Crise à Washington et guerre contre la révolution au Proche et Moyen-Orient.

L’annonce de Trump : ni une surprise ni une nouveauté, mais …

L’annonce par Trump du retrait des troupes US de Syrie du Nord avec feu vert à Erdogan soulève une vague d’indignation. La chose n’a pourtant par elle-même rien de nouveau et encore moins d’imprévisible, et la défense des Kurdes et des autres peuples de cette région exige de comprendre sérieusement ce qui se passe et de ne pas se payer de mots. La source de l’annonce n’est pas locale, elle est à Washington, dans la spectaculaire et historique crise au sommet de l’impérialisme nord-américain. C’est de là qu’il faut partir pour analyser cette situation.

En effet, voici 10 mois, le même Trump annonçait déjà le retrait des troupes US de Syrie, tout en poussant le secrétaire à la Défense d’alors, James Mattis, à la démission. Et déjà cette annonce était de manière évidente reliée à la montée lente mais, selon nous, inexorable, du spectre de l’impeachment. Elle était d’ailleurs déjà connectée à des attaques de Trump visant un autre secteur clef de l’État impérialiste US, à savoir sa banque centrale, la Fed. Or, ledit retrait n’a finalement pas eu lieu. De facto, le Pentagone et l’état-major ont saboté sans phrases les ordres présidentiels.

Si, cette fois-ci, c’est plus grave, c’est que la situation de Trump est beaucoup plus grave. La plupart des médias et des commentateurs l’ont cru sauvé définitivement après le vrai-faux enterrement du rapport Mueller ce printemps, qui pourtant ne l’innocentait en rien du soupçon notoire, avéré et, de fait, accepté implicitement comme parfaitement exact, d’être, pour des raisons mafieuses, et cela de longue date, un homme de paille de Poutine. Trump a joué la comédie de la montée aux extrêmes avec l’Iran, au bord de la guerre. Dans le même temps, il entreprenait de contre-attaquer à sa manière, en vue des prochaines présidentielles, par rapport au rapport Mueller et à ses suites. Comme on le sait maintenant, pendant qu’officiellement se préparait la guerre avec l’Iran, il exerçait des pressions sur le nouveau président ukrainien, Zelenski, pour que celui-ci diligente des poursuites contre le fils de Joe Biden, éventuel adversaire démocrate de Trump, cet Hunter Biden qui, pour le moins, profite de la renommée paternelle pour faire des «affaires». Depuis, la chose a éclaté en public, ainsi que le fait que Trump a remplacé l’appareil d’État régulier des Affaires étrangères US, concernant les relations avec l’Ukraine, par une bande privée conduite par Rudi Giuliani, et a envoyé Mike Pence sur place (son vice-président qui serait donc président en cas d’impeachment) fin août pour le compromettre, ce qui semble être fait.

Les analystes superficiels, ceux pour qui il n’y a jamais rien de nouveau sous le soleil ou pour qui la crise aux sommets d’un État n’est jamais que turpitude superficielle, peinent à comprendre que cette fois-ci, c’est plus grave que jamais pour Trump, parce que tout ce qui s’est accumulé de charges explosives aux sommets de l’État est en train de pétarader en cascade. Dans les sommets, la question est celle de savoir à quel degré les hautes sphères républicaines vont le lâcher en prenant le risque d’être emportées avec lui. A la base, cette crise intervient alors que la polarisation sociale monte, alors que se déroule la plus grande grève depuis très longtemps, dans l’automobile.

L’annonce concernant le Nord de la Syrie et la Turquie, de la part de Trump, est un coup directement lié et fonction de la crise qui le cerne. Il fait mine d’appliquer son programme pour son noyau électoral (plus de «guerre sans fin» soi-disant contre le terrorisme). Il le fait en catastrophe dans des circonstances qui profitent avant tout à tout ce que l’impérialisme US compte de partenaires-adversaires dans le secteur, d’Erdogan à Daesh en passant par Bachar, Rohani et, bien entendu, Poutine. Il le fait dans le prolongement du congédiement de John Bolton début septembre, le conseiller à la sécurité nationale qui incarnait la ligne dure anti-Iran, et alors que depuis, le bombardement (iranien, houthi ou chiite irakien, donc à chaque fois iranien en dernière analyse) du principal site pétrochimique saoudien, et les coups reçus par le régime de Mohamed Ben Salmon au Yémen, ont commencé à pousser l’Arabie saoudite vers l’effondrement.

