#EleNào : lutte des classes, lutte des femmes au Brésil

Qui est Jair Bolsonaro ?

Passé par à peu près tous les petits partis bourgeois de « droite » et du « centre » au Brésil, Jair Bolsonaro est à présent connu comme l’homme des trois « B ».

B pour Bala, les balles de l’armée. Jair Bolsonaro a été formé dans une école militaire brésilienne sous la dictature. Il est « entré en politique » en faisant campagne pour élever le salaire des officiers. En 2016, il a dédié son vote de parlementaire pour la destitution de Dilma Roussef, présidente élue du Brésil en suppléance de Lula (PT), sociale-libérale, au colonel Ustra récemment décédé, qui avait torturé Dilma Roussef jeune guérillériste. Le droit des colonels à torturer les jeunes femmes, voila l’éthique et ce que doit être le monde selon Jair Bolsonaro.

B pour Boi, les bœufs appartenant aux ruralistas, les grands propriétaires qui détruisent la forêt, tirent sur les paysans qui réclament des terres, déversent leurs agro-carburants. Pour eux, l’élection de Bolsonaro sera un signal. Le signal du retour à la pleine impunité. En clair, ils pourront dire à leurs hommes de main de tirer sans retenue. Il l’a dit récemment : « Nous allons donner des fusils aux producteurs ruraux, ce sera leur carte de visite contre les envahisseurs ». Précisons que les véritables producteurs ruraux sont ceux qu’il traite d’envahisseurs, que ceux qu’il appelle producteurs sont les destructeurs de la terre, et qu’ils ont déjà des fusils.

B pour Biblia, celle des « évangélistes » de l’Église évangélique de l’Assemblée de Dieu et celle des « pentecôtistes » de la Congrégation chrétienne du Brésil et de l’Église universelle du Royaume de Dieu. Les premiers passent pour moralistes et les seconds pour consuméristes, mais tous sont aux anges quand ils entendent Bolsonaro dire « si mon fils était homosexuel, je serai heureux qu’il meure », et autres propos de cet acabit. Bien que lui-même catholique, Jair Bolsonaro est devenu l’idole des églises évangéliques et pentecôtistes que leur dynamique rendrait majoritaires d’ici quelques années.

Jair Bolsonaro, qui se targue de ne pas avoir d’idéologie, revendique trois modèles de virilité en politique : Donald Trump, le président philippin praticien du massacre des adolescents considérés comme délinquants, Rodrigo Dutertre, et celui dont le nom est un programme d’action : Augusto Pinochet.

Il est difficile de dire si Bolsonaro est aussi bête que Trump ou si, plus vraisemblablement, son cynisme sans borne explique chacun de ses propos.

En cours d’année 2018, Bolsonaro, candidat à la présidence du Brésil, a été promu par les sondages premier derrière Lula si Lula avait pu se présenter, puis premier tout court. L’attaque au couteau dont il a été la cible le 6 septembre dernier l’a encore fait monter et son accession à la présidence des États-Unis du Brésil, plus grand État, à tous les sens du terme, du continent sud-américain, apparaît comme un risque possible.

Comment en est-on arrivé là ?

Retour sur l’histoire du Parti des Travailleurs.

 Le Parti des Travailleurs (PT), en relation avec la Centrale Unique des Travailleurs (CUT), le Mouvement des Sans Terres (MST), et l’Union Nationale des Étudiants (UNE), est devenu la représentation politique des prolétaires du Brésil au cours des années 1980 et 1990. Il a été formé par des chefs syndicaux de la métallurgie issus des syndicats officiels corporatistes de l’ancien régime militaire mais ayant rompu avec eux, agrégeant autour d’eux la plupart des courants d’extrême gauche d’origine trotskyste ou maoïste, et développant des réseaux de masse via le soutien de nombreuses communautés catholiques de base défendant la théologie de la libération.

La reconquête des libertés démocratiques démantelant progressivement le carcan de la dictature et la montée du PT furent liées et ce double mouvement culmina en 1992 dans le mouvement anti-corruption de masse et la mobilisation de la jeunesse contraignant le président Collor à la démission. Mais en même temps les dirigeants du PT amendèrent son programme, gardant le socialisme pour les jours de fêtes et reniant, par exemple, la dénonciation de la dette « publique », tout en multipliant les pratiques de collaboration dans la gestion des grandes villes avec les partis bourgeois traditionnels, les principaux étant le PMDB et le PSDB (Parti du Mouvement Démocratique Brésilien et Parti Social-Démocrate Brésilien). Le chef historique et fondateur du PT, Luis Inacio Lula da Silva dit Lula, fut élu président au suffrage universel en 2002 (46% des voix au premier tour et 61% au second tour).

