Le congrès confédéral de Force Ouvrière – la CGT-FO – a commencé hier, 20 avril, à Dijon, avec, comme toujours à FO où l’on fait « monter au congrès » des militants et des syndiqués non forcément mandatés, un très grand nombre de participants. 

Un moment d’émotion, partagée légitimement bien au-delà de FO, a marqué le début du congrès avec l’apparition de Jacques Paris et Cécile Koelher, dont il n’est – enfin – plus dangereux pour elle et lui de faire savoir que c’est au cours d’un voyage ayant des raisons syndicales qu’ils ont été kidnappés par la police politique iranienne.

Sur le plan interne, il n’est a priori pas prévu que ce congrès voit un renouvellement significatif des instances : Frédéric Souillot reste en place et les membres de la direction semblent d’ores et déjà prédésignés.

Un congrès sans problèmes, donc ? Voire. Il inaugure en fait une série de congrès – CGT, CFDT, CGC dans les prochains mois – et, comme tout le syndicalisme en France, FO (contrairement à ce que beaucoup de militants croient) n’est nullement un monde à part.

Au plan revendicatif, ce sont seulement des « limitations des dégâts » face aux attaques gouvernementales et patronales contre le droit du travail, la Sécurité sociale et les services publics, dont le syndicalisme peut se prévaloir : dans la durée cela ne suffit pas.

FO se targue de persister contre vents et marées dans les négociations contractuelles de branches, mais les résultats sont pour le moins discutables : l’accord signé, avec le patronat et la CFDT, sur les ruptures conventionnelles, réduit la durée d’indemnisation des salariés concernés, et l’accord signé fin 2024 sur l’emploi des séniors ne garantit aucun droit pour les salariés à la retraite progressive, et offre des aubaines au patronat.

De fait, le principal argument de la direction de FO pour justifier de telles signatures est qu’elles sauveraient l’existence de la libre négociation en évitant que le pouvoir politique ne prenne la main. Mais le pouvoir politique prend la main quand cela lui paraît nécessaire et l’affaiblissement de la force du monde du travail face au patronat ne l’aide pas face au pouvoir politique !

Cette vieille pratique des accords de branche ou des accords contractuels parfois plus que discutables correspond, dans FO, à la pratique des fédérations du privé, principalement de la Métallurgie dont est issu Frédéric Souillot. Elle se combine à des professions de foi de radicalité qui ne mangent pas de pain : Frédéric Souillot répète qu’en 2023 FO voulait la « grève reconductible » qui n’a pas été possible à cause de l’intersyndicale, mais la condition politique de la grève reconductible était en réalité la centralisation de la bataille contre l’exécutif, combinant manifestation nationale et grève et ne reculant pas devant l’affrontement avec le pouvoir, et sur ce plan FO a pleinement participé à l’orientation de l’intersyndicale.

Il nous dit aujourd’hui que « L’intersyndicale permanente ne sert à rien. » Sans doute, mais actuellement, « l’intersyndicale », c’est quoi ? Depuis octobre 2025 c’est l’unité au sommet pour ne pas organiser de bataille nationale, et à cela FO, encore une fois, participe pleinement.

Radicalité verbale au nom de l’indépendance syndicale et compromis douteux sont les deux pôles d’une orientation, correspondant aux deux courants qui, dans l’appareil, s’entendent pour contrôler et verrouiller FO depuis la crise confédérale de 2018-2019 : schématiquement, la « Métallurgie », c’est-à-dire les « droitiers », et le POI ( mais notons que, au nom du refus du « dégagisme » et du respect des « prérogatives des organisations syndicales », le petit frère ennemi du POI, le PT, ne se différencie guère dans l’appareil syndical).

Quand Bayrou a tenté son « conclave » sur les retraites, FO a été la première organisation à claquer la porte : tant mieux. Mais actuellement, FO participe pleinement à sa suite, la « conférence Travail-Emploi-Retraites », qui, à bas bruit, sous l’égide de Lecornu et de Farandou, entretient le « dialogue social » institutionnel encadré, tendant à l’intégration des syndicats dans l’Etat et l’économie, ce contre quoi FO prétend défendre voire sauver la « politique contractuelle » des libres négociations de branches …

Intersyndicale permanente ou pas, l’unité syndicale sur les revendications répond aux besoins de la classe salariale, comme l’a encore montré récemment l’unité réalisée pour la défense du 1° mai. Et la défense de la classe salariale est historiquement liée à la défense de l’Etat de droit.