En résumé, Trump sème la panique du propre point de vue des intérêts impérialistes US bien compris, tout en se conformant à une dimension de ses intérêts : garder le lien avec la Turquie (toujours membre de l’OTAN) voire le reconstituer. Que cette politique soit incohérente, erratique, cause de désordre du propre point de vue de l’«ordre mondial», est désormais une évidence communément admise. Au-delà de la personne de Trump qui convient parfaitement à ce phénomène, nous assistons à la volcanique implosion de l’impérialisme américain (1).

Trump suscite Erdogan contre son propre état-major.

Ce qui différencie l’annonce actuelle de Trump de celle de fin décembre 2018 est qu’elle a été préparée avec Erdogan, et qu’elle est assortie d’un feu vert apparent donné à la progression des troupes turques sur une «zone tampon» de 30 km en Syrie, c’est-à-dire à la guerre de l’armée turque contre les milices YPG, et, plus fondamentalement, contre le peuple kurde.

En recourant à Erdogan, Trump tente de court-circuiter son propre état-major acculé à ce qu’un éventuel sabotage de ses ordres soit rendu impossible, à moins de tirer sur les troupes turques, autrement dit de faire la guerre à l’encontre de la volonté du président des États-Unis d’Amérique et contre son partenaire et allié – ce qui, a priori, semble impossible, mais soyons prudents car cette crise est justement celle de toute cohésion et cohérence dans le propre appareil d’État, ici l’appareil militaire, des États-Unis.

A l’heure où sont écrites ces lignes, l’aviation turque a déjà commencé à bombarder des postes-frontières dont celui de Semalka, sur la frontière non pas turko-syrienne, mais irako-syrienne, par où transitait le matériel envoyé par la «coalition» (principalement les États-Unis) aux FDS («Forces Démocratiques Syriennes», principalement le parti kurde PYD et ses milices YPG), testant ainsi la non-résistance de l’appareil militaire US paralysé par Trump.

L’annonce de Trump : une trahison ?

L’indignation soulevée par cette initiative de Trump a deux motifs.

L’un est qu’elle déstabilise clairement la situation et relance de nombreux foyers de guerre. De manière immédiate, guerre de l’État turc d’Erdogan contre les Kurdes, mais également possible exploitation de cette conjoncture par Daesh et, plus globalement, approfondissement de l’emprise iranienne sur la région.

L’autre motif est la «trahison» des Kurdes. Les États-Unis avaient fait des FDS, structurés autour des YPG-PYD (c’est-à-dire autour du Parti des Travailleurs du Kurdistan, principal parti national kurde en Turquie, de facture stalinienne et longtemps tenu pour «terroriste» par les États-Unis), leur principal allié, puisque c’est l’impérialisme russe qui « tient» et qui soutient l’appareil d’État de Bachar el Assad ou ce qu’il en reste. Il y avait donc un soi-disant axe américano-kurde. Ce soutien levé, Erdogan peut attaquer.

Sauf qu’il fallait vraiment être aveugle pour ne pas voir que le soutien étatsunien au PKK-PYD-YPG valait ce que vaut le soutien de la corde au pendu.

D’une certaine manière, la mimique de l’indignation de la part de secteurs «anti-impérialistes» à propos de la «trahison» des «Kurdes» par «les Américains» masque le fait qu’ils sont, somme toute, rassurés que tout rentre dans l’ordre, car ce soutien US faisait tache dans leur vision du monde et de la région. Selon cette vision, le Rojava était une sorte de commune libre où des femmes combattantes affrontaient les islamistes. Une terre promise de la révolution, une de plus, mais soutenue et armée par l’oncle Sam, une inexplicable étrangeté …

La réalité est bien entendu différente. C’est Bachar el Assad, lorsque les coups de l’insurrection populaire généralisée et tendant à s’armer l’ont mis au bord de l’effondrement, qui a concédé la gestion de ce territoire au PKK-PYD. C’est donc un morceau d’appareil d’État policier du régime baathiste qui est passé sous le contrôle de ce parti – chambres de torture comprises. Comme zone libérée, on fait mieux : mais l’on a vu jusqu’à des «communistes libertaires», ayant tant et plus le mot «Cronstadt» à la bouche, faire l’apologie du «Rojava libéré» avec des accents dignes du poète Aragon chantant le Guépéou au début des années 1930 !

