Cet article est la suite du premier article du même titre paru le 25 janvier dernier. Le camarade LM l’a rédigé dans le prolongement de la réunion-débat organisée par Aplutsoc le 7 avril dernier.
Il peut sembler parfois que le débat sur la politique militaire qui peine à s’engager dans la gauche révolutionnaire s’arrête à des analyses géopolitiques ou à des réflexions théoriques sur la nature de l’impérialisme du XXIe siècle, celle du néofascisme, sur les nouveaux habits du pacifisme etc. sans pouvoir aborder les questions concrètes, les aspects tactiques, les moyens matériels d’une politique militaire qu’il serait temps, après des décennies d’absence sur ces terrains, de ne plus déléguer aux militaristes, aux alliances impérialistes, aux experts de la dissuasion et autres états-majors du réarmement.
Il est, de fait, difficile d’entrer directement dans des considérations sur la démocratisation de l’armée et l’adaptation de ses équipements à des missions conformes aux besoins des peuples et à leurs exigences de démocratie et de souveraineté, sans situer a minima les enjeux qui déterminent l’orientation d’une politique ouvrière. Pour éviter l’écueil précédemment cité nous indiquerons de manière liminaire que l’objectif consiste à doter les peuples européens (que nous ne confondons pas avec l’Union Européenne- UE) de moyens de défense indépendants qui puissent être déployés contre toute agression.
Enthousiasmes pacifistes
A ce jour la ligne de front déterminante -et pas seulement pour les peuples européens- est celle sur laquelle le peuple ukrainien résiste depuis plus de quatre années à l’invasion de l’impérialisme russe. Libre à Benoit Bréville d’écrire, encore dans le Monde Diplomatique d’avril 2026, que « quatre années de propagande en faveur du réarmement et sur l’imminence du péril russe ont anesthésié des esprits et désarmé les pacifistes (…) » Cela confirme que le pacifisme de ce journalisme s’exerce loin de Kyiv et des villes d’Ukraine où « l’imminence du péril russe » poursuit son œuvre de destruction nuit après nuit. Mais le Monde Diplomatique déplore l’invisibilité du pacifisme d’aujourd’hui qui selon lui ne sait plus organiser, et nous abuse sur sa disparition.
Nous abuse, puisqu’en fait le pacifisme prospère sous de nombreux drapeaux.
Le Mouvement de la Paix récemment ressuscité émet des communiqués à une cadence de tir qui fait douter de l’invisibilité du pacifisme.
Nous avions noté dans une première contribution, comment la CGT était déchirée par le triple choix cornélien de sa fidélité des jours de fête, à sa tradition pacifiste et de sa lutte des jours ouvrés pour la défense de l’emploi dans l’industrie d’armement. Tout en se souvenant parfois de son soutien à la résistance ukrainienne.
Dans les groupes issus du trotskysme (LO, PT, POI, …) le campisme se présente sous les mots d’ordre d’un pacifisme farouche : « pas un sou, pas une vie, pour la guerre » et depuis 1915 l’ennemi principal ne saurait être ailleurs que dans notre propre pays.
Des sectes nostalgiques du stalinisme tressent depuis l’invention de la « coexistence pacifique », les guirlandes de la « Paix » tout en soutenant avec enthousiasme la moindre initiative de Poutine de réunir les BRICS+ présentés comme l’alternative pacifique au seul impérialisme de la planète, les USA.
Pression pacifiste
Ce pacifisme dont le Monde Diplomatique appelle à ce qu’il s’organise, n’est pas sans effets dommageables sur les internationalistes eux-mêmes.
On regrette que les vieux refrains pacifistes viennent conclure une déclaration « Non à l’Europe de la guerre, non au réarmement européen » datée du 25 février 2026 du Comité International de la Quatrième internationale pourtant solidaire par ailleurs du peuple ukrainien : « Nous combattons pour mettre fin au commerce des armes, pour convertir la production d’armes en production sociale. Nous exigeons la dissolution des blocs militaires de l’OTAN et de L’OTSC. Dans cette situation des slogans tels que « guerre à la guerre », « à bas les budgets militaristes » et « contre le service militaire » doivent servir à armer politiquement un mouvement antimilitariste (…) » (Inprecor n°743, résolution du 25 février 2026)
Dans le même numéro d’avril 2026 d’Inprecor, un texte de Worker Democracy, revue animée par des camarades de la IVe internationale, est intitulé « Thèses sur la crise du détroit de Taïwan et l’autodétermination Taïwanaise ». Ilnuance fortement l’objectif proclamé de la fin du commerce des armes en reconnaissant la possibilité d’achat d’armes auprès d’un impérialisme par des « nations plus faibles » dans un besoin d’autodéfense contre un impérialisme rival.
