La première chose importante concernant la Fête de l’Huma, c’est l’énorme affluence – 570 000 vignettes en tout – alors que c’était dans un coin éloigné et compliqué de l’extrême limite de la banlieue sud et que les conditions matérielles – une poussière étouffante en mode « rave party dans l’oued desséché », des pissotières rarissimes – étaient compliquées elles aussi !
Un public majoritairement jeune – si vous êtes vraiment âgé c’est trop crevant, ou alors il ne faut pas bouger de son stand – qu’il est tout à fait erroné de dire apolitique comme on le lit parfois : le fait même d’un rassemblement festif peut avoir une teinte politique et il est évident qu’elle est fortement présente ici, tout en ne se ramenant pas au seul PCF ni à telle ou telle organisation. D’ailleurs les concerts sont de fait politiques eux-mêmes le plus souvent, cf. Lavilliers, ou d’affirmation féminine et donc féministe, Suzane …
C’est bien un élément du rapport de force que cette seule fête draine plus de monde que tous les « Canons français » réunis – et dans une ambiance généralement plus conviviale !
Mais les médias ont centré leurs commentaires sur la compétition Mélenchon-Roussel, agressivement relayée sur les réseaux sociaux par les secteurs, disons, les moins futés, des couches militantes.
La photo diffusée par LFI samedi en disant « 20 000 » est biaisée, car elle comporte un vaste public captif – j’en étais ! – piégé par l’occupation des travées par des groupes en tenues bleue horizon « Mélenchon 2027 » façon PSG, brandissant des drapeaux tricolores. Elle comporte en réalité environ 6000 personnes. Deux heures plus tard, le meeting de Roussel avait, lui, la grande esplanade, beaucoup plus vaste, mais pas sûr qu’elle ait été totalement saturée, et des militants PCF ont alors diffusé le chiffre de « 40 000 ». Les deux chiffres sont bidons.
Le titre de Libé me semble pour le coup assez judicieux si l’on veut évoquer les sentiments réels de quiconque, dans la base, réfléchit avec sa tête : Pour Jean-Luc Mélenchon, l’occasion manquée de l’appel au rassemblement. Le chiffre des 570 000 est évidemment en lui-même bien plus important que les chiffres gonflés de LFI et du PCF. Les milliers de supporters des deux meetings pensaient certainement être l’avant-garde par rapport à cette masse. Pas sûr !
J’ai pris part, invité pour Aplutsoc, au débat animé du RAAR (Réseau d’Action contre l’Antisémitisme et tous les Racismes), des JJR (Juifs et Juives Révolutionnaires) et de Golem sur la gauche et l’antisémitisme, avec Alexis Corbière, député et dirigeant de l’APRES, le député écolo Steevy Gustave qui remplaçait Sandrine Rousseau, Lisa Vapné, autrice, et Christian Piquet pour le PCF.
J’ai résumé ce qu’est Aplutsoc et précisé que nous n’avons pas de position « officielle » sur le sujet et donc je me suis exprimé librement, et j’ai aussi précisé que je suis à l’Après. Les interventions se sont relativement polarisées entre Christian Piquet et Alexis Corbière, le premier signifiant la nécessaire rupture avec Mélenchon (bien que le nom de Fabien Roussel n’ait pas été prononcé, car son intervention pouvait s’entendre indépendamment), le second appelant à l’unité. J’ai quant à moi appelé à la fois à l’unité pour gagner et à la fermeté envers Mélenchon que, précisément pour gagner, il faut mettre en demeure de changer d’orientation s’il veut réellement créer les conditions politiques pour battre Le Pen, cela y compris sur l’antisémitisme.
Aplutsoc était également associé, avec le Cercle de débat marxiste, au débat de la Riposte avec Florian Gulli, auteur d’études sur CLR James et les Jacobins Noirs et sur la défense d’une conception universaliste de la lutte antiraciste ne la mettant pas en opposition avec la lutte des classes, débat mené, il faut le dire, sous le bruit assourdissant des hauts parleurs diffusant le discours de J.L. Mélenchon.
Le stand de l’Après semble avoir assez bien marché. J’ai seulement pu y assister à une intervention, remarquable, d’une féministe de la Coalition pour la loi intégrale, affirmant la volonté d’imposer à l’Assemblée nationale de légiférer.
A noter que l’Après a eu les visites cordiales de Marine Tondelier, enceinte, et de Bally Bagayoko, maire LFI de Saint-Denis, qui vient d’appeler à la libération d’Azat Mifhakov.
Je suis également intervenu, avec d’autres, camarades responsables syndicaux FSU, au forum de la FSU sur la lutte contre l’extrême droite, bien sûr sur la bataille culturelle contre la bétification (ce néologisme me semble le terme approprié) de l’histoire par les racialistes/intégristes de « Murmures de la Cité » et la victoire obtenue par l’unité contre les subventions publiques envers ce « spectacle » dans l’Allier, point d’appui pour le front commun pour gagner.
En somme, là aussi, pour l’unité pour gagner, l’unité ne signifiant aucune abdication ni politique ni syndicale, bien au contraire !
En conclusion, je voudrais dire l’impression de grande sympathie que me fait cette vaste jeunesse, mais aussi de fragilité. Des grandes (LFI) aux moyennes (ici bien sûr le PCF) et petites (NPA-R et RP notamment) organisations qui en drainent des secteurs, toutes lui proposent d’afficher une identité, «insoumise » ou « révolutionnaire ».
Mais le problème crucial pour la jeunesse n’est pas de montrer qu’elle « est » révolutionnaire en arborant des éléments de langage et des grigris, en somme en se coulant dans un moule au moment où les jeunes veulent briser avec tous les moules, mais de gagner un monde vivable, autrement dit de faire la révolution, mouvement réel déjà engagé.
La révolution n’est ni une parure, ni un slogan, ni une identité, ni, comme disait Pierre Monatte, un plumeau que l’on brandit (sa vraie expression était un peu plus salace, en fait !), c’est le mouvement réel. Un révolutionnaire ne doit pas s’y substituer, lui opposer son joli programme, voire s’imaginer qu’il n’existe pas, il doit apprendre à lui chanter sa propre musique pour l’aider à se mettre à danser.
Que pouvons-nous, nous, apporter à la jeunesse, pas totalement absente, non non, d’Aplutsoc, mais minoritaire car nous sommes au départ des héritiers intellectuels et des rescapés des combats antérieurs ?
Pas des leçons de vie ni de militantisme, mais une orientation que personne ne lui propose : s’unir ici et maintenant pour affronter le pouvoir existant et s’emparer de cette question du pouvoir qui n’est ni politicienne ni ne relève de la Saint-Glinglin.
Elles et ils n’attendront personne pour agir par elles-mêmes et par eux-mêmes, mais elles et ils ont besoin d’être confortés dans leur propre mouvement et pas endoctrinés, et dans ce cadre de se voir apporter des connaissances et pas du prêt-à-penser.
En résumé, j’espère bien que nous ne dirons jamais aux jeunes, parce qu’elles et ils sont respectables, « rejoins-nous, nous sommes les révolutionnaires », une formule qui inaugure la rupture avec le mouvement réel et donc avec la révolution, mais bien « allez-y, et associons-nous pour unir, généraliser, centraliser et gagner, et dans ce combat vous pouvez puiser dans nos bagages, on veut vous les offrir pour que vous en fassiez bon usage » !