Une fois sous le contrôle du PKK-PYD cette zone a connu sa propre évolution et ne doit pas être assimilée à la zone contrôlée par le régime de Bachar, mais pas non plus prise pour une enclave libertaire, féministe ou on ne sait quoi. La dynamique de la révolution syrienne a pu sembler devoir l’entraîner, par des alliances avec les forces syriennes insurgées, mais à partir de 2015 le PYD a principalement fait la guerre aux rebelles syriens, à Alep notamment : cette «trahison» là, généralement ignorée par les «anti-impérialistes» qui refusaient de soutenir le peuple syrien, a été très durement ressentie sur le terrain et elle a eu des effets contre-révolutionnaires importants.

Aujourd’hui le secteur réellement insurrectionnel de la Syrie n’est pas le Rojava, c’est Idlib. C’est là que des travailleurs et des citoyens auto-organisés continuent, quand les bombardements russes s’interrompent, à manifester contre les islamistes. La légende du «Rojava autogéré» a largement servi, en Europe et en Amérique du Nord, à faire le jeu du régime tortionnaire et pillard de Bachar dans sa guerre contre le peuple syrien, même s’il est justifié, lors d’affrontement entre Daesh et les YPG, de soutenir ces derniers. Cette fameuse «autogestion» procède, on le sait, de l’ordre donné par le chef omnipotent du PKK, Ocalan, de se rallier au «confédéralisme démocratique et féministe» théorisé aux États-Unis par Murray Bookchin. Concrètement, ceci permet de peindre une magnifique vitrine à l’usage de militants occidentaux, tout en écartant toute revendication nationale kurde démocratique et unificatrice qui remette en cause les frontières et donc les États capitalistes et dictatoriaux existant dans la région, où sont opprimés des Kurdes (Turquie, Syrie, Irak, Iran), laissant la porte ouverte à toute alliance avec n’importe lequel de ces États, et donc surtout, à présent, avec Bachar el Assad, manière de quémander le parrainage de Poutine à la place de celui du Pentagone.

Le soutien aux Kurdes, c’est l’alliance des peuples contre Bachar et compagnie.

Les vertueux indignés qui «soutiennent les Kurdes» et ne connaissent pas les révolutions arabes et les assimilent aux islamistes, et qui ne voient que «le Rojava» et «Gaza» sur la carte de la région, vont, s’ils lisent ces lignes, s’étouffer un peu plus d’indignation en s’écriant qu’il n’y a pas à faire la leçon à «celles et ceux qui se battent sur le terrain» et sont bien obligés de faire des «compromis» avec qui leur livre des armes.

Mais de ce point de vue, celui de l’efficacité combattante, c’est justement la seule solution véritablement efficace dans la durée qui a été écartée à chaque étape par la direction du PKK-PYD : l’alliance avec le peuple syrien insurgé, la démocratie pluraliste réelle dans toutes les zones libérées, la lutte commune contre les dictatures.

En choisissant de ne jamais couper complètement les ponts avec Bachar, de se positionner en bons miliciens des fournisseurs d’armes par des opérations qui n’ont pas visé que Daesh, mais aussi la résistance syrienne, la direction du PKK-PYD a consciencieusement livré ses positions, armes et bagages, en otages à l’impérialisme US et cela en n’ayant pour toute alternative politique que d’aller faire des enchères analogues avec telle ou telle autre puissance. Ce qui arrive aujourd’hui était prévu, prévisible, attendu, connu. Il n’y a aucune surprise.

Cette critique politique est certes dévastatrice pour cette direction, et nous ne confondrons pas, nous, le courage des combattantes et des combattants qui agissent sous sa tutelle, avec elle. Cette critique ne s’oppose pas au soutien total et inconditionnel dans les affrontements directs opposant FDS et milices YPG à l’armée turque en territoire kurde (à distinguer des opérations de supplétifs de Bachar contre des secteurs syriens insurgés). Bien au contraire, seule cette critique radicale permet d’avoir un soutien désintéressé et internationaliste efficace et réel.

Plus généralement, le soutien efficace aux Kurdes, c’est la défense des revendications démocratiques de tous les peuples de la région.

C’est le soutien aux Égyptiens qui se sont remis à manifester contre al-Sissi malgré la répression.

