quelques semaines, nous alertions sur l’emprise croissante de l’extrême droite sur l’Université française, conjuguée aux ingérences gouvernementales et à la répression des mobilisations de celles et de ceux qui la font vivre. Dans ce contexte moribond, un gouvernement à la légitimité très discutable vient d’apporter sa contribution à l’ambiance xénophobe et raciste qui pourrit notre pays. Par décret, Philippe Baptiste, ministre de l’ESR, veut mettre fin aux exonérations jugées « massives » par les universités des droits d’inscription différenciés pour les étudiant·es étranger·ères extracommunautaires, introduits en 2019 via le programme au nom orwellien « Bienvenue en France ». Cet ancien cadre de Total devenu notre chef à toutes et à tous a d’ailleurs pu déplorer qu’à ce jour, « seulement 10 % d’étudiant·es extracommunautaires paient les droits différenciés », ce à quoi il entend « remédier ».

  1. Un décret raciste et néolibéral


Concrètement, le décret n° 2026-385 du 19 mai 2026 enjoint les universités à une application plus stricte des frais différenciés, que beaucoup refusaient jusqu’à présent de mettre en œuvre. Cela revient à multiplier par 15 les droits d’inscription pour les étudiant·es extracommunautaires, qui auraient ainsi à payer 2 895 euros par an en licence, contre 178 euros avant l’application, et 3 941 euros en master, contre 254 euros.

Le ministre nous vante les mérites financiers d’une telle mesure, en estimant à 250 millions d’euros les recettes supplémentaires pour les universités. Or, ces dernières apparaissent bien dérisoires au vu de la situation budgétaire catastrophique de l’ESR, mis à terre par des politiques néolibérales austéritaires à répétition. En réalité, à l’heure de la montée de la xénophobie et de l’extrême droite, c’est la marque d’une volonté politique de faire payer aux ressortissant·es des pays des Suds une politique diplomatique catastrophique, tout en réactualisant des rapports de domination forgés dans l’histoire coloniale de la France. La suppression des APL pour ces mêmes étudiant·es dès le 1er juillet en est déjà une manifestation criante.

Par cette décision contraire à la Constitution, le gouvernement compte aussi faire payer les échecs de sa politique néolibérale aux usager·ères les plus précaires de l’Université, et qui plus est, à celles et à ceux qui ne détiennent pas le bon passeport. Cette idéologie veut faire de l’Université un espace de compétition par l’argent, uniquement accessible aux mieux doté·es.

  1. Des prises de position lacunaires et consternantes


Depuis l’annonce du décret, les instances dirigeantes de nos universités ne font malheureusement pas front commun. Certain·es s’y opposent frontalement, et annoncent d’ores et déjà qu’ils et elles ne l’appliqueront pas à la rentrée 2026-2027. C’est le cas du conseil d’administration de l’Université Rennes 2, et du président de l’EHESS, Romain Huret. De son côté, le président de l’Université Clermont Auvergne, Mathias Bernard, est bien trop seul à appeler clairement à l’abandon de ce décret.

D’autres universités adoptent des postures encore plus ambivalentes : les discours se montrent souvent combatifs, les pratiques, elles, ne suivent pas. Ainsi, lUniversité Evry-Paris Saclay a réussi à faire voter les exonérations des étudiant·es extra-communautaires avant la mise en œuvre du décret, mais l’appliquera tout de même à la rentrée 2027/2028. L’AMU, quant à elle, exprime sa grande radicalité en se déclarant « en attente de précisions quant à la mise en œuvre du décret par les autorités compétentes ». Enfin, l’Université de Bordeaux adopte un positionnement ubuesque : son Président Dean Lewis a d’abord accordé une longue interview pour critiquer ce décret, avant d’annoncer l’appliquer dès la rentrée prochaine à peine un mois plus tard.

Cette mesure, on sait déjà quels seront ses effets. Cerise moisie sur le gâteau ranci : l’Université de Strasbourg menace de désinscrire une cinquantaine d’étudiant·es, dans l’incapacité de payer de tels frais. La procédure de désinscription administrative est ainsi bel et bien engagée pour celles et ceux qui n’ont pas pu régulariser leur situation financière. L’établissement pousse le cynisme jusqu’à invalider leur année en considérant qu’iels n’ont purement et simplement jamais été inscrit·es administrativement, privant de diplôme et d’attestation des étudiant·es ayant pourtant payé une partie des frais, suivi les cours, passé les examens et validé leurs semestres. Ce tour de passe-passe permet à la présidence de bloquer la délivrance de leurs résultats au motif que l’inscription n’a jamais été finalisée, alors même que ces étudiant·es ont été sélectionné·es sur critères académiques.

  1. Pour une université antiraciste, ouverte et émancipatrice


Quoi qu’il en soit, nous ne faisons confiance ni au ministère, ni aux présidences d’université pour mener cette lutte. Nous l’affirmons avec force : personne ne devrait avoir le pouvoir d’accorder arbitrairement un droit à étudier. L’accès à l’Université doit être enfin totalement gratuit pour toutes et tous, sans distinction d’aucune sorte.

C’est la raison pour laquelle nous appelons les étudiant·es, les personnels et les enseignant·es-chercheur·euses, à se mobiliser pour faire pression sur ce gouvernement et ses relais, en leur signifiant par tous les moyens le dégoût qu’inspire cette mesure. Nous appelons aussi tout particulièrement à la solidarité avec les étudiant·es étranger·ères extracommunautaires : il faut les informer à la fac, sur leurs lieux de travail, dans les Crous et les soutenir le plus possible, moralement voire financièrement. Plus largement, nous appelons à la convergence avec les luttes antiracistes et contre l’extrême droite, qui fourmillent aujourd’hui en France, mais demeurent atomisées, que ce soit dans la rue, à l’échelle des quartiers, au sein des musées, de l’espace associatif, culturel et universitaire. Nous appelons aussi au soutien aux associations d’aide aux étranger·ères qui, elles aussi, subissent la répression institutionnelle.

Nous demandons à toutes et tous les président·es d’université à faire le minimum en refusant unanimement d’appliquer cette mesure.

Enfin, nous exigeons l’abrogation immédiate de ce décret par le gouvernement.


Le 30 juin 2026.

Association Nationale des Candidat·e·s aux Métiers de la Science Politique (ANCMSP)