La Conférence 2019 du Parti Travailliste : un bref compte-rendu, par Roger Silverman

Beaucoup d’entre nous ne seront pas surpris d’apprendre que la récente conférence du Parti travailliste n’a rien à voir avec ce que la presse et les médias en ont rapporté. Pour eux, c’était un désastre : des factions rivales mettaient le parti en pièces à propos du Brexit et de l’antisémitisme, et la direction de Jeremy Corbyn était terminée. Ce n’était pas la conférence à laquelle j’ai assisté, en tant que délégué de circonscription (CLP *) de mon parti.

La première chose que les médias ont omis de mentionner, c’est le programme présenté en avant-première du prochain manifeste électoral, dans les discours successifs prononcés par les ministres du gouvernement fantôme travailliste, parmi lesquels John McDonnell et Jeremy Corbyn. C’est le programme de loin le plus radical depuis 1945, comprenant notamment…

  • un programme complet pour une révolution industrielle verte ; zéro émission carbone d’ici 2030 ;
  • l’introduction dans un délai de 10 ans de la semaine de travail de travail de 32 heures ;
  • la renationalisation de l’électricité, du gaz, de l’eau, des chemins de fer et de la poste ;
  • le service national de santé (NHS) ramené entièrement au public ; prescriptions gratuites pour tous ; fabrication publique de médicaments génériques pour mettre fin aux profits des sociétés pharmaceutiques ;
  • l’éducation permanente gratuite ; la fin des frais de scolarité des étudiants ; intégration des écoles privées dans le système public d’éducation ;
  • l’assistance sociale gratuite à vie ;
  • un droit universel garanti à la justice ; rétablissement de l’aide judiciaire ; la fin de la privatisation des prisons ; une réforme pénale radicale ;
  • Et bien plus encore.

En outre, il était particulièrement encourageant qu’une motion de la conférence provenant de la salle sur l’immigration ait été adoptée à une écrasante majorité, appelant à une liberté de circulation et à un droit de vote illimités pour tous les résidents.

Les travaillistes ont réussi à éviter trois pièges mortels destinés à faire échouer la conférence.

1) Une proposition maladroite et provocatrice presque certainement une tentative délibérée de sabotage – a été faite à la veille de la conférence par Lansman, leader du mouvement officieux Momentum (créé à l’origine pour soutenir le leadership de Corbyn, mais actuellement manipulé par Lansman pour miner systématiquement ce leadership ) : supprimer le poste de Leader adjoint. Le renvoi de l’actuel titulaire de ce poste, Tom Watson – détesté comme instrument de la droite [du parti] – aurait été accueilli avec enthousiasme par la très grande majorité des membres ; mais déployer des ruses constitutionnelles sournoises pour supprimer arbitrairement son poste plutôt que de le combattre honnêtement sur des questions politiques aurait été un cadeau aux ennemis du Labour et aurait honteusement occulté les véritables et légitimes raisons de le destituer.

2) Il n’y avait qu’une seule différence sérieuse d’orientation politique à la Conférence, à propos du Brexit. Il y avait un soutien substantiel, en particulier parmi les jeunes délégués, en faveur de l’engagement inconditionnel des Travaillistes pour le Remain dans l’attente d’une renégociation, plutôt que d’adopter une orientation qui pourrait surmonter la division artificielle actuelle et réunir la classe ouvrière. Cette orientation a été rejetée en faveur de la politique de Corbyn consistant à essayer d’abord de négocier un accord respectant au moins les garanties de base existantes en matière de droits des travailleurs, de protection du consommateur et de normes environnementales, puis de soumettre le résultat de la négociation à un nouveau référendum dans lequel les électeurs auraient la possibilité de voter soit pour sa ratification, soit pour rester dans l’UE. Une conférence spéciale serait ensuite organisée pour déterminer l’attitude du Parti Travailliste.