Via la présidence, le PT a été au pouvoir au Brésil de 2002 à 2016, avec deux mandats de 4 ans de Lula et deux, le second interrompu, de Dilma Roussef qui était associée à Lula, lequel devait se représenter en 2018.

Durant cette longue période, le PT a toujours gouverné en coalition avec des partis bourgeois, les scores du seul PT dans les élections locales oscillant entre 23% et 14%, ce qui indique qu’à l’échelle des plus larges masses la représentation politique s’était portée sur la personne de Lula. C’est donc son capital politique personnel que celui-ci a mis au service d’une politique capitaliste et libérale en économie, tempérée par d’importants programmes sociaux ayant des aspects clientélistes, en direction des plus pauvres, à la ville et à la campagne, programmes qui sont devenus de plus en plus difficiles avec la crise financière globale après 2008.

Le PT apparaît alors, à rebours de ce qu’il était à ses débuts, comme un parti de notables, très logiquement de plus en plus rongé par la corruption. Cette évolution a bien entendu vu des résistances et des ruptures, mais son caractère progressif, massif et d’apparence inéluctable a prévalu. La principale rupture s’est produite sur le terrain syndical avec la formation, à gauche de la CUT, de la CSP-Conlutas en 2010, qui est cependant restée minoritaire. Deux formations politiques sont nées de scissions-exclusions sur la gauche du PT, le PSTU (Parti Socialiste des Travailleurs Unifié) dès 1994, qui est la principale section de la « Ligue Internationale des Travailleurs (Quatrième Internationale) », trotskyste dite moréniste, et surtout le PSOL (Parti du Socialisme et de la Liberté), en 2004, dont la candidate Eloisa Helena, également soutenue par le PSTU et par le PC d’origine stalinienne demeuré en dehors du PT, atteint près de 7% à la présidentielle de 2006, ce qui ne se renouvellera pas.

Le syndicalisme de masse lié au PT n’a plus progressé quand celui-ci était au pouvoir, n’organisant pas les larges masses précaires et les habitants des bidonvilles, et gérant le recul des acquis sociaux pourtant récents dans la grande industrie, le pétrole et la fonction publique. Dans ces « larges masses », les communautés de base ont souvent été supplantées ou rongées par les églises évangéliques et pentecôtistes. Un talon d’Achille des partisans de la théologie de la libération a toujours été leur refus de lutter pour la libre disposition de leur corps par les femmes, par exemple sur la question de l’avortement. Ce talon d’Achille concerne aussi Eloisa Helena et le PSOL. Durant les présidences pétistes, ils se sont fait contourner et ronger par les sectes protestantes de masse, bien financées et ayant une réponse directe et claire, radicalement réactionnaire, aux questions sexuelles, morales et sociétales, renvoyant les pauvres au cadre familial et religieux.

Le coup d’État contre Rousseff et Lula et sa portée.

Le pétisme, et sa nébuleuse (syndicats, mouvement paysan et y compris les petits partis opposants de gauche au PT), a ainsi été grignoté, parfois corrompu, pourri et défiguré, et affaibli de toutes parts pendant les 16 années de gouvernance pétiste du Brésil. Mais en face, la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie « blanche » n’ont eu aucune reconnaissance pour les services rendus au capital et n’ont fait que se radicaliser. Alors que l’identité politique pétiste au Brésil s’est affadie, rosie, ternie, l’identité purement négative de l’anti-pétisme n’a cessé de monter. Anti-pétiste veut dire : qui veut détruire le mouvement ouvrier et paysan, priver les exploités, les opprimés et les pauvres de toute organisation et de tout droit à eux.

La corruption a été l’arme offerte à leurs adversaires par les dirigeants pétistes. Elle a ouvert la voie au scandale anti-démocratique du coup d’État « constitutionnel » (les guillemets sont de rigueur) aboutissant à la destitution de Dilma Roussef le 31 août 2016 et à l’installation à la présidence du politicien bourgeois Milton Temer, puis à l’arrestation de Lula le 7 avril 2018 et à l’interdiction qu’il se présente aux présidentielles, pour lesquelles il était encore donné gagnant, le 31 août dernier.

