Sous la crise du Brexit, l’affaiblissement séculaire de l’impérialisme britannique.

Ce 19 octobre 2019, le parlement britannique, réuni un samedi pour la première fois depuis la guerre des Malouines, devait, espérait la presse européenne, ratifier l’accord enfin trouvé sur un Brexit « pas dur » entre Boris Johnson et la Commission européenne.

Car, oyez la bonne nouvelle, l’impossible s’était réalisé, un accord avait été trouvé ! Ceci mérite une explication, car la version officielle qui, en gros, en attribue le « mérite » aux cernes sous les yeux de M. Michel Barnier, ne permet pas d’y rien comprendre.

B. Johnson a capitulé sur un point essentiel, sur lequel les tories et lui-même avaient voici peu fait tomber Theresa May : le maintien de l’Irlande du Nord dans l’espace économique de l’UE et le positionnement de la frontière douanière dans la mer d’Irlande. A juste titre de leur point de vue, les nostalgiques de la gloire de l’Empire, les défenseurs de l’United Kingdom (le Royaume Uni – unissant quoi ? eh bien, précisément : la Grande-Bretagne et l’Irlande colonisée, aujourd’hui réduite à l’Irlande du Nord, d’où son nom !), et les unionistes « protestants » du DUP, poussent des hurlements.

C’est là-dessus que Boris Johnson est soudain devenu conciliant, et les cernes de Michel Barnier ne sauraient en expliquer quoi que ce soit. Pour comprendre ce recul clef sur une question tout à fait centrale concernant la monarchie et les vieux habits défraîchis de l’impérialisme britannique, il faut remonter quelques semaines en arrière et franchir l’Atlantique. Au mois d’août, 54 élus au Congrès américain, démocrates et républicains, se définissant comme d’origine irlandaise ou comme « amis de l’Irlande », ont formé un « caucus » rappelant que les États-Unis sont garants de l’accord dit du « vendredi saint » [Good Friday Agreement ] qui a mis fin à la « frontière physique » séparant l’Irlande du Nord du reste de l’Irlande. Et, surtout, ils ont affirmé qu’il ne saurait y avoir d’accord commercial tel que celui que préparent Trump et Johnson comme alternative à l’UE pour Londres, en cas de remise en cause de cette absence de frontière. Leurs soutiens au Congrès US ont augmenté depuis, Nancy Pelosi , sa présidente, s’y joignant.

Naturellement, ces développements sont concomitants à la formidable crise au sommet de l’impérialisme US autour de l’impeachment et des « trahisons » militaires de Donald Trump. Il est apparu à Johnson que sa politique d’alignement économique sur Washington demandait ce recul. Et il l’a concédé.

Rien n’est plus faux que de raconter, comme on peut encore le lire ça et là, que ce serait le « capital financier de la City » qui combat le Brexit, lequel serait exigé par la légitimité populaire du référendum de 2016. Les personnages qui entourent Johnson, comme Jacob Rees-Mog le notoirement méprisant représentant de son gouvernement aux Communes, et Johnson lui-même, forment une clique typiquement britannique, si l’on peut dire, aux intérêts fondamentalement financiers et immobiliers. A la différence de Trump, dont la fortune, elle aussi financière et immobilière, est directement liée au blanchiment de l’argent des oligarques russes, cette clique pro-Brexit, ultra-conservatrice, ultra-thatchérienne, n’est pas ressentie comme un corps étranger à l’establishment : elle est au contraire la quintessence, la substantifique moelle de ce qu’est aujourd’hui la jet set assise sur la City.

Mais justement, elle incarne fort bien le déclin historique de la City et, en ce sens, l’échec historique du thatchérisme en tant que le thatchérisme était une tentative de ressusciter l’impérialisme britannique dans une connexion étroite avec Washington (l’axe Reagan-Thatcher), comme épicentre de la mondialisation financière relié aux paradis fiscaux du monde entier (et rétrocédant, dans la perspective de son intégration à ce processus, Hong-Kong à la Chine « populaire »). Pendant des années la City a été à nouveau n°1 pour la capitalisation boursière planétaire, mais non plus comme foyer central d’exportation de capitaux comme au bon vieux temps de l’Union Jack, avant 1929, mais en position de centre mondial des services financiers, ce qui toutefois faisait illusion : c’était là, au fond, l’illusion principale du thatchérisme. Ce n’est plus le cas : le London Stock Exchange n’est plus que la 6ème place boursière mondiale, après Wall Street, le NASDAC également à Wall Street, Tokyo, Shanghai, Hong-Kong.

