Les femmes kurdes ont pris une place importante dans la mobilisation et sont en première ligne contre Daech et les armées d’Erdogan. Comment ces femmes kurdes ont-elles pu s’organiser et prendre les armes contre Daech ?

Ainsi que le soulignait déjà en 2015 Nursul Kilic, représentante en Europe du Mouvement des femmes kurdes dans une interview au journal Le Point :

« Elles sont imprégnées de l’héritage de résistante des femmes kurdes : des artistes, des chanteuses comme Aysha Shan, Meryem Xan, ou Sakine Cansiz (une des fondatrices du PKK) qui chantent ou prennent la parole pour le pouvoir avec les femmes et la démocratie. »

« Ce mouvement s’est structuré en 1987 avec l’Association des femmes Kurdes. Celle-ci a permis aux femmes de s’organiser indépendamment et de s’interroger sur le rôle de la femme dans la famille, sur la laïcité, sur l’émancipation. Pour que les femmes se rendent compte qu’elles ne sont pas des esclaves, qu’elles ne doivent pas se soumettre au système patriarcal, aux règles du mari, du père ou du frère. Les femmes sur le front ne sont que l’avant-garde de ce vaste mouvement international… »

« Elles sont prêtes à mourir pour leurs idées. Le régime militaire et policier d’Erdogan tue, viole et assassine aussi bien des militantes, étudiantes, des petites filles qui allaient à l’école, des femmes enceintes…aussi depuis les élections de juin, 400 femmes ont été assassinées par l’armée ou la police. Et c’est bien les femmes qui sont visées (ce que j’appelle aussi un « féminicide ») »

« C’est cette violence du système patriarcal qui va des excisions aux mariages forcés, de la violence conjugale à la torture en prison, de la vente des femmes dans les bazars de l’esclavagisme sexuel de l’État Islamique aux passeurs esclavagistes en tout genre… »

« C’est le sort que subissent entre autres les femmes dans les pays en guerre (Mali, Niger, Yémen, Kurdistan, Syrie, Irak), mais aussi ailleurs dans le monde (Brésil, Indes, Noires aux USA, etc.). »

Nous partageons cette analyse fondée sur l’expérience de décennies de luttes dans lesquelles les femmes ont affirmé et gagné leur place propre. Ceci est particulièrement visible dans le mouvement national kurde actuel, surtout du fait de la guerre avec Daesch et Erdogan. Mais c’est aussi l’illustration d’une tendance internationale de fonds. Partout les femmes rejettent l’oppression et l’exploitation dans tous les domaines : salaires et emplois, mais aussi avortement, contraception, divorce, liberté de faire sa vie, mais encore défense du droit à la vie menacé par les violences conjugales ou familiales, les viols, les excisions, l’exploitation sexuelle, sans oublier l’oppression religieuse et toutes les lois rétrogrades.

La contribution des femmes kurdes, tant au mouvement national kurde qu’à la poussée internationale des femmes, est un fait incontournable qui n’a rien eu d’un feu de paille. Au contraire, depuis son apparition, il n’a pas régressé, il s’est enraciné et élargi. Seule une terrible défaite infligée par la contre-révolution pourrait le faire reculer ou disparaître.

Cependant, il est nécessaire de ne pas occulter des problèmes politiques de fond qui se posent au Rojava et en Syrie, alors que bien des militants de la gauche radicale, voir des libertaires ayant souvent le mot « Kronstadt » à la bouche dans les polémiques, se focalisent exclusivement sur la place des femmes kurdes dans cette lutte.

Nursul Kilic affirme :

« Un système confédéraliste est déjà en place dans le Rojava, le Kurdistan syrien, comprenant les trois cantons Afrin, Ciziré et Kobané qui sont « autogérés » selon un mode de consensus collectif, le multi-culturalisme, l’économie alternative et surtout l’égalité femmes-hommes, la parité absolue avec un système de co-présidence de chaque gouvernement cantonal. »

… mais cela ne constitue pas plus qu’un effet de vitrine politique.

Il faut souligner que le confédéralisme démocratique à la Murray Boochkin n’est que l’habillage d’un choix politique : celui consistant à abandonner le combat pour un État national kurde remettant en cause les frontières des États existants, et donc à renoncer à l’unification des Kurdes de Turquie, de Syrie, d’Irak et d’Iran. Il s’agit au mieux de gagner un espace libéré kurde au sein d’un État syrien inviolable, permettant éventuellement de fournir une base arrière pour les actions du PKK en Turquie.

Face au soulèvement révolutionnaire syrien de 2011, le PKK/PYD a accepté de prendre en charge la gestion du Rojava dans le cadre de l’effondrement de l’appareil d’État de Bachar El Assad. Pire les forces kurdes des FDS ont participé à des combats aux côtés des forces assadistes, créant de solides récriminations parmi les populations arabes ou turkmènes et aidant ainsi à les jeter dans les bras de forces réactionnaires islamistes. Enfin, même si les combattantes kurdes ont courageusement et efficacement battu Daesch, elles l’ont fait dans le cadre d’un accord bien plus que « tactique » avec l’US Army et les forces françaises. Dans cette affaire, il ne s’agit pas que de logistique militaire mais bien de l’insertion de combattants dans un dispositif découlant des choix stratégiques de grandes puissances.

Le Rojava est ainsi devenu « une terre promise de la révolution, une de plus, mais soutenue et armée par l’oncle Sam, une inexplicable étrangeté… ». Étrangeté qui se retourne aujourd’hui, après les choix fantasques de Donald Trump, en un piège mortel.

La rédaction d’Aplutsoc l’affirme  : « Le peuple veut la chute du régime, en arabe, en persan, en kurde, bientôt en turc ! »…C’est la ligne de force du moment présent, de Téhéran à Beyrouth, du Caire à Khartoum, d’Alger à Ankara. Mais cela ne serait pas valable pour Idlib et le Rojava ?

La seule alternative, c’est de construire un mouvement socialiste et démocratique de masse, donc féministe, dans l’indépendance à l’égard de toutes forces du capital…et donc en dehors des alliances et des combines avec les puissances impérialistes comme avec les tyrans secoués par leur peuple. Les combattantes kurdes méritent un tel choix politique, car elles ont déjà payé un lourd tribut dans le combat pour la liberté et aussi, parce que les intérêts historiques des femmes dont elles sont porteuses, le réclament.

Louise Trio, le 23-10-2019.