Présentation
Ce 18 septembre, Mémorial a annoncé la disparition d’un des piliers historiques de cette organisation dans la région de Krasnoïarsk. Il faut saluer l’action de ces militants qui, en Russie, ont commencé à la fin des années 80 à restaurer la mémoire des victimes de la répression stalinienne et bureaucratique. Si, durant les années 80 et 90, la vérité sur cette répression a pu émerger et s’affirmer, depuis l’accession au pouvoir de V Poutine, de façon méthodique et implacable, tout a été défait ; l’organisation Memorial a été déclarée « agent de l’étranger », ses locaux fermés, ses publications censurées, ses membres soumis à une répression vicieuse et grandissante, les musées et monuments érigés en mémoire des victimes ont tous étaient fermés ou détruits.
Il faut impérativement saluer l’action de ces militants luttant héroïquement dans des conditions de plus en plus dures. Nous ne doutons pas que la vérité historique finira par s’imposer même si le chemin est long et douloureux.
Document
Le 15 septembre, notre camarade et collègue Alexeï Babi, de Mémorial Krasnoïarsk, est décédé.
À l’amertume et au manque de mots pour dire l’ampleur de cette perte, humaine et civique, s’ajoute aujourd’hui l’impossibilité désespérante d’exprimer publiquement tout ce qui devrait l’être¹, et de donner ouvertement accès à l’immense héritage laissé par Mémorial Krasnoïarsk.
Avec Vladimir Birger et Vladimir Sirotinine, Alexeï Babi était présent dès les origines de Mémorial Krasnoïarsk, une organisation fondée le 9 mars 1988. Elle s’appelait alors « Destins humains » et devint Mémorial six mois plus tard. Vladimir Sirotinine fut élu président, tandis que Babi et Birger devinrent ses adjoints. « Et le jour même, nous nous sommes mis au travail », écrit Babi.
C’est ainsi qu’Alexeï Babi a travaillé jusqu’à ses derniers jours. Avec minutie, avec authenticité, avec constance. S’attaquant à une avalanche après l’autre, dépouillant des listes de plusieurs milliers de personnes déportées, arrêtées, fusillées — tout ce que l’appareil répressif soviétique avait laissé derrière lui dans l’une des plus vastes régions du pays. « À l’entrée : le chaos, le désordre, des formats disparates. À la sortie : des archives classées et numérisées, des livres de mémoire, un site internet. Une machine à détruire le chaos », écrivait-il à propos de lui-même.
Mais lorsqu’il mettait de l’ordre dans le chaos des listes de convois, jamais il ne perdait de vue, au milieu des papiers d’archives et de la foule des noms — même dans les listes établies par familles ! — le destin de chaque personne.
« Inconsciemment, nous associons le martyre soit à un grand talent, soit à un passé héroïque. Ce faisant, nous réduisons l’ampleur de la tragédie. Il n’y a pas eu des millions de Iakir², mais il y a bien eu des millions de victimes ! Reconstituons leurs biographies ordinaires. Et accrochons aux murs leurs photographies ordinaires. Au fond, voilà la devise de plusieurs décennies de travail de Mémorial. »
L’un des principes essentiels, clairement revendiqué par Babi, consistait à mettre méthodiquement à la disposition du public tout ce qui avait été recueilli et découvert : sur le site, accessible à tous³. Il ne voulait pas s’en remettre à sa propre mémoire. Tout en publiant quotidiennement les résultats de son travail, Babi ne recherchait jamais les présentations spectaculaires ; il les refusait même lorsqu’on lui en proposait.
« D’une manière générale, notre organisation n’est pas tournée vers les actions publiques, mais vers le travail archivistique et documentaire : les archives (publiques, institutionnelles et les nôtres), le site internet, le travail avec les gens (correspondance, accueil, expéditions et entretiens). Et au fil du temps, cela est devenu de plus en plus évident. Aujourd’hui, nous sommes même complètement “passés dans le cloud”, autrement dit nous sommes devenus une communauté en ligne. Cela n’a pas grand-chose à voir avec la situation dans le pays : c’était prévu ainsi. »
Le 15 septembre, dans les échanges entre collègues autour de cette perte qui nous touche tous, certains mots revenaient sans cesse : « vieux sage », « figure tutélaire », « pilier »…
Alexeï lui-même faisait partie de la communauté des « stolbistes ». Depuis la fin du XIXe siècle, les Stolby de Krasnoïarsk — ces grands piliers rocheux — attirent des personnes réunies par une même aspiration à la liberté. Aujourd’hui encore, on peut lire sur l’un de ces rochers le mot « Liberté », inscrit là en 1899.
Il semble que, ce 15 septembre 2026, nous ayons perdu l’un de ces piliers qui donnaient à Mémorial sa solidité, jusque dans les années les plus instables et les moins libres.
¹ Pour des raisons de sécurité, il n’est aujourd’hui plus possible de rendre publiques certaines informations concernant les personnes qui ont été liées aux activités de Mémorial. Le 9 avril 2026, la Cour suprême de Russie a déclaré le « Mouvement public international Mémorial » organisation « extrémiste » et en a interdit les activités sur le territoire russe. La décision et les listes publiées par la suite par les autorités russes visent plusieurs dizaines d’organisations et de structures considérées comme liées à Mémorial, parmi lesquelles Mémorial Krasnoïarsk et Mémorial France. Cette situation expose les personnes se trouvant en Russie et ayant participé aux activités de Mémorial à des risques particuliers.
² Iona Emmanuilovitch Iakir (1896-1937) était un important commandant de l’Armée rouge. Arrêté pendant les Grandes Purges staliniennes dans le cadre de l’« affaire Toukhatchevski », il fut condamné à mort et exécuté en juin 1937. Il fut réhabilité à titre posthume en 1957. Dans ce passage, Alexeï Babi prend Iakir comme exemple d’une victime célèbre des répressions pour rappeler que l’immense majorité des millions de victimes étaient des personnes ordinaires, dont Mémorial s’attache précisément à restituer les noms, les visages et les biographies.
³ Le site de Mémorial Krasnoïarsk, fruit de plusieurs décennies de travail et donnant accès à une masse considérable de documents, de bases de données et de témoignages sur les répressions soviétiques, a été temporairement fermé afin d’assurer notamment la sécurité d’Alexeï Babi lui-même, à la suite de la décision des autorités russes visant le mouvement Mémorial et plusieurs dizaines d’organisations et de structures considérées comme lui étant liées.
Source : https://memorial-france.org/alexei-babi-un-pilier-de-memorial-a-krasnoiarsk/