Quant au service militaire une résolution spécifique du Comité international sur l’Ukraine ne préconise évidemment pas de le supprimer mais « d’améliorer les garanties sociales pour les personnes en service militaire en particulier celles qui défendent l’Ukraine depuis 2022 ».
Bien sûr la politique des organisations ouvrières doit être adaptée à la nature des guerres auxquelles elles sont confrontées et les besoins en ressources militaires sont déterminés par les objectifs et les tactiques qui répondent aux situations concrètes du peuple ukrainien ou de celui de Taïwan, pour les exemples cités. Il est périlleux de vouloir faire marcher toute une internationale au même pas sur les mêmes mots d’ordre. Surtout sur ceux de « guerre à la guerre », « à bas le commerce des armes » au moment de la suppression trumpienne des financements de matériel militaire à l’Ukraine. De fait aujourd’hui la résistance ukrainienne a le plus grand besoin que les impérialismes européens lui fournissent l’armement indispensable pour bloquer l’avancée de l’invasion impérialiste de Poutine.
La question militaire au congrès du PCF
Il y a peu de chance pour qu’à 12 mois de l’élection présidentielle un débat sur la question militaire soit au centre des préoccupations des organisations de gauche en France. Le PCF qui tiendra son 40e congrès au mois de juin est déjà plus agité par la question de sa présence dans la course à la multiplication des candidatures que par le débat sur une politique populaire de défense. Cependant le document préparatoire aux discussions d’orientation du 40e congrès intitulé « base commune » contient quelques idées pour la « reconstruction d’une politique et d’un outil de défense nationale et populaire placée sous le contrôle exclusif du Parlement et du peuple » La démarche est explicitement de « créer un nouveau lien entre l’armée et la nation ». Un des moyens de la réappropriation de la chose militaire par le peuple porte sur « un service national modernisé et sur la réserve, répondant aux enjeux contemporains de la sécurité de la France et de la sécurité globale ».
Les formes que pourraient prendre la conscription et la réserve ne sont pas proposées. Et au vu des premières contributions elles ne donnent pas lieu à de riches débats dans les cellules ou les conférences de section préparatoires au congrès. Ce débat est pourtant indispensable si l’on veut constituer une alternative populaire à l’armée de métier dédiée à l’expression des intérêts de l’impérialisme français.
Une nouvelle conscription
Le rôle de l’Education nationale notamment dans la formation des appelés, la durée d’une formation initiale et son contenu, les périodes d’actualisation des compétences militaires, la nature des missions confiées aux femmes et hommes appelés sont autant de pistes de réflexion nécessaires à la construction d’une armée nouvelle, pour reprendre l’expression de Jaurès.
La conscription nouvelle aura besoin d’équipements et d’armements produits de manière indépendante, sous contrôle ouvrier pour éviter la dépendance à toute surenchère militariste, veiller à l’adaptation des productions aux besoins de la défense, exercer la plus grande vigilance sur l’utilisation de l’IA dans le domaine militaire.
La conscription nouvelle aura donc le plus grand besoin de la démocratie à l’intérieur de l’armée. Les mobilisations de la décennie soixante-dix visant à construire dans « la grande muette » des organisations de soldats : Front des soldats, marins et aviateurs (FSMAR) ; comités de soldats, syndicats de soldats, ou une expression collective des besoins des appelés, constituent encore une référence. « Le 17 mai 1974, entre les deux tours de l’élection présidentielle qui devait voir la victoire de Giscard d’Estaing, paraissait dans Rouge et Libération un appel de 100 soldats, appelés du contingent, mettant en avant une liste de revendications à vocation démocratique.
