Le 29 juin dernier, Jean-Luc Mélenchon a rencontré le groupe France Industries dans un « diner discret » dont toute la presse a fait état. France Industries est officiellement un lobby patronal, créé récemment en 2018, se désignant comme « la représentation unifiée de l’industrie française », et selon le Parisien les représentants de Dassault, Thalès, et Renault, donc le cœur des secteurs de l’armement et de l’automobile, ont tenu à être du repas. Précisons que ces « industriels » sont, tout comme les agro-industriels, avant tout des capitalistes financiers.

Dans la foulée, on apprenait que le MEDEF a convié les candidats suivants à le rencontrer publiquement le 27 août prochain : Le Pen, Retailleau, Philippe, Attal, Gluksmann (bien que celui-ci ne soit pas encore officiellement candidat définitif), et J.L. Mélenchon. Jusque-là, celui-ci expliquait depuis 2012 que les rencontres avec le MEDEF, c’était bon pour le PS.

Selon lui, sa discussion avec les patrons, complétant sans nul doute d’autres rencontres plus officieuses, se serait faite sur un terrain excellent : une « vraie discussion » sur leurs relations réciproques quand il sera président.

Si cela nous indique, au cas où on se serait imaginé le contraire, que J.L. Mélenchon n’a pas l’intention d’exproprier les grands capitalistes, cela veut-il dire que les patrons des principaux trust industriels français pensent quant à eux sérieusement à Mélenchon président ?

Rien n’est moins sûr : ce qu’ils accréditent là est sa candidature, qui occupe bien le terrain dans le cadre de la division à gauche, ce qui explique que le MEDEF invite aussi R. Glucskmann, lequel représentera la « gauche non mélenchoniste » qu’il en soit, au final, le candidat, ou pas.

Selon les militants de LFI, le but de Mélenchon est de gagner, donc de battre au passage le RN qui est aux portes du pouvoir. Mais qu’en est-il pour Mélenchon lui-même ? Veut-il gagner ? En réunit-il les conditions ?

Cette rencontre avec les patrons ne répond pas à la question, car ce n’est pas dans cet électorat, au demeurant réduit, mais influent, qu’il fera des voix. Incontestablement, J.L. Mélenchon est au moment présent le plus fort des candidats de gauche.

En dehors de lui, nous avons d’une part les soi-disant « sociaux-démocrates » qui entendent poursuivre la politique antisociale de Hollande et du produit de Hollande que fut Macron. Si Glucksmann a l’acquis du soutien que lui a porté le PS lors des Européennes et du bon résultat que, sous l’impact populaire de la question ukrainienne, cette combinaison lui a procuré en juin 2024, sa candidature à la présidentielle n’est pas de même nature, car elle implique non que le PS le porte, mais que le PS se soumette au candidat. D’autres « sociaux-démocrates » sont sur les starting blocs, tels que Cazeneuve, etc., et, à part et il faudra peut-être y revenir, Ségolène Royal.

Finalement, tout le monde sait très bien que François Hollande décidera, sans doute début décembre, s’il entreprend de liquider tous les autres, bénéficiant de son statut d’ancien président de la V° République, qui, dans ce régime, est un facteur décisif, quitte à se retirer, ou pas, ensuite, pour Edouard Philippe, selon les rapports de force.

La fonction des candidatures « sociales-démocrates » a été essentiellement, à ce jour, d’interdire au PS de s’inscrire dans quelque tentative de processus unitaire que ce soit, d’affaiblir ainsi le Nouveau Front Populaire et donc de placer à nouveau ce parti et ses réseaux d’élus locaux devant le choix d’exister à gauche ou d’aller vers sa liquidation. Ce qui, il faut bien le dire, a été très utile à la stratégie de J.L. Mélenchon.