Il faut bien comprendre que la destitution de Roussef et l’invalidation de la candidature Lula constituent une énorme expropriation politique dont les mobiles n’ont rien à voir avec la corruption et ne visent qu’à interdire toute représentation politique démocratique du monde du travail.

En même temps, il est tout aussi essentiel de bien comprendre que c’est la politique de Lula et de Roussef qui les a finalement exposés et sacrifiés. Des grèves et des manifestations de masse ont démarré au Brésil lors du coup d’État « constitutionnel ». Les dirigeants du PT et de la CUT avaient plus peur de les prolonger que de leurs propres arrestations éventuelles. Les affaires de corruption, beaucoup plus graves que celles concernant le PT et d’ailleurs entremêlées avec elles, ont très vite fait plus qu’éclabousser Temer et compagnie : le pouvoir PMDB était à la fois non-élu et plus corrompu que tous les corrompus qu’il pouvait dénoncer. Une contre-offensive démocratique de masse, visant à chasser Temer et à imposer une assemblée constituante, dont la revendication avait figuré dans les programmes initiaux du PT, aurait été possible sans ces dirigeants, Lula lui-même se voyant mieux en prisonnier sacrifié qu’en leader d’un sursaut démocratique, ouvrier et populaire changeant la face du Brésil … et bien au delà.

L’aboutissement de cette orientation, c’est la renonciation à mener une campagne démocratique de masse, susceptible en effet de conduire à des combats de rue, pour la légitimité de la candidature Lula. Dès le 4 août dernier, la désignation de Fernando Haddad comme suppléant de Lula annonçait la capitulation. Les instituts de sondage ne s’y sont pas trompés qui, dès le 21 août, remplaçaient Lula par Haddad dans leurs questionnaires. La veille, 20 août, Lula était à 37% d’intentions de vote. Le lendemain, Haddad était à … 4% !

On voit pourquoi l’invalidation de la candidature Lula, malgré toute la critique indispensable de son orientation et de son parcours, était nécessaire au capital et constitue une défaite pour le prolétariat : le vote Lula en soi était une arme pour le prolétariat, parce qu’il le considérait comme tel. L’histoire des quatre dernières décennies faisait qu’aucun autre candidat du PT ne pouvait avoir cette place. Qui plus est, Haddad est (on serait tenté de dire : comme de bien entendu) un candidat réputé droitier et sans chaleur …

En dénonçant la « corruption » les « honnêtes gens » ont sapé leur propre assise.

Le processus du coup d’État soi-disant constitutionnel a aussi eu pour effet non prévu de saper l’assise des notables traditionnels du Brésil « républicain », les dignitaires du PSDB et autres PMDB, qui croyaient en tirer le bénéfice mais sont apparus comme les rois des corrompus – ce qu’ils sont, en effet.

L’opération « mains propres » conçue comme un paravent pour engager la destruction du mouvement ouvrier et paysan s’est développée de manière autonome, le paravent devenant boomerang, en rasant toute assise et toute crédibilité à la classe politique traditionnelle qui, après avoir collaboré avec le PT et l’avoir corrompu, voulait s’en débarrasser. La fragilité des institutions et le caractère aventurier, financier, rentier, mafieux, de la « bourgeoisie », les masses petites-bourgeoises blanches ayant été lâchées dans la rue dans la campagne soi-disant « anti-corruption » avec une dynamique politique autonome, tout cela a creusé une sape sous les pieds des initiateurs de la manœuvre, dont, donnée subjective qui a son importance, la compétence technique et politique ne dépasse pas celle d’un petit caïd et les appétits ne sauraient se contenir quelles que soient les circonstances.

Le dispositif anti-Roussef et anti-Lula devait assurer l’élection du candidat du PSDB en 2018, le vieux politicien Geraldo Alckmin. Or, il piétine à moins de 10% dans les sondages.

La paralysie du mouvement ouvrier laisse le champ libre à ce que le vide politique ainsi créé soit rempli. Ainsi s’est formée la chose appelée Bolsonaro.

L’enjeu de la lutte qui s’engage.

