Fidel Castro Ruiz

La mort de Fidel Castro, à 90 ans, réveille bien des souvenirs car il était le dernier grand personnage du XX° siècle encore en vie. Écartons d’emblée les commentaires officiels, médiatiques et diplomatiques, qu’il s’agisse d’éloges, de blâmes ou des deux à la fois : tous sont hypocrites. Dans les masses populaires de toute l’Amérique que l’on appelle latine et que l’on pourrait appeler indo-négro-latine, et dans de larges couches militantes du monde entier, deux types de sentiments sont présents, et il arrive que leurs tenants s’invectivent : on parle de la mort d’un grand révolutionnaire ou de celle d’un petit tyran. Ces deux types de réactions se comprennent et résument les tragédies du XX° siècle.

Fidel Castro fut d’abord, jeune avocat issu de la classe dominante cubaine, un démocrate et un nationaliste radical, qui, à partir du coup d’État et de l’annulation des élections de 1952 par le dictateur Batista, passe à la lutte armée et combine héroïsme et fiascos militaires. Son groupe initial de combattants provient des jeunesses étudiantes du Parti orthodoxe, large parti nationaliste et inter-classiste cubain. On connaît les péripéties qui, de la caserne de la Moncada en passant par le procès, l’amnistie et le débarquement du Granma, conduisent un groupe de fuyards traqués dans la Sierra Maestra, où ils ont le soutien d’une paysannerie opprimée mais retranchée.

Le régime discrédité de Batista, paillasson et bordel des États-Unis, s’effondre, malgré le soutien que lui apporte jusqu’à mi-1958 le puissant parti stalinien cubain, le PSP. A ce moment-là, l’incapacité du régime à écraser la fort petite guérilla de la Sierra Maestra produit un effondrement politique général et le mouvement lancé par la guérilla, le M26, recrute dans la grande ville de la Havane où ses groupes préparent la grève générale et contraignent le PSP à tourner.

La victoire des 300 hommes de Che Guevara à Santa Clara précipite la fuite de Batista et la formation d’un gouvernement nationaliste et démocratique largement soutenu par ouvriers et paysans mobilisés. Confrontés à l’hostilité montante des États-Unis, Castro, Guevara et Cienfuegos s’orientent vers la nationalisation des firmes impérialistes pour assurer l’indépendance nationale, tout en prenant soin de garder le contrôle du nouvel appareil d’État formé à partir du noyau des guérilleros, y compris à l’encontre de tout contrôle populaire direct. Le PSP et l’appareil stalinien mondial lui offrent leurs services, que Castro accepte (le PC cubain proprement dit, parti unique, résultera de la fusion du M26 et du PSP), au point de choisir de compter sur les missiles nucléaires de Khrouchtchev que celui-ci n’acheminera finalement pas – et heureusement pour Cuba …

C’est alors une autre histoire. L’indépendance nationale acquise par rapport aux exploiteurs yankee sera chèrement préservée par un adossement croissant au « camp soviétique » qui ne considère Cuba que comme une monnaie d’échange, tandis que le nouveau régime ne se réduit que peu à peu à un État bureaucratique à parti unique, car le bonapartisme, initialement populaire, de Castro, le surplombe et assure son unité. Ceci impliquait de fait le départ du second grand personnage (outre la disparition de Camilo Cienfuegos fin 1959), Ernesto Che Guevara, qui part tenter en vain de reconstituer de nouveaux foyers de guérilla au Congo puis en Bolivie.

Jusqu’à la fin des années 1980 le régime cubain, réagissant au blocus, et aux tentatives permanentes d’agressions US, se pose en poisson pilote d’un « camp soviétique » inquiet de ses foucades et de ses initiatives, qui cherche en même temps à l’utiliser, contradictions à l’œuvre notamment en Afrique.

Les années 80 voient, si l’on peut dire, une normalisation bureaucratique du régime et de la société, avec la condamnation des ouvriers polonais soulevés en 1980, le conseil donné aux sandinistes nicaraguayens, deuxième guérilla victorieuse du continent, de ne pas s’en prendre aux intérêts capitalistes et de ne pas faire comme à Cuba en 1959, les persécutions contre les homosexuels marielitos, et les « procès de Moscou à la cubaine » contre un secteur de la vieille équipe autour du général Ochoa. L’exportation de la révolution, même sous la forme illusoire qu’avait tentée Che Guevara, est alors abandonnée depuis longtemps. Apprenons aux jeunes militants d’aujourd’hui qui l’ignorent que l’imagerie cubaine et guévarienne n’est adoptée qu’alors, et pas avant, par les PC occidentaux qui auparavant s’en méfiaient. Elle sera ensuite complétée par une série de « presidente » et de « commandante » qui n’ont mené à bien aucune expropriation de capitalistes et de propriétaires comparables à ce qui s’était passé à Cuba en 1959, de Morales à Chavez …

Cette suite fut très, très longue. Castro progressivement cède le pouvoir … à son petit frère. L’économie reposait sur le commerce avec l’URSS jusqu’en 1991, puis elle passe par une crise très dure durant laquelle petit capital et affaires financières tenues par l’armée prospèrent : le capitalisme privé revient, sous la coupe de l’oligarchie dirigeante. La négation de la démocratie, le refus d’élections libres, sont justifiés par le blocus US et le danger de restauration capitaliste, alors qu’en réalité le capital profite de l’absence de démocratie pour se ré-emparer pratiquement de l’économie de la grande île, dont le niveau de vie contraste malgré tout avantageusement par rapport à sa voisine haïtienne et aux secteurs populaires de Saint-Domingue ou de la Jamaïque.

Récemment, l’entremise de Sergio Bergoglio a permis à Raoul Castro et Barack Obama d’amorcer la levée du blocus et la normalisation finale. Pour le peuple cubain, la mort du patriarche qui depuis longtemps connaissait son automne est ressentie à la fois comme une digue qui se rompt pour l’indépendance et la dignité nationales, et comme l’ouverture des possibles.

A Cuba comme ailleurs, l’avenir est au peuple qui s’organisera lui-même, sans dieux, sans Césars et sans tribuns suprêmes, fort de cette grande et forte histoire qui est avant tout la sienne bien avant d’être celle de quelque héros que ce soit.

Vive le peuple cubain !

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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