Question cruciale : le RN et l’ « union des droites » au plan national, l’axe Trump-Poutine au plan international, sont des menaces frontales pour le syndicalisme. La tradition indépendante du syndicalisme, son « ADN » comme on dit, celle du 12 février 1934, de la grève générale parisienne d’août 1944, de la manifestation impulsée par la Fédération de l’Education Nationale contre l’instauration de la V° République le 30 juin 1958, du Non au référendum gaulliste en 1969, et récemment de l’impulsion donnée au Nouveau Front Populaire notamment par la CGT et la FSU en 2024, évitant un exécutif Macron/Bardella, cet « ADN », c’est de se porter en tête du combat en défense de l’Etat de droit et de la démocratie – condition, n’est-ce pas, camarade Souillot, de toute « politique contractuelle » et de toute « libre négociation ».

Or, FO se dirige tout droit vers un gros problème à ce sujet. Très clairement, sa direction prépare la poursuite du « dialogue social » et de la « politique contractuelle » en cas d’arrivée au pouvoir du RN et de l’union des droites en 2027.

Un signe national en a été donné, délibérément, juste avant l’ouverture du congrès confédéral : le cordial entretien, sur LCI, de Frédéric Souillot et du dirigeant RN Jean-Philippe Tanguy (président délégué du groupe RN à l’Assemblée nationale), qui figurait, jusqu’à la journée d’ouverture du congrès confédéral inclus, en tête d’affiche du site de FO (capture d’écran ci-dessous).

Un signe local nullement anodin : l’adresse de bienvenue à Louis Alliot et son équipe diffusée aux agents territoriaux de Perpignan (ci-dessous) !

Ici, il convient d’éviter toute explication convenue, fréquente chez des militants d’autres organisations syndicales, selon lesquelles ce genre de choses serait bien habituelles à FO, et se référant parfois au vieux couplet stalinien sur « FO-CIA », historiquement faux : FO s’appelle la CGT-FO, c’est un courant du mouvement ouvrier issu, comme la CGT et la FSU, de la vieille CGT, celle de la charte d’Amiens, et, plus directement aujourd’hui, FO est temporairement verrouillée par l’alliance des deux courants historiques que sont la « Métallurgie » et le POI. Le POI, qui détient donc, conjointement avec la « Métallurgie », un trousseau de clefs confédérales FO, et qui détient aussi, exclusivement, les clefs de la maison en accord avec J.L. Mélenchon … à LFI !  

D’où la question : de quoi s’agit-il exactement et comment de tels écarts sont-ils possibles ? Et surtout : à quelles contradictions ceci conduit-il ?

De quoi s’agit-il exactement ?

Ni plus ni moins qu’un choix politique plus ou moins inavoué mais clair et conscient, d’adaptation préalable à un exécutif RN/Union des droites en France, en tentant de mimer la poursuite éternelle de la « politique contractuelle » et de la « libre négociation » dans l’« indépendance ». Ce que la direction de l’AFL-CIO tente, difficilement, de faire avec Trump.

Au nom de la charte d’Amiens, toujours invoquée et jamais lue, cela conduit à la trahison de la charte d’Amiens, comme si la besogne revendicative immédiate pouvait se poursuivre dans la normalité avec des forces politiques visant à la destruction de l’Etat de droit.

Mais rappelons qu’une telle adaptation à un pouvoir aux tendances illibérales avait déjà été tentée, par Jean-Claude Mailly, au terme d’une évolution de plus en plus « droitière » qui laissait loin derrière elle l’époque de Marc Blondel, et que cela avait conduit à fragiliser toute la confédération, produisant son renversement.

La tentative sans base large de nettoyage de l’appareil par Pascal Pavageau ayant conduit à son éjection presque manu militari, un compromis d’appareil entre POI et « Métallurgie » s’est ensuite établi, aboutissant, après Veyrier, à l’actuelle période Souillot.

Notons, pour mieux comprendre le verrouillage actuel, que les reliquats de l’ancien courant anarcho-syndicaliste de FO, qui avait repris une relative indépendance par rapport à l’appareil central rallié par le courant dit lambertiste, à la fin de la vie d’Alexandre Hébert, au début de ce siècle, sont très faibles politiquement et organisationnellement, que ce soit du côté du bulletin très épisodique L’anarcho-syndicaliste ou du « Gilet jaune » Frédéric Vuillaume, les uns et les autres sujets au complotisme poutinisant …

Mais pour autant, il ne fait aucun doute que la tradition d’un syndicalisme combattant pour des réformes sociales reste bien vivante dans l’ossature confédérale de FO, et qu’il n’est pas possible qu’elle consente à tolérer la destruction de l’Etat de droit et l’intégration des organisations syndicales à la machine de l’Etat, qui sont et seront au cœur du programme et des actes d’un éventuel exécutif RN/Union des droites !