Le projet de primaire, porté notamment par Olivier Faure et par l’APRES, a fait long feu avec le vote court d’un petit nombre d’adhérents du PS – moins de 13 000 …- le 9 juillet dernier. Ce projet ne pouvait réussir qu’en se reliant aux luttes sociales et à la question des législatives, ce qui ne fut pas le cas. Son effacement a entrainé, de manière claire et honnête, le retrait de la candidature de Clémentine Autain, et placé en crise la candidature théoriquement maintenue de Marine Tondelier pour les Ecologistes. François Ruffin avait annoncé par avance se maintenir en l’absence de primaires, mais ses 500 signatures d’élus ne sont pas acquises. Potentiellement il peut représenter un certain danger pour J.L. Mélenchon, sur une ligne largement similaire sur le fond.

Par ailleurs, dans une sorte de fuite en avant qui interroge, le vote interne du PCF, quoi que partagé et diversifié dans le détail, a validé l’hypothèse d’une candidature de Fabien Roussel. Rappelons que, dans les représentations ayant court à LFI, c’est un complot mettant en avant Benoit Hamon en 2017, et un autre complot propulsant Fabien Roussel en 2022, qui, seuls, expliquent que Mélenchon ne soit pas allé au second tour où il aurait immanquablement gagné à la place de Macron face à Marine Le Pen (2022 : Le Pen 23,15%, Mélenchon 21,95%, Roussel 2,28%). Mais lorsque les adhérents du PCF avaient opté pour cette candidature en 2021, c’était l’expression d’une volonté d’exister en tant que parti indépendant relevant du mouvement ouvrier. Aujourd’hui, ceci apparaît comme une fuite en avant droit dans le mur.

Pour compléter le tableau, plusieurs candidatures pour « témoigner » et montrer au public qui sont les « révolutionnaires » sans servir à rien, voire soutenir Poutine contre les peuples, se préparent : la candidature de LO, véritable institution de la V° République, est rodée et acquise, le NPA-R et Révolution Permanente vont tenter le coup, apparemment pas le PT mais on verra.

Le NPA-A aurait pu mener un combat pour l’unité pour gagner, mais s’est préalablement, et sans rien avoir en échange, désisté pour Mélenchon, qu’il prend pour l’expression d’une chose appelée « la radicalité », j’y reviendrai.

Il est clair que la disproportion est totale entre toute cette poussière et la candidature Mélenchon, très forte de la faiblesse de toutes les autres, et d’autant plus faibles qu’elles sont nombreuses, à gauche. Mais une telle disproportion ne fait pas la victoire, reposant sur la faiblesse des autres. Quelles sont les forces propres de la candidature Mélenchon ?

Il dispose d’une base conséquente qu’il appelle désormais « le nouveau peuple », qui correspond à la population et à la jeunesse des villes de banlieues et, dans une moindre mesure, des centres-villes, et s’identifie, en termes d’images, à la population d’origine immigrée des banlieues, bien qu’en réalité l’attitude électorale majoritaire de cette dernière soit l’abstention, suivie du vote Mélenchon qui, en effet, y écrase tous les autres.

Au mieux, la mobilisation de cette base sociale et électorale le met entre 10 et 15% et ne suffit pas à elle seule. La condition d’un passage au second tour est un vote de gauche unitaire et défensif plus large en sa faveur. Ce qui ne va pas de soi, et, surtout, a déjà une histoire sur laquelle il nous faut rapidement revenir.

En 2012, la candidature Mélenchon était celle du Front de gauche, réunissant des secteurs issus du PS, le PCF et quelques autres, et apparaissant comme un regroupement unitaire susceptible de s’agrandir, pour mener une politique de gauche réelle, en rupture avec ce que l’on appelait le « social-libéralisme ». Avec 3 984 822 voix, 11,1%, en quatrième position, elle faisait un bon score, et le désistement immédiat, pour battre Sarkozy, de Mélenchon en faveur de Hollande fut un facteur clef de la défaite de Sarkozy, sans s’attendre à une politique de Hollande répondant, fut-ce a minima, aux besoins sociaux.

Et comme cette politique fut bien pire encore, Mélenchon, alors représentant des courants de gauche souhaitant « refaire une vraie politique de gauche », avait un boulevard, et pouvait sérieusement envisager gagner en 2017.