3) Tom Watson avait programmé un discours pour l’avant-dernier jour de la conférence, dans lequel il avait prévu de remuer à nouveau les calomnies d’antisémitisme. Cela aurait provoqué une tempête d’ interruptions, des protestations furieuses et des départs massifs – encore une fois, une diversion idéale par rapport à la capacité d’attraction politique du Labour. Heureusement, ce désastre a été évité par l’intervention fortuite de la Cour suprême la veille, déclarant illégale la suspension du parlement par Boris Johnson. Le Parlement a été convoqué à nouveau le lendemain et l’intervention de Watson a été miraculeusement écartée de l’ordre du jour.

Les délégations syndicales (**), faisant passer leurs votes bloqués par-dessus la tête de leurs militants, ont, comme d’habitude, joué un rôle très conservateur. Ce sont leurs votes qui ont confirmé une nouvelle règle bureaucratique draconienne prévoyant des expulsions accélérées et qui ont rejeté la proposition de rétablir la clause n°4, la clause socialiste historique de la constitution du parti travailliste supprimée par Tony Blair en 1994 (***). Dans les deux cas, les délégués de circonscription du parti avaient voté massivement dans l’autre sens. Il est significatif que 60% des délégués de circonscription se soient prononcés en faveur du rétablissement de la clause 4, contre moins de 1% des délégations syndicales.

Les délégués de circonscription ont été un modèle. La Conférence ressemblait presque à une conférence des Jeunes Socialistes du Parti travailliste des années 1970. Le Parti travailliste dispose d’une masse d’adhérents véritablement radicale. Et comme chacun des plus de 10 000 membres présents représentait peut-être jusqu’à cinquante militants locaux, cela pourrait signifier qu’un demi-million de personnes seraient prêtes à sortir dans la rue pour faire campagne pour une victoire du parti travailliste sur un programme qui ne changerait pas seulement la Grande-Bretagne, mais changerait l’ ambiance dans toute l’Europe.

Cela dit, nous devons faire face à une réalité moins chatoyante : la perspective d’une majorité travailliste aux prochaines élections est pour le moins hautement improbable ; la classe dirigeante remue ciel et terre pour empêcher la formation d’un gouvernement travailliste sous la direction de Corbyn ; et même dans ce cas, une pression écrasante serait exercée pour contrecarrer, saboter et faire échouer son programme. Ce que cette conférence a prouvé, sans aucun doute, c’est qu’un mouvement socialiste de masse de la classe ouvrière est en train de naître et sera prêt à défendre ses intérêts. (…)

Nous avons connu les premiers débuts d’une présence effective du WIN à la Conférence. Soixante-cinq exemplaires d’On The Brink ont été vendus. Certes, cela ne représente pas un impact énorme sur les milliers de délégués et de visiteurs mais comme notre publication était nouvelle et inconnue et que toute sa vente a été réalisée au cours de discussions individuelles, c’est un début prometteur.(…) Plusieurs militants de premier plan ont promis d’écrire pour nous et il y a toutes les possibilités pour qu’On The Brink devienne un forum de discussion reconnu au sein de la gauche travailliste.

Roger Silverman, Londres.

Notes de la rédaction

* En tant que parti parlementariste, fondé pour représenter au plan politique et législatif les intérêts et les revendications du mouvement syndical, le Labour Party a une structuration basée essentiellement sur le découpage des circonscriptions électorales parlementaires, sous la forme des CLP (Constituency Labour Party – littéralement le Labour Party de telle ou telle circonscription ), éventuellement redécoupés en sections locales de quartier ou de municipalité (Wards )

** Le parti travailliste étant le « parti des syndicats », sa conférence comprend d’une part, la représentation des adhérents directs des sections locales et d’autre part, la représentation des différents syndicats soutenant politiquement et financièrement le parti. L’un des problèmes politiques récurrents de la gauche travailliste pour l’emporter durablement passe non seulement par l’adoption d’une orientation à gauche du parti, mais pose aussi le besoin d’une revivification et d’une démocratisation profondes de tout le mouvement syndical britannique pour que la couche dirigeante des syndicats n’en fasse pas qu’à sa tête par dessus… celles des syndiqués.

*** La clause IV initiale, adoptée en 1918, prévoyait « la propriété commune des moyens de production, de distribution et d’échange ».

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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