C’est le soutien à la jeunesse irakienne affrontant les milices chiites du pouvoir, qui ont déjà assassiné des centaines de manifestants depuis une semaine d’affrontements.

C’est le soutien aux revendications démocratiques de l’auto-détermination palestinienne.

C’est le combat pour bouter l’armée saoudienne et ses alliés hors du Yémen tout en refusant la reconstitution d’un État corrompu et policier sous égide houthie.

C’est la perspective de la chute de la monarchie saoudienne et des autres mafias rentières au pouvoir, de ce régime engagé dans une fuite en avant rénovatrice et, surtout, militaro-rentière, par Mohamed Ben Salmon et qui est en train d’entrer dans une crise décisive.

C’est la perspective de la chute du régime islamiste-chiite d’Iran contre lequel grèves, manifestations, mouvement des femmes, persistent à se lever.

Le soutien efficace aux Kurdes ne consiste pas à chanter les louanges du PKK-PYD et à couvrir sa recherche de nouveaux alliés impérialistes après avoir tu pudiquement son alliance avec le Pentagone. Ce soutien efficace passe par un mot d’ordre qui se fait entendre depuis Alger et Khartoum, qui a surgi à Istanbul aussi en 2013, qui est crié maintenant la nuit au Caire et à Suez et qui retentit à Bagdad : Le peuple veut la chute du régime, en arabe, en persan, en kurde, bientôt en turc !

En manière de conclusion.

La chute «du» régime, la chute des régimes : cette perspective révolutionnaire est celle qui doit ordonner toute solidarité sérieuse ne se payant pas de mots (ou de mythes). En face de cela, l’avenir immédiat promis par le capitalisme pétrolier et rentier, c’est la guerre. L’époque des «grandes» interventions américaines type «guerre du golfe» est révolue (elle a d’ailleurs engendré l’époque actuelle), mais la méthode «Obama» puis la méthode «Trump» sont tout autant celles des fauteurs de guerre, à ceci près que plusieurs autres puissances impérialistes et puissances régionales viennent combler les vides. Le régime iranien tout particulièrement, est conduit à exercer une tutelle sur l’Irak, la Syrie, le Liban, le Yémen, et, d’une certaine manière, le Qatar, tout en portant des coups réels au régime saoudien qu’il ne veut pourtant pas renverser car cela, ils le payeraient tous. Cette hypertrophie iranienne temporaire ne conduit à aucune stabilité, mais à l’effondrement. La seule issue démocratique et raisonnable est le renversement des régimes en place. Et si le moment présent est aussi sombre et meurtrier, la responsabilité en incombe avant tout aux forces politiques internationales qui ont décidé que mieux valait Bachar que le peuple syrien.

Ces enjeux concernent le mouvement ouvrier, les partisans de la démocratie et de la révolution dans le monde entier, et aussi la jeunesse mobilisée pour le climat dont la dégradation est causée par la combustion des hydrocarbures, fondement des pouvoirs capitalistes rentiers et tortionnaires de cette région du monde.

Tout particulièrement aux États-Unis. Chasser Trump et Pence et construire une alternative démocratique indépendante représentant la majorité de la population, construire un mouvement socialiste et démocratique de masse dans l’indépendance à l’égard de toutes les forces du capital, passe aussi par le combat pour une politique étrangère démocratique qui, définitivement, ne sera ni celle des Bush, ni celle de Trump, et qui rompe avec quelque camp géostratégique que ce soit. Ceux qui ont soutenu Bachar contre les peuples syrien et kurde sont alignés sur un camp capitaliste.

08-10-2019.

Notes :

(1) «Le capitalisme des États-Unis se heurte aux mêmes problèmes qui ont poussé l’Allemagne en 1914 sur le chemin de la guerre. Le monde est partagé ? Il faut refaire le partage. Pour l’Allemagne, il s’agit d’ « organiser » l’Europe. Les États-Unis doivent « organiser » le monde. L’histoire est en train de conduire l’humanité à l’éruption volcanique de l’impérialisme américain.» (Léon Trotsky, La guerre et la IVème Internationale, 1934).

Depuis que ces lignes furent écrites, l’impérialisme américain a «organisé» le monde. A présent, il n’y arrive plus et il le désorganise tout en se désorganisant lui-même : d’où notre expression de volcanique implosion de l’impérialisme américain !

 

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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