Mais c’est alors qu’il prit son tournant « populiste » et lança LFI. Le mot « radicalité », cher au NPA-A, recouvre la confusion entre une orientation « réformiste de gauche et unitaire », celle de 2012 sans laquelle Mélenchon n’aurait pas été lancé comme présidentiable, et le choix du populisme en rupture avec le mouvement ouvrier, la gauche et la démocratie, opéré depuis 2016.

Le Front de gauche fut liquidé, le PCF ne voulant pas d’un cadre unitaire permanent et large et Mélenchon entendant y substituer la « construction du peuple » par un mouvement sans courants ni orientations, tout entier voué au Chef, lui. Les apparences sont qu’ainsi, il est passé à 7 212 951 voix, 19,58%. Mais les apparences sont fausses : ce n’est pas la proclamation de la « France insoumise » et l’orientation populiste qui expliquent ce résultat, c’est l’amplification du regroupement spontané, unitaire, pour gagner à gauche, amorcé en 2012 et produit par le rejet de la politique de Hollande, qui y a conduit. Cependant, l’orientation populiste et le refus d’appeler à l’unité ont freiné cette poussée, car Mélenchon ne pouvait qu’être gagnant à appeler à l’unité avec Hammon (6,38%).

Dans la poussée populaire du vote Mélenchon de 2022, les couches prolétariennes et précarisées tenaient une grande place. Or, en 2018-2019, le mouvement des Gilets jaunes fut la plus grande explosion prolétarienne en France depuis la grève générale de mai-juin 1968, et on pouvait penser que le discours « populiste » de Mélenchon en 2017 devait aller à sa rencontre. Or, ce ne fut absolument pas le cas, pour une raison de fond : Mélenchon visait la présidence de la V° République et pas son renversement, sur lequel s’orientait initialement, de façon révolutionnaire, le mouvement des GJ marchant sur l’Elysée.

Les présidentielles de 2022 se présentaient donc, au départ, moins favorablement et plus dangereusement, la déception des GJ laissant, une fois la fraternité des ronds-points partie et l’atomisation revenue en force, le vote RN s’étendre dans ce qu’il est convenu d’appeler la « ruralité ». A Aplutsoc, nous avons alors opté pour le boycott actif, avec des camarades issus du PCF comme Pierre Zarka et Pierre Goldberg, jugeant que la recherche par le mouvement réel d’une nouvelle offensive sociale ne pouvait pas passer par le piège de la présidentielle, mais seulement le contredire.

Mais les conditions créées par l’irruption de la guerre à grande échelle en Europe, le 24 février 2022, ont déterminé la masse de l’électorat de gauche, principalement socialiste ou abstentionniste, à voter Mélenchon au premier tour pour éviter à tout prix une victoire possible de Marine Le Pen face à Macron au second tour (Macron 58,8%, Le Pen 41,45% : l’élection de Marine Le Pen est désormais une possibilité réelle), et avec l’espoir de le porter au pouvoir malgré toutes ses contradictions déjà largement ressenties.

Dans ces conditions, Mélenchon obtenait 7 712 520 voix, 21,95%, soit la grande majorité des voix de gauche (Jadot 4,43%, Roussel 2,28%, Hidalgo 1,75%, Poutou 0,77%, Artaud 0,56%).

Ce vote utile massif a masqué les pertes importantes, par rapport à 2017, dans les couches les plus populaires et précarisées, au profit de Marine Le Pen et de l’abstention, dans l’électorat de Mélenchon, en recul profond dans ce que l’on appelle « la ruralité ». Par exemple, dans une très ancienne petite ville industrielle, bastion syndical et socialiste autrefois, Commentry, Mélenchon en tête en 2017 est passé largement derrière Le Pen en 2022, alors que le maire menant une politique ouvrière et démocratique sera réélu en 2026.

Une politique non pas populiste, mais unitaire et démocratique, associant le soutien à l’Ukraine comme à la Palestine (la Palestine réelle, pas le fétiche « Palestine »), un fonctionnement démocratique, une opposition sincère au bonapartisme, au présidentialisme et à l’autoritarisme, de la part de Mélenchon, qui pouvait virtuellement se développer à partir de 2012, aurait assuré sa victoire, sinon en 2017, du moins en 2022, voire avant lors de la crise des Gilets jaunes.

