Chronique de la situation française, 12 février 2017.

Hogra à Bobigny.

Voici quelques années, quand le « gang des barbares » avait supplicié le jeune juif, parce que juif, Ilan Halimi, on pouvait observer que le modus operandi des criminels s’inspirait, consciemment ou inconsciemment, des horribles scènes d’Abou Graïb, prison nord-américaine en Irak.

Le viol du jeune Théo par un policier, pire moment d’une ratonnade par elle-même criminelle, peut de la même façon être rapproché des procédés employés par les nervis policiers et leurs complices de la pègre dans toutes les dictatures du monde arabe ainsi qu’en Iran. Pour dire les choses telles qu’elles sont, sodomiser avec une matraque (et, pour les filles, « vérifier leur virginité » à la façon des flics égyptiens) constitue l’acte de pouvoir essentiel des hommes des « services », ceux contre lesquels les révolutions démocratiques ont commencé dans les pays arabes, ceux contre lesquels le peuple des zones libérées par la révolution de 2011 en Syrie qui résistent encore manifestent toujours. Un terme englobe ces pratiques avec la corruption et l’indignité des nervis de l’appareil d’État : la Hogra, celle avec laquelle les jeunes, les moins jeunes, les femmes et les hommes veulent en finir.

Dans le cas de ce qui s’est passé en France, l’apparition d’une telle pratique de la part d’agents armés de l’État relève en outre, de toute évidence, du racisme et de la domination raciste.

Dire ces vérités n’est pas insulter la République, tout au contraire. Sommes-nous en République ? La Cinquième est-elle une République ? L’enchaînement de faits qu’a connu Bobigny apporte des éléments de réponse. Agression et viol du jeune Théo, dont on souligne qu’il n’avait, en outre, « rien fait » (aurait-il commis un délit, d’ailleurs, que rien de ce qu’il a subi ne serait justifié). Enquête de l’IGPN qui, protégeant ses hommes, invente le concept répugnant de l’enfoncement involontaire d’une matraque dans l’anus : il fallait le faire, il fallait oser. Dans ces conditions, les heurts et les violences qu’a connu Bobigny sont de l’entière responsabilité de l’État. Plus généralement, celui-ci a encouragé, incité à l’impunité, et aussi stressé et fatigué, ses propres forces de sécurité de manière outrancière depuis un an, créant les conditions de ce qui arrive maintenant. La visite – légitime- du président sur le départ au jeune Théo ne modifie pas cette réalité.

La Hogra c’est aussi Fillon … et donc Macron versus Le Pen !

Ces manifestations de déliquescence de l’État ne peuvent pas ne pas être mises en relation avec la marche inexorable à l’abîme du candidat que la bourgeoisie, ou ce qu’il en reste, s’était trouvé, avec force, voici quelques mois, François Fillon. Qu’il était attendu au tournant par des journalistes d’investigation dotés de dossiers, ou par des adversaires politiques de son propre camp communiquant les dits dossiers aux dits journalistes, ne change rien à la nécessité inexorable de ce qui lui arrive. Un candidat « intègre » (et catholique) de la « vraie droite », disposé à supprimer 500. 000 postes de fonctionnaires en engageant un blitzkrieg contre les droits sociaux, ne pouvait pas être un saint. Il ne pouvait qu’être ce qu’il était, et ce qui devait arriver arriva. F. Fillon crie au coup d’État là où, pour une fois, il n’y a que le développement quasi naturel d’une crise de régime dont il n’est qu’une figure.

Le vrai coup d’État est celui qu’il a tenté en se maintenant coûte que coûte : j’ai détourné légalement les fonds public, prenez moi comme je suis, pour moi c’était normal, ce sont les privilèges de ma classe, celle pour laquelle je veux présider. Coup d’État contre son propre camp qui murmure sur le « plan B », un plan B impossible. Coup d’État, enfin, contre le Parquet National Financier sommé de ne pas ouvrir de poursuites avant le dépôt définitif des candidatures à la présidentielle, le 17 mars. Or, à l’heure où sont écrites ces lignes, rien n’est moins sûr …

Le parti LR, parti historique du régime de la V° République quoi qu’on en dise, n’a effectivement pas de plan B. Maintien d’un Fillon mis en examen alors qu’il avait dit le contraire, maintien d’un Fillon non mis en examen mais nanti de bruyantes casseroles et accomplissant son chemin de croix, candidat alternatif mal identifié (et accessoirement réapparition de la candidature Bayrou) : dans tous ces cas de figures, la double fuite se met en marche. Double fuite, double essorage, double hémorragie : à la base, vers Marine Le Pen plus assurée que jamais d’être au second tour, et au sommet, vers Macron adoubé par le MEDEF (et donc par beaucoup de médias).

C’est ainsi que la crise du régime, qui a à nouveau (comme au début du quinquennat) fait disjoncter LR, conduirait à un second tour incertain Macron-Le Pen, qui par bien des aspects (y compris la dimension « russe » …)  ressemblerait à l’alternative Clinton-Trump !

La pression d’en bas contre la Hogra Le Pen/Fillon/Macron va s’exercer sur Hamon et sur Mélenchon.

L’empêchement de ce scenario dépend principalement de la pression qui peut s’exercer d’en bas en faveur des revendications et de la démocratie.

