En France, la crise du régime s’approfondit – 1ère partie

Qualifier une situation mouvante. 

C’est la plus grave crise du régime de la V° République depuis mai-juin 1968. Faut-il parler de crise révolutionnaire ou pré-révolutionnaire ? Pas encore de révolution, car une révolution, c’est une crise révolutionnaire qui remporte au moins une première victoire. Et la victoire serait clairement la destitution de Macron, qui causerait et qui amplifierait l’effondrement de la V° République, c’est-à-dire de l’appareil d’État capitaliste spécifique à la France, à savoir cette armature préfectorale, autoritaire, épaisse, étouffante aussi, voire surtout, quand elle orchestre « décentralisation » et « participation ». Mais c’est bien une telle victoire démocratique que profile, souhaite et appelle le mouvement des gilets jaunes, ainsi que les grèves dans les entreprises et les services sociaux, le mouvement lycéen, la vague qui monte pour les salaires, partout.

Pour comprendre cette crise avant de la caractériser d’une formule telle que « révolutionnaire » ou « pré-révolutionnaire », il faut bien prendre en compte le fait qu’elle combine les deux dimensions, celle de la crise en haut, qui a ouvert le processus et qui porte le nom d’ « affaire Benalla », et à travers lui plus généralement une décomposition accélérée, faisant suite à la tentative forcenée de restauration autoritaire de la V° République par Macron, et celle du mouvement d’en bas. Celui-ci ne date pas des gilets jaunes, mais s’il a pris cette forme, c’est en raison de la protection apportée de facto au régime, d’une part par les sempiternelles « journées d’action » intersyndicales combinées à la participation de toutes les centrales syndicales au « dialogue social », lequel consiste à être associés à la façon dont les retraites, les droits des chômeurs, le code du travail ou le statut des fonctionnaires devront être détruits, et d’autre part par la décomposition des partis traditionnels de gauche (et l’expression la plus avancée de celle-ci, la FI). L’explosion qui couvait clairement – ceci n’avait rien de secret – a donc pris une forme spécifique, particulière, s’emparant d’appels initiaux parfois très confusionnistes, puis balayant tout sur son passage.

Un moment « Benalla », amplifié par le départ de plusieurs ministres et la sectarisation d’un gouvernement de copains et de coquins symbolisé par M. Castaner, a donc été suivi d’un moment « gilet jaune », et c’est dans celui-ci que la dimension pré-révolutionnaire de la situation s’est imposée, s’est réalisée. La poussée sociale, sous ces formes spécifiques contournant et forçant les barrières dressées contre elle, a clairement posé la question de la destitution du pouvoir exécutif et de son renversement par l’action directe des masses insurgées. Elle ne l’a pas réalisée à ce jour, mais elle l’a mis à l’ordre du jour, elle l’a inscrit dans toutes les consciences et tous les esprits (y compris chez ceux qui affectent d’y penser toujours en n’en parlant jamais ou en n’en parlant que sur le mode de l’amalgame avec le fascisme, on y reviendra).

Et les mésaventures du sieur Griveaux en ce samedi 5 janvier prouvent s’il en était besoin qu’elle n’est pas disposée à « oublier » cet objectif : régler son compte au pouvoir exécutif.

Voila qui est déjà considérable, et d’une portée internationale qui inscrit les évènements français dans la période historique de lutte de l’humanité pour la vie, posant la question du pouvoir que le prolétariat doit résoudre, période ouverte par les révolutions arabes depuis 2011.

C’est pourquoi l’on peut, pour trancher la question terminologique en prenant bien garde à ne pas figer les choses, parler de crise pré-révolutionnaire, mais dans un sens bien précis : une crise qui met en perspective la nécessité d’une révolution, et donc aussi le débat sur sa nature et son contenu. Les gilets jaunes de novembre-décembre 2018 ont été l’équivalent pour le régime de la V° République de ce que furent les manifestations de Saint-Pétersbourg de janvier 1905 pour le régime tsariste. Et les « quarante ans » souvent évoqués pour dire que « la colère vient de loin » – quand Macron dit ça, c’est un pauvre exorcisme pour faire croire qu’il n’en serait pas la cause ! – nous renvoient à mai-juin 1968 et au travail commencé alors, mais pas fini, livrant les travailleurs et la jeunesse à la montée de la précarité et de la décomposition sociale. Il faut donc le finir. La démission de De Gaulle, effet différé de mai-juin 1968, avait assuré la longue survie de ce régime. La démission de Macron, exigée spontanément par des centaines et des centaines de milliers de prolétaires, de petits bourgeois paupérisés, de femmes travailleuses, de jeunes scolarisés, doit lui apporter son point final.

La « trêve des confiseurs » n’en pas été vraiment une cette fois-ci. Et les événements des 5 et 6 janvier, non seulement les importantes manifestations, les affrontements et l’intrusion dans le sous-ministère de M. Griveaux, le samedi, mais le mouvement des « femmes gilets jaunes », de ce prolétariat féminin qui, des EHPAD aux gilets jaunes, constitue véritablement le socle du soulèvement actuel, de ce dimanche, confirment que la crise va continuer. Elle ne peut que combiner, de manière croissante, ses deux dimensions jusqu’alors successives en apparence : la crise au sommet et le mouvement d’en bas. Et en effet, à peine Macron avait-il prononcé son discours du 10 décembre, que rebondissait l’ « affaire Benalla ».

07-01-2019.

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Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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