Mélenchon a eu droit à des exposés, jeune, sur le front unique ouvrier quand il était à l’OCI, en 1969-1973. Toute son orientation repose sur le refus de cette méthode, parce que le populisme repose sur l’ego, le principe du chef, et la sélection d’une cour composée exclusivement d’imbéciles, ou, ce qui revient au même, d’intelligents qui font les imbéciles en présence du chef, renouvelée et maintenue en fidélité par des purges périodiques.

Compte tenu du capital politique accumulé même s’il n’en veut pas : la dynamique unitaire de rupture à gauche initiale (2012), le rassemblement populaire pour une vraie politique sociale (2017), le vote utile du peuple de gauche (2022), encore aujourd’hui Mélenchon pourrait gagner. Le veut-il ? Et son orientation le permet-elle ?

Très clairement, son orientation ne le permet pas, car, outre le capital politique accumulé que je viens de rappeler, il y a aussi le passif, le lourd passif, accumulé et qui nécessiterait une orientation et des méthodes sincèrement démocratiques et unitaires pour être surmonté. Sous le premier quinquennat Macron, Mélenchon a perdu l’électorat « Gilets jaunes » largement parti chez Le Pen. Sous le second quinquennat Macron, la brutalité de facture stalinienne a continué à lui aliéner de larges secteurs à gauche, et, fait d’une immense portée symbolique, il est le candidat dont une majorité de juifs ont peur, réellement peur.

Et ce n’est pas parce qu’il dit soutenir la Palestine. Et ce n’est pas uniquement parce que la droite et les médias ont utilisé à fond l’accusation d’antisémitisme, afin, dans le même temps, de « dédiaboliser » le RN. C’est en raison de l’orientation populiste que les saillies antisémites, qui en sont une composante qu’il s’agisse du populisme mélenchonien dans sa version 2017, dite « nationale-populiste », ou dans sa version 2022, dite « décoloniale », se sont multipliées sur un terreau marqué par le soutien à Bachar el Assad, dictateur génocidaire, à Poutine, autre dictateur génocidaire, et à Xi Jinping (dictateur génocidaire).

Il ne serait pas difficile à Mélenchon, si c’était sincère, d’exprimer contrition et peine devant cette catastrophe et de retourner l’opinion : faire peur aux juifs et faciliter un vote RN parmi eux ! Ce ne serait pas difficile …

… ce ne serait pas difficile, mais le populisme autoritaire l’interdit (outre le propre fond d’antijudaïsme chrétien qui transparait dans plusieurs propos de J.L. Mélenchon).

C’est ici que prend tout son relief la provocation de Grenoble. On résume : Barbara Butch est une disck-jokeuse ciblée par l’extrême droite parce que lesbienne, grosse revendiquée, et juive. Elle a signé à un moment donné un texte contre la loi Yadan en croyant s’opposer à l’antisémitisme, puis l’a regretté publiquement. Elle a aussi animé une réception à l’ambassade de France à Tel-Aviv. La LFI a entrepris d’appeler à lui pourrir ses concerts parce que « c’est une sioniste », avec à Grenoble un tract représentant un drapeau LGBT ensanglanté frappé de l’étoile de David. Bref, toute l’imagerie antisémite a été, inconsciemment on peut le supposer, mobilisée pour une agression organisée de son concert. Depuis, la gène monte largement dans des secteurs de LFI, mais Mélenchon observe un silence olympien, là où il lui serait si simple de dire « c’était une connerie ».

Ce n’est pas tout : des témoignages sur la dimension masculiniste et homophobe évidente du petit chef local de LFI à Grenoble se multiplient. Une photo suffira amplement.

Que ce soit volontaire ou non, nous sommes là dans le registre de la main tendue à Soral et compagnie, qui se félicitent d’ailleurs de ce genre d’exploits de la part de LFI – le registre de la convergence « antisioniste » « des beaufs et des barbares », comme le théorise Houria Bouteldja, c’est-à-dire l’alliance rouge-brune : pour le dire tout net, la contamination fasciste.