Mais, seconde question, comment est-il possible, au nom du prétendu apolitisme abusivement référé à la charte d’Amiens, de refuser le combat contre l’extrême droite, alors même que LFI, dont le POI est le noyau dirigeant et en même temps une composante structurelle de l’appareil de FO, met en avant son identité antifasciste ?

Que se passe-t-il, par exemple, dans la tête d’un responsable POI/LFI et en même temps FO, qui signe d’un côté un tract politique dénonçant la « fascisation » du monde, et de l’autre refuse que son organisation syndicale appelle à la lutte contre l’extrême droite ?

La réponse politique à cela doit être montrée clairement : ce responsable jouant un tel double jeu le fait au nom de « la paix ». Dénoncer l’axe Trump/Poutine serait tomber dans le « bellicisme de Macron », n’est-ce pas. La rhétorique pacifiste a ici pour fonction de se substituer à l’antifascisme, un antifascisme dénié au syndicat et qui, sur le plan strictement politique, s’avère un pur et simple poutinisme.

Au nom de la paix, il faut donc appeler au cessez-le-feu en Ukraine, et s’opposer à la dénonciation de l’extrême droite, ou, si ceci, par exemple dans un tract unitaire, n’est vraiment pas possible, tenter d’amalgamer extrême droite et Macron, régimes européens actuels et fascisme, distillant ainsi une totale confusion.

La direction de FO peut commencer à instiller l’adaptation au « dialogue social », non plus seulement avec Macron, mais avec le RN, grâce à la rhétorique pacifiste du POI, identique à celle des courants stalinisants dans la CGT (FSM) avec lesquels il travaille, et seulement grâce à elle.

Ceci n’aura qu’un temps, car les contradictions sont trop fortes. Que Mélenchon pense pis que pendre de la charte d’Amiens et ne s’en cache guère a certes son importance aussi, car cela montre que l’invocation de l’indépendance et des prérogatives syndicales sont des prétextes … politiques. Des opérations violentes comme celle qui a visé à interdire l’expression des syndicalistes FO animant les comités pour la libération de l’anarchiste russe Azat Miftaklhov, lors du congrès de la FNEC-FP-FO en décembre dernier, sont le signe de la tension que la ligne d’union sacrée « pacifiste » avec les régimes poutiniens et l’union des droites en France peut causer.

Et il faudra bien aussi un jour que l’on sache entièrement comment et pourquoi Cécile Koehler et Jacques Paris ont été envoyés dans un terrible traquenard en Iran, où la chambre corporative des mollahs est membre de la FSM, alliée du POI dans la CGT …

De même que l’orientation vers le « dialogue social » avec le RN va à l’encontre de la véritable tradition « réformiste », le campisme pro-poutinien du POI est en rupture avec le propre passé du courant dont est issue cette organisation, à l’époque où FO, avec la FEN, était aux premiers rangs européens pour la défense des prisonniers politiques en Europe de l’Est, comme Leonide Pliouchtch.

Concluons : aucun unanimisme de façade ne pourra éviter d’avoir affaire aux besoins de la classe ouvrière, tant pour le pain – les revendications – que pour la paix et la liberté – la défense de l’Etat de droit contre l’extrême droite. Et la CGT-FO, organisation dont le véritable « ADN » est bien le mouvement ouvrier, serait conduite à une crise destructrice, reproduisant en version très aggravée sa crise de 2018-2019, si l’orientation, principalement portée par le POI et mise en œuvre par la « Métallurgie », de refus du combat unitaire contre l’extrême droite et de défense de « la paix » au-dessus de la lutte des classes contre les dictatures, devait continuer à prévaloir. C’est bien du point de vue de la défense de la CGT-FO que la rupture du dialogue social avec Etat et patronat, le refus de tout dialogue social futur avec le RN, l’unité contre l’extrême-droite et l’union des droites, et contre l’axe fasciste Trump/Poutine, sont des nécessités.

Léon Serret-Pelloutier, le 21/04/26.