Haddad est parti, disions-nous, avec des sondages catastrophiques signifiant que le prolétariat ne se trouve plus aucune représentation réelle ou fictive sans Lula. Il remonte depuis la pente, mais péniblement : en tant que vote défensif contre Bolsonaro. Au dernier sondage de ce samedi 6 octobre, veille du scrutin, il serait à 22% et Bolsonaro à 35% – et les sondages de second tour, qui valent ce qu’ils valent mais quand même, donnent 44%/43% en faveur de Bolsonaro.

Par sa personnalité et ses « idées », Bolsonaro est un fasciste, sans guillemets. Les guillemets peuvent se justifier du fait que la genèse de ce phénomène politique n’est pas de même nature et n’a pas du tout connu le même déroulement que le fascisme historique servant de référence. Mais le point commun central est bien là : il s’agit de détruire le mouvement ouvrier. L’élection d’un « fasciste » à la présidence du Brésil est donc, d’ores et déjà, en tant que possibilité, une donnée clef de la situation politique régionale et, disons-le sans exagération, mondiale.

En effet, son éventuelle victoire, et d’ores et déjà sa montée, est un facteur qui pèse du mauvais côté du rapport de force au delà du Brésil, se conjuguant avec l’effondrement du Venezuela soi-disant « socialiste » et la répression somoziste, pardon orteguiste, au Nicaragua.

Il y a en particulier une résonance sinistre entre Bolsonaro et Brett Kavanaugh, qui est en train d’être investi comme juge de la Cour suprême voulu par Trump aux États-Unis. Bolsonaro cultive la culture du viol dont Kavanaugh fut un praticien dans sa jeunesse dorée. Leur « fascisme », c’est aussi cela : la brutalité, et le mépris des corps humains comme des milieux naturels. L’un et l’autre sont en effet, en somme, des partisans du réchauffement climatique et de son emballement, autrement dit des criminels, voulant lever tout obstacle à l’agro-business brésilien comme au gaz de schiste yankee.

Mais cette résonance en suscite une autre. LN a décrit ici, dans un précédent article, le combat des femmes, dont des syndicalistes en grève ce printemps dans les écoles, en Virginie occidentale, contre le sénateur – démocrate – Joe Manchin qui a voté pour Kavanaugh. Leur combat rejoint celui de ces millions de manifestantes et de manifestants qui, le samedi 29 septembre, sont sorties dans la rue au Brésil.

C’était le jour de la sortie de l’hôpital de Bolsonaro, et donc de son retour officiel sur l’arène (bien qu’il joue de sa blessure pour éviter tout débat public avant le 1°tour). Ces manifestations ont bien entendu vu se rallier des milliers et des milliers de militants syndicaux et de gauche qui, depuis l’acceptation de la destitution de Rousseff et de l’invalidation de Lula, étaient comme orphelins et privés d’expression. Mais ce ne sont pas leurs organisations traditionnelles qui le leur ont permis. Une nouvelle organisation est apparue le 30 août dernier : Mulherer Unidas contra Bolsonaro, Femmes unies contre Bolsonaro, avec le hashtag #EleNào, Pas Lui.

Face à la barbarie portée par les Bolsonaro, les Trump et les Kavanaugh, en Virginie occidentale comme dans tout le Brésil, le nouveau mouvement montant des femmes opère la jonction avec la lutte du prolétariat qui toujours se fait voler ses représentations, et pose les questions vitales qui sont les questions politiques centrales.

Question vitale : une brute favorable au meurtre et à la torture ne doit pas arriver au pouvoir. Question politique centrale qui en découle : pour l’empêcher il va falloir bien entendu faire élire contre lui Haddad, dans une dynamique de regroupement démocratique et de passage de la défensive à l’offensive. Telle sera la bataille politique du long intervalle entre les deux tours, entre le dimanche 7 octobre et le dimanche 28 octobre. Démocratie contre barbarie ! Droit des femmes contre barbarie !

Alors que l’on peut trouver en France des articles introspectifs pour savoir où en est #meetoo, il est temps de faire passer l’info : #meetoo, maintenant, c’est #EleNào.

C’est le mouvement des femmes comme tel, aujourd’hui en 2018, qui crie No pasaran. Et c’est là une bonne nouvelle.

Le 06-10-2018.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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