Tout cela, faut-il le préciser, n’a strictement rien à voir avec les Palestiniens, et tout à voir avec un univers de signaux codés et de sous-entendus qui sont en parfaite cohérence avec le soutien à Bachar el Assad et autres. Bref, nous avons là une main tendue vers une certaine extrême droite.

En parfaite cohérence aussi avec le masculinisme des milieux « opposants russes » que Mélenchon et LFI se prévalent de soutenir. Et avec la culture qui n’a plus rien de « trotskyste » que la garde prétorienne veillant au plein contrôle de LFI, qu’est le POI, de plus en plus poutinien et stalinisant, entretient – rappelons que la promotion du POI dans les sphères dirigeantes de LFI s’est faite en 2022 lors de son soutien à Adrien Quatennens sur une question de violence conjugale …

C’est donc pour des raisons de fond – l’attachement viscéral au populisme et au bonapartisme autoritaire, dont l’anticapitalisme tronqué, pour qui mange avec les patrons du lobby France Industrie, nécessite des ennemis que sont « les sionistes » – que J.L. Mélenchon se garde bien de dire quoi que ce soit de cette affaire de Grenoble, laissant Houria Bouteldja et plein d’autres répéter à tue-tête que ce ne fut qu’un « non-évènement » monté en épingle par « les merdias ».

Mais ce faisant, J.L. Mélenchon perd des voix, et ne peut pas ne pas le savoir. Le soupçon d’antisémitisme, fondé car il joue avec et ne fait rien pour le dissiper réellement, le soutien aux dictateurs sanguinaires, les méthodes antidémocratiques, la violence des petites frapettes machistes, tout cela est de plus en plus connu par un peuple de gauche qui n’est pas composé d’idiots qui voteront toujours utile quoi qu’il arrive, mais qui a une mémoire, celle de ses défaites, causées par le stalinisme et le social-libéralisme, et qui veut la démocratie.

Vous aurez remarqué une chose : je ne fais pas de la recherche des voix musulmanes le moteur du jeu malsain du mélenchonisme avec l’antisémitisme. Que, comme bien d’autres avant eux, de droite à gauche, des cadres locaux LFI passent des alliances avec des mouvements religieux antilaïques, antidémocratiques et antiféministes, et que ces menées possibles soient d’autant plus confortées par la théorisation populiste sur le « nouveau peuple », est une chose, mais cela ne veut pas dire que la cause des dérives mélenchoniennes proviendrait, en somme … de son adaptation aux musulmans !

Cette adaptation supposée a d’ailleurs des limites évidentes, car, comme l’ensemble des travailleurs, des jeunes, des précarisés, de ce pays, les musulmans ont besoin de l’unité pour gagner contre le racisme, les politiques antisociales, le RN et la V° République.

Non, la source de toutes les dérives autoritaires, masculinistes, antisémites, n’est pas à la base dans l’électorat d’origine immigrée considéré, pas toujours à raison d’ailleurs, comme musulman, elle est dans l’orientation populiste rompant avec le mouvement ouvrier, la gauche et la démocratie, choisie par Mélenchon en 2015-2016 quand il s’est pris pour le Chavez français.

Que ce soit avec un Kuzmanovic qui emmenait Mélenchon à Moscou en 2018 dans l’espoir déçu d’être reçu par Poutine, ou avec un Kotarac passé au RN quelques jours après avoir été félicité par Chikirou pour sa participation à une conférence en Crimée occupée avec tout le gratin de l’extrême droite, ou, à présent, avec une Houria Bouteldja et autres « indigénistes », que ce soit, donc, dans sa version tricolore ou dans sa version « métissée », le populisme et le type de mouvement que veut  être LFI n’ont pas varié, et conduisent donc aux mêmes dérives, et déterminent la même politique internationale, j’y reviendrai, le tout applaudi dans tous les cas par la garde prétorienne POI.