Cette pression, elle va s’exercer et elle s’exerce sur les deux candidatures Mélenchon et Hamon, dont il est hasardeux de dire laquelle est devant l’autre, et dont aucune n’est une candidature « pure » ainsi qu’on voudrait les présenter.

La candidature Mélenchon 2017 n’est pas celle de 2012 car elle est fondée sur une organisation verticale qui rejette tout débat et toute démarche unitaire entre courants du mouvement ouvrier, la « France insoumise », et se situe maintenant, contrairement à ce que croient la plupart des militants de la dite France insoumise, non comme la « vraie gauche », mais comme la « France indépendante » jouant sa partition dans l’axe Trump-Poutine.

La candidature Hamon n’est ni celle du PS à proprement parler, car elle est le résultat de l’acte politique d’insoumission d’un peu plus d’un million de personnes venues battre le candidat gouvernemental, ni non plus la candidature correspondant à ce qu’avait été la « fronde » avec ses limites et au ressenti des militants se situant à la gauche du PS, plus représentés par Filoche ou Montebourg, et elle s’appuie, en termes d’appareil, sur les mêmes forces que Martine Aubry, contre Hollande, à la primaire de 2011 – sauf que le gros million d’insoumis réels venus voter le 29 janvier est passé par là, faisant la différence.

S’y ajoutent une candidature Jadot peu assurée d’avoir ses signatures et que les prises de position écologistes de B. Hamon peuvent satisfaire, ainsi que la candidature de N. Arthaud pour Lutte Ouvrière et celle de P. Poutou pour le NPA, en difficulté pour ses signatures.

Un fait apparaît de plus en plus massivement à toutes celles et tous ceux qui n’ont pas d’intérêts de boutique ou qui vont au delà de leurs grigris idéologiques : le total Hamon-Mélenchon, ou Mélenchon-Hamon, permettrait d’être au second tour et de faire rater l’aboutissement soi-disant inéluctable des années Hollande que serait un second tour Le Pen/Macron (ou celui, moins probable, Le Pen/Fillon).

Sitôt fait ce constat surviennent les difficultés (et les faiseurs de difficultés), les uns expliquant que « l’unité avec le PS » est une chose impossible désormais pour les siècles des siècles (ils ne semblent pas avoir remarqué que « le PS » a largement commencé à imploser), les autres dissertant sur les rudesses d’un programme commun, etc. Disons franchement qu’un programme commun n’est pas le véritable problème, chacun de ces deux candidats étant largement en mesure de varier en matière de programme (ainsi JL Mélenchon, dans une récente interview de « main tendue » à Familles chrétiennes, a-t-il ramené son programme en matière de laïcité à l’abrogation de la seule loi Carle, « oubliant » la question du financement public de l’enseignement privé confessionnel …). Qui plus est, l’examen des programmes, si l’on veut vraiment s’y fier, ne soulève pas d’obstacles insurmontables.

Pour l’immense majorité il ne s’agit pas tant de programme que d’urgence, et l’urgence s’appelle abrogation : abrogation, en particulier, de la loi El Khomri.

Que les deux candidats sur une même estrade, sans prétextes (« il ne m’a pas téléphoné « ,  » je suis tombé sur son répondeur », etc.) y appellent ensemble modifierait toute la situation, quoi que l’on pense de la sincérité de l’un, de l’autre ou des deux.

Celui des deux qui serait à la fois le plus direct à exiger cette abrogation et le plus unitaire envers l’autre raflera la mise et la dynamique ainsi engagée lui permettra aussi de voir revenir des voix parties chez Macron, dans l’abstention, voire chez Le Pen.

Ou bien, la condition nécessaire de l’unité pour nos revendications ayant été imposée, ils s’entendront sur un programme et désigneront le candidat à la présidence et le futur premier ministre sur la base des sondages ou à pile-ou-face, peu importe au fond.

Le restant, ou le vainqueur de la compétition, pourrait l’emporter ; dans ce cas, le sentiment dans le monde du travail et dans la jeunesse sera d’avoir évité le pire de manière inattendue, mais sans aucune illusion : l’affrontement social sera devant nous, mais dans les meilleures, ou les moins mauvaises, conditions. Car soit nous aurions imposé l’élection de Hamon sans aucune illusion sur lui, soit nous aurions imposé l’élection de Mélenchon par la seule voie qui pouvait le faire gagner et qui est celle contre laquelle il s’arc-boute de toutes ses forces, celle de l’unité sur la base des revendications.

Sommes-nous en train de rêver ?

Le trait caractéristique de la situation française est qu’au moment présent, ceci est tout aussi possible que l’élection de Mme Le Pen.

La seule certitude est la marche à la confrontation sociale, celle qui avait commencé en 2016, celle qui veut imposer un autre régime, un régime où plus jamais des nervis ne violeront les jeunes Théo, ou plus jamais une IGPN n’inventera des viols par inadvertance, ou plus jamais des Fillon ne pomperont les sous de la République.

Mais les conditions politiques dans lesquelles cette confrontation sera engagée ne sont pas indifférentes. Combattre la V° République n’est pas s’abstenir d’intervenir sur le terrain des présidentielles. Au moment présent il faut intervenir vigoureusement : contre la loi El Khomri, pour nos revendications, unité Hamon-Mélenchon !

 VP, 12/02/2017.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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2 commentaires pour Chronique de la situation française, 12 février 2017.

  1. leb dit :

    Le Poi-d est aussi sur cette orientation ….

    J'aime

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