L’Appel revendiquait notamment « le libre choix de la date et du lieu de l’incorporation entre dix-huit et vingt-cinq ans », « une solde égale au SMIC et la gratuité des transports », « la possibilité pour les engagés de résilier leur contrat à tout moment », « la suppression des brimades sous toutes leurs formes et l’obtention de permissions hebdomadaires », « la suppression des incorporations au-delà des frontières nationales », « la liberté totale à l’information et à l’expression politique dans les enceintes militaires », « le libre choix de la tenue civile ou militaire en dehors des heures de service », « la dissolution de la sécurité militaire », « la suppression des tribunaux et sanctions militaires » (revue L’Anticapitaliste n°155, avril 2024) »
Cet appel et l’activité du (FSMAR) animé par des militants de la Ligue Communiste encouragea les manifestations de soldats en uniforme dans les rues de Draguignan, de Karlsruhe, Nancy, Verdun… une organisation syndicale (la CFDT d’Edmond Maire) se montra d’abord favorable à un mouvement de création de sections syndicales de soldats avant de connaître un revirement.
En fait les syndicats ouvriers ne se sont jamais désintéressés complètement du sort de leurs jeunes sous les drapeaux cela se matérialisait le plus souvent par une aide financière du syndicat ou du Comité d’entreprise qui était l’occasion d’échanges pour refuser l’isolement et la manipulation militariste des appelés par un encadrement imprégné de l’expérience des guerres coloniales. Mais une référence plus actuelle est celle des liens maintenus par des syndicats ukrainiens avec les travailleurs qui tiennent le front et sur le front par la capacité d’initiative et d’adaptation des ordres aux réalités du combat qui ne peuvent se développer que dans le cadre d’une réelle liberté de parole.
Base industrielle de défense
L’autre moyen de réappropriation de la défense nationale proposé au 40e Congrès du PCF c’est « la reconstruction d’une base industrielle et technologique de défense sous contrôle de la nation, fondée sur la dualité des activités civiles et militaires, constituée autour d’un pôle public de défense, auxquelles pourront s’adosser les TPE et PME dans des collaborations mutuellement avantageuses. »
On note que cette proposition est proche de celle mise en avant par la CGT de Pole Public de la Défense Nationale (PPND) à cette différence qu’il s’agit ici d’adosser à ce pôle public des TPE et des PME. On ne sait trop ce que cet adossement veut dire. S’agit-il de rachat d’entreprises, de prise de participation minoritaire au capital, d’accords de partenariat, d’autres formes plus souples de mutualisation de moyens ? La seule chose claire c’est que selon le PCF ces collaborations « mutuellement avantageuses » doivent générer davantage de profit pour les actionnaires de cette industrie. Si le PCF, plus nettement que la CGT, ne cherche pas à convertir la production d’armement en production de biens d’équipement collectif, ou de consommation courante, son modèle reste la dominante d’un secteur privé de l’armement. Là aussi le Pôle public et ses PME adossées s’opposent de fait à l’expropriation des profiteurs de guerre et à la nationalisation. de la production sous contrôle ouvrier.
En sortant du périmètre des grands acteurs de l’industrie de défense que sont Dassault, Naval group, Thalès, Airbus, Safran, Nexter, etc., le PCF met pourtant le doigt sur une réalité de l’évolution du secteur. Les TPE, les PME, les ETI, sont devenus des acteurs importants de la numérisation du champ de bataille.