Ce que j’écris là peut faire de la peine ou hérisser des militants sympathiques et sincères de LFI qui sont la majorité, lesquels d’ailleurs ont appris à éviter les situations internes lourdes de conflits et de purges. Sur les réseaux sociaux, il est frappant de constater que la violence, dans une large mesure fondatrice, de LFI en 2017 (ce fut le lieu principal d’apprentissage du populisme autoritaire, et ce n’est pas là que les voix ont été massivement gagnées !), revient en force et en mode absolutiste : ralliez-vous à nous car hors de nous pas de salut, taisez-vous et obéissez. Mélenchon a fixé novembre 2026 comme date limite des ralliements inconditionnels, comme par hasard juste avant le moment où Hollande annoncera sa propre candidature.

Alors que la situation dans le PCF, chez les Ecologistes, et y compris dans le PS, permettrait à une organisation démocratique menant une politique unitaire pour gagner d’y rallier de larges secteurs, LFI découpe et suscite l’autoproclamation de factions ralliées à « la seule solution », comme « les Verts populaires » – où Sandrine Rousseau, dont on connait la sensibilité au machisme, est interloquée par le fameux « non-évènement » de Grenoble. Là où pourrait aller de l’avant la marche de l’unité pour gagner, nous avons la stratégie du salami à la stalinienne.

La masse du peuple de gauche n’est pas née de la dernière pluie et elle ne ralliera pas une injonction à la soumission, car elle est réellement, elle, insoumise, et c’est comme telle qu’elle peut se rassembler.

Donc, il résulte de tout ce qui précède que le rassemblement unitaire de premier tour, permettant d’accéder au second tour, est loin d’aller de soi pour Mélenchon. Au contraire, il a réuni à ce jour les conditions pour que, le moment venu, François Hollande ait un espace. Cela, alors que la victoire du NFP en 2024 et le programme adopté par celui-ci avaient montré que l’unité pour gagner était possible, et non pas la division entre deux vieux mâles présidentiables, parfaitement modélisés sur les institutions de la V° République.

A supposer que cet obstacle soit franchi, la question du second tour elle aussi se présente mal. On le sait, les sondages donnent Mélenchon plus mauvais candidat possible face à Marine Le Pen. Bien sûr, les sondages valent ce qu’ils valent. Il y a tout de même là une terrible ironie de voir des militants LFI entrainés à dénoncer le « barrage », la « gauche castor », l’appel à s’aligner pour éviter de mettre le RN au pouvoir, et dont les imprécations à ce sujet traduisaient aussi un réel ras-le-bol de la base contrainte à la « discipline républicaine » et à voter pour le moins pire face au pire, miser désormais sur cette discipline et se tenir prêts à qualifier de traitres tous les réticents, tous les hésitants et tous les honteux, leur enjoignant, une fois de plus, la soumission.

Mais l’analyse anticipée d’un éventuel second tour Le Pen/Mélenchon doit être faite sur la base de données plus profondes que les sondages et les réflexes militants.

La raison fondamentale pour laquelle la situation se présente mal, toutes choses égales par ailleurs, dans ce cas de figure, est la suivante : il est transparent, à qui veut se donner la peine de voir l’éléphant au milieu de la pièce, que ce scenario est celui sur lequel misent Poutine et, sinon l’erratique Trump, en tous cas J.D. Vance et Elon Musk, pour faire élire Marine Le Pen.

Oui, de leur point de vue, comme pour de larges secteurs du capital, Mélenchon doit servir à faire élire Marine Le Pen.

Il doit donc, premièrement, écraser, conjointement avec François Hollande (probablement), tout mouvement propre unitaire et combatif à gauche, tout aligner, et, deuxièmement, faire peur dans les chaumières par des exploits tels que la mort du jeune fasciste Quentin Derranque à Lyon ou la provocation contre le spectacle de B. Butch à Grenoble.

Dans ce jeu, les médias Bolloré (liés à Moscou) et autres, diaboliseront LFI, et  les militants souffrant de cette diabolisation et indignés de se faire traiter d’antisémites seront enjoints à faire faire silence dans les rangs.

La condition pour que cela marche jusqu’au bout, en laissant de côté ici les surprises que la lutte des classes va sans aucun doute nous réserver bien heureusement, serait que Mélenchon maintienne la même ligne jusqu’au bout.