Le véritable point de blocage, depuis 2016, sur la mise en œuvre du Brexit, portait sur l’Irlande. Le maintien de l’Irlande du Nord dans l’espace économique de l’UE, bien que sa monnaie soit la Livre Sterling et non l’euro, porte en lui la réunification de l’Irlande, vieille exigence démocratique et nationale dont la disparition de la frontière physique entre les deux Irlande en 1998 était la vraie victoire. Que Paris surtout, et Berlin, puis le « caucus » des congressistes US, se soient montrés d’une telle inflexibilité sur ce point avec l’impérialisme britannique, non pas par sympathie pour la réunification démocratique de l’Irlande mais par crainte de la crise qu’ouvrirait le rétablissement d’une frontière physique terrestre, permet de mesurer à quel point l’impérialisme britannique, qui fut le cœur du capitalisme mondial, de l’industrialisation, où Marx écrivait le Capital, est dévalué.

Le glorieux programme de Johnson est celui du déclin convulsif. Son accord mis en œuvre conduirait inéluctablement à la demande par l’Écosse soit de l’indépendance, soit, pour le moins, d’un statut comparable à celui de l’Irlande du Nord. Les données économiques d’un pacte de libre-échange commercial avec les États-Unis conduisent à la précarisation accrue du salariat et à la déstructuration des services publics, notamment du NHS (Santé publique), au cœur des discours de Jeremy Corbyn, qui, dépecé, serait livré aux entreprises « médicales » US (dont le grand succès, rappelons-le, est d’avoir rendu addicts aux opiacés des millions de working poors aux États-Unis …). Johnson reculait sur la question irlandaise tout en maintenant tout ce qui, dans le « Brexit » qu’il prépare, vise à reprendre la thatcherisation au point où elle s’était arrêtée.

Seulement, cette « thatcherisation au carré » ne restaurera pas la puissance britannique. Elle ne peut être mise en œuvre qu’en agressant les salariés de tout le pays et en commençant par tenter de les diviser, au nom du Brexit, entre nationaux et non nationaux : les dizaines de milliers d’espagnols et de portugais travaillant dans le NHS, le million de polonais, les centaines de milliers de salariés français, jeunes ou non, précaires ou non, … seraient les premières victimes d’une régression généralisée. Régression au terme de laquelle le reste de l’empire – une Angleterre clivée entre un centre londonien parasitaire et financier mais perdant une grande partie de son cosmopolitisme, donc décadent, et des campagnes post-industrielles dévastées – pourrait presque devenir à terme, en caricaturant (un peu ?) quelque chose comme … le 52ème État croupion des États-Unis (Porto-Rico étant, dans ce cas de figure, le 51ème) !

Il n’est donc pas surprenant que, ce samedi 19 octobre, les Communes n’aient, une fois de plus, pas marché – que ce soit par opposition à la menace sur le NHS et les droits sociaux comme le dit Corbyn, ou par dépit de la décomposition de l’empire acceptée par le capitulard Johnson – et que les Communes aient voté un amendement tentant de reporter l’échéance. Il ne s’agit pas là d’un affrontement entre les représentants de la volonté populaire – Johnson et Rees-Mog ! – et un « parlement bourgeois », comme une pensée conservatrice (dominante dans les milieux militants, à la différence des couches sociales révoltées) peut le croire en France, où il est temps de ne pas plaquer sur le Royaume-Uni notre propre histoire du référendum manqué par Chirac en 2005, car ce n’est pas exactement la même histoire.

Comme on l’a vu, suite à ce vote de samedi, Johnson a enrichi encore l’opéra bouffe en cours en envoyant une lettre signée et une lettre non signée à Bruxelles, et en en faisant écrire une troisième par son ambassadeur. Il est parfaitement possible que, dans quelques jours, le Brexit soit proclamé accompli par Downing Street et reporté par Westminster. On verra. Ce qui est sûr est que l’implosion des deux grandes constructions anglo-saxonnes, Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord et République des États-Unis d’Amérique du Nord, 11 ans après l’entrée dans la crise financière globale du capitalisme en 2008, et alors que la crise climatique s’accélère, constitue un moment nouveau de l’histoire globale sur lequel il y a largement matière à rire, à pleurer, et surtout à comprendre.

Surtout à comprendre : la pire imbécilité serait de ricaner de cette crise, comme si la France, l’Allemagne, l’Italie, sans oublier la monarchie espagnole, défiée par la nation catalane, sans pour autant représenter les Espagnols … se portaient mieux !

L’UE n’est pas une construction démocratique associant les peuples, le Brexit montre que la rupture capitaliste avec elle peut être pire encore, et donc la question de la prise en charge de ces aspirations démocratiques à la libre association des peuples est pleinement ouverte, pour l’avenir et dès à présent.

VP, le 21/10/2019.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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