Basculement technologique
La guerre en Ukraine a révélé un basculement du modèle d’armement de haute technologie dont l’impérialisme américain était le champion vers des armes moins sophistiquées, produites en masse, à faible coût. La guerre de Trump en Iran vient de confirmer que ce basculement à une valeur générale. Elizabeth Sheppard Sellam, dans la publication du 21 mars 2026 de The Conversation qualifie la « Guerre des drones de révolution low cost qui défie la puissance américaine ». Elle indique les chiffres de cette nouvelle donne :
« Le coût de l’attaque s’est effondré. Un drone de type Shahed est estimé entre 20 000 et 50 000 dollars (entre 17 000 et 43 000 euros), tandis que certains drones FPV ne coûtent que quelques centaines d’euros. À l’inverse, le coût de la défense reste extrêmement élevé. Intercepter ces menaces mobilise des systèmes avancés comme les batteries Patriot, dont chaque missile peut coûter entre 3 et 5 millions de dollars (entre 2,5 et 4,3 millions d’euros), ou des avions de chasse dont chaque heure de vol se chiffre en dizaines de milliers de dollars. »
A partir de 2023 Sebastien Lecornu, alors ministre des Armées, était amené à tenir compte de cette évolution technologique en passe de devenir une évolution stratégique d’ensemble. La loi de programmation militaire 2024-2030 voudrait relever d’une approche nouvelle des innovations de défense. Une de ses orientations est d’explorer les technologies innovantes très en amont pour déceler les applications qui intéresseraient les armées. Les technologies prioritaires qui ne peuvent plus être ignorées, sous peine de subir une surprise qui romprait l’ancien équilibre stratégique, sont soigneusement listées depuis 2023 dans le Document de référence de l’orientation de l’innovation de défense, publié par le ministère des Armées :
- Hypervélocité qui conjugue l’hypersonique et la manœuvrabilité (planeurs, missiles propulsés…)
- Armes à énergie dirigée (armes électromagnétiques et armes laser)
- Intelligence artificielle (lutte contre la désinformation et les influenceurs numériques par l’analyse d’anomalies, aide au développement informatique,)
- Systèmes autonomes (robotique associée aux capteurs embarqués et à l’IA ; autonomie décisionnelle pour des fonctions élémentaires présentées comme non létales)
- Spectre électromagnétique et guerre électronique (Utilisation de radiofréquences, brouillage, surveillance, renseignement…)
- Nouvelles technologies de l’énergie (drones à grande durée de mission avec batteries à haute densité d’énergie, générateurs thermiques à hydrogène, réseaux électriques intelligents, petits réacteurs…)
- Discrétion et furtivité (vis-à-vis des radars ou sonars, discrétion optique, matériaux absorbants…)
- Technologies quantiques (capteurs inertiels pour la navigation et la géolocalisation ; calcul quantique pour la cryptographie et la sécurisation des communications)
- Communications (voies alternatives pour échapper à la saturation et à la vulnérabilité des communications électromagnétiques)
Cette liste permet de mesurer l’ampleur du travail à accomplir pour identifier les PME qui sont, ou pourraient être, des acteurs français de l’industrie de la défense dans ces spécialités. Une cartographie de ces entreprises pourrait être utilement dressée par les organisations syndicales qui, comme la CGT, peinent à donner un contenu concret à leurs plans d’action « pour une industrie d’avenir correspondant aux besoins des générations futures ». Se pose ensuite la question de la prise de contrôle public de ces entreprises.
Si l’on constate à la lecture du vaste champ des innovations à mettre en œuvre que son périmètre s’étend bien au-delà des quelques grandes entreprises du Pôle public de la défense revendiqué par le PCF ou la CGT, on comprend aussi que la prétendue économie de guerre de Macron ne prévoit rien qui permette une planification du basculement technologique à réaliser. Le Bilan d’activité 2024 de l’Agence innovation défense du ministère des Armées présente un investissement de 117 M€ pour la recherche et la captation de l’innovation et 75 M€ pour l’innovation et les technologies transverses sur un total réalisé de 986,3 M€ qui par ailleurs comprend 330 M€ pour la dissuasion nucléaire dont nous considérons qu’il ne s’agit en rien d’un armement mais d’un moyen de destruction massive dont l’abandon est un objectif prioritaire.
De surcroît ces « investissements » sont le plus souvent des propositions de soutien financier sous différentes formes d’aides et de subventions. Il s’agit en fait de financements accordés à des entreprises privées dont le retour est peu conditionné par des mises en œuvre réelles. Par ailleurs la prise de contrôle par un secteur nationalisé de la défense est d’autant plus nécessaire que l’abandon au secteur privé des questions de sécurité sous-estime les opérations d’intrusion, concurrentes ou hostiles, qui ciblent les industries de la défense.
De l’Ukraine à l’Iran une nouvelle grammaire de la guerre est en train de s’écrire sous nos yeux et ce n’est pas en criant « guerre à la guerre » que nous nous protégerons des unités de robots et de leurs tirs autonomes générés par une IA. La période des guerres et des révolutions se poursuit sous des formes nouvelles. La politique militaire ouvrière, la chose au monde la moins numérisée, ne sera pas conduite par des algorithmes. Elle pose la question du pouvoir en fonction de données nouvelles que l’axe impérialiste incarné aujourd’hui par Trump et Poutine nous oblige à intégrer.
Luigi Milo 13/4/2026