S’il paraît s’apaiser et jouer à l’homme consensuel, ce ne sera pas pour réaliser l’unité des forces sociales, démocratiques, féministes et écologistes, mais pour s’entendre avec France Industrie et faire le néo-gaulliste, sur une ligne de politique étrangère soi-disant anti-américaine et réellement favorable à l’ordre impérialiste multipolaire de Poutine, Xi et Trump –  comme Marine Le Pen.

Dans un tel second tour, les forces internationales du capital – Washington et Moscou, et Beijing derrière Moscou – miseront sur Le Pen dans l’espoir d’avoir en France une V° République forte écrasant les luttes sociales et démocratiques, et les grands capitalistes français, France Industrie comprise s’alignant avec le MEDEF sur la voie tracée par la FNSEA, suivront. Le gros des forces médiatiques et financières fera passer Le Pen.

Je le dis clairement et hautement tout de suite : dans ce cas de figure, je serai pour appeler à voter Mélenchon, contre Mélenchon, contre ce piège, parce que la situation sera plus instable pour le capital, malgré lui, s’il était élu, chose peu probable, dans ces conditions. Et il faudra, dans les organisations syndicales, prendre les mêmes précautions  de sécurité et de préservation quel que soit le résultat !

Mais la lutte des classes est tout à fait capable de nous éviter ce mauvais film, et en particulier, vu les exigences climatiques et féministes adressées actuellement à l’Assemblée nationale, elle est capable de mettre au centre autre chose que l’élection présidentielle : l’élection d’une assemblée souveraine adoptant les lois d’urgence climatique et sociale dont la majorité a besoin.

Si Mélenchon voulait gagner, battre le RN et en finir avec la V° République, outre les petites phrases sincères qu’il saurait émettre sur la tragédie de la peur juive envers lui, il ferait deux choses :

  • en politique internationale, mettre le soutien à l’Ukraine et le combat pour renverser Trump et Poutine au centre (et ce serait là d’une utilité réelle, immédiate, pour les Palestiniens !) ;
  • -en politique nationale, appeler toutes les composantes du NFP à se réunir pour imposer la loi d’urgence climatique et défaire le budget que prépare Lecornu avec le RN, l’UDR, LR, Horizons et Renaissance, et exiger des élections législatives pour une assemblée souveraine et constituante appelée à en finir dans ce pays avec la monarchie présidentielle, 237 ans après 1789.

Unité, démocratie, rupture avec toutes les dictatures, et il gagnera, mais alors il ne gagnera pas comme sauveur suprême, mais comme simple mandataire de l’euthanasie de la V° République.

Mélenchon veut-il cela ?  Manifestement non puisqu’il n’en prend pas la voie. Mais alors, vers quoi se dirige-t-il ? Que signifierait un résultat qui serait le RN au pouvoir avec une opposition de gauche sous hégémonie de LFI inchangée ? Qu’est-ce que Poutine et Vance peuvent espérer de mieux que Le Pen présidente et Mélenchon tyranneau de l’opposition de gauche ? Ce serait là une défaite sociale radicale. Et la similarité de leurs politiques étrangères laisserait, de plus, ouvert le champ des cohabitations rouge-brunes à la manière du petit chef de Grenoble …

Nous n’en sommes pas là. La colère s’accumule dans le pays, elle risque de déferler en septembre et de tout bousculer. Dans l’affrontement social, la politique de front unique, de front commun pour organiser des comités d’action, interpellera Mélenchon sans se soumettre à lui. C’est le contraire, c’est de lui qu’il faut exiger la soumission à la volonté populaire et démocratique. S’il faut le mettre au pouvoir, on ne demandera pas gentiment, on imposera, en toute indépendance.

Mais, en politique, il ne faut jamais postuler des impossibilités existentielles. Je le dis avec force pour conclure cet article : si Mélenchon rompt avec le poutinisme en politique internationale, avec le refus de la confrontation unitaire des courants politiques, s’il s’écarte du populisme antidémocratique et renoue avec la lutte des classes, alors la victoire est certaine. Certaine. C’est là un gros argument, non ?

Vincent Présumey, le 11 août 26.