Lutte de classes aux États-Unis, dernières nouvelles (20-09-2018)

Trump semble descendre dans le fond et crever encore le fond, mais il est toujours président. Depuis la manifestation évidente d’une complicité servile avec Poutine lors de leur rencontre officielle en juin dernier, il ne se passe pas un jour sans quelque « révélation », défection à la Maison blanche ou autres « sorties », cependant que l’étau des enquêtes mises en place par la commission Mueller se resserre. La question de la destitution ou de la démission, dont il est de bon ton de dire qu’elle serait très « difficile » ou « éloignée », en réalité se pose, est posée dès à présent.

Dans le processus qui a conduit à cette situation, la résistance sociale marquée par la poursuite de la vague de grèves des instituteurs passant d’un État à l’autre et ne se cantonnant pas aux États républicains, la protestation des noirs, et le mouvement MeeToo qui tire en fait ses origines des manifestations féministes de masse ayant « salué » l’avènement de Trump, forment l’arrière-plan sans lequel rien ne saurait se comprendre et s’expliquer.

Les élections Mid-Terms au Congrès, prévues dans la première quinzaine de novembre, font attendre une débâcle républicaine, mais ceci ne ferait qu’aviver la crise présente en plaçant une éventuelle majorité démocrate devant la responsabilité d’ouvrir la phase finale, celle de la destitution. Avec tous les risques de tentatives de coups de force, de trucages et de radicalisation de la part de l’aile « protectionniste-suprémaciste blanche » de la Maison blanche, c’est-à-dire la vraie faction de Donald Trump, celle que représente Steve Bannon en disgrâce officielle et toujours à la manœuvre, aussi au niveau international et européen.

La question centrale, la vraie question, qui doit être posée par les militants aussi bien révolutionnaires que de gauche progressiste sincère, les syndicalistes, les militants noirs et les féministes, est la suivante : à qui appartient-il de chasser Trump, et pourquoi le faire ?

La formidable crise institutionnelle globale qui menace, que serait son éviction, aurait en théorie pour dénouement « constitutionnel » l’avènement à la présidence de l’ultra-réactionnaire, mais qui n’est pas un « idiot », lui, Mike Pence. Comment défaire Trump pour affronter Pence, ou, mieux encore, comment défaire les deux ?

La question posée est celle de l’intervention directe des plus larges masses dans la crise constitutionnelle et politique des États-Unis. Elles seules sont capables d’imposer une véritable marche à une issue démocratique. La grève des instituteurs, Black lives matter, et meetoo, sont des luttes politiques au plus haut point, dont il faut exprimer la dimension politique sur la question du pouvoir : dehors Trump ! démocratie !

Ceci conduit à la question de la représentation politique de ces mouvements. Un évènement important vient de se produire, qui est à double tranchant.

L’État de New York a vu la candidate « progressiste » Cynthia Nixon, que soutenaient les Democratic Socialists of America, largement battue à l’échelle de l’État par le « vieux » dinosaure et potentat démocrate Mario Cuomo. Mais simultanément, on a vu la tout aussi, voire plus, large victoire de Julia Salazar sur les districts de Columbia et de Brooklyn à New York, qui donne un autre signal, complétant la victoire antérieure d’Alexandria Ocasio Cortez sur la 14° circonscription, à cheval sur Manhattan et Queens, et défaisant un politicien en place qui vaut bien son complice Cuomo. Dans l’imagerie populaire qui s’est rapidement diffusée, si cette dernière est « Batman », alors Julia Salazar est « Robin ».

La soirée électorale a vu les militants socialistes et progressistes chanter victoire, en relativisant l’échec de C. Nixon et en mettant en valeur le succès de J. Salazar. De fait nous avons une situation inédite qui voit une hégémonie apparente « socialiste » et « progressiste » sur la base et le parti démocrate dans cette ville mondiale clef qu’est New York City.

Or les trois candidates – Ocasio Cortez, Cynthia Nixon et Julia Salazar – ont représenté chacune trois « styles » et potentiellement trois orientations différentes.

Ocasio Cortez, membre des DSA et proche de Sanders, n’a plus trop manifesté son identité « socialiste » depuis sa victoire, qui assure pratiquement son élection dans l’État.

Cynthia Nixon, l’ancienne actrice de Sex and the Cities, non membre des DSA et seule des trois à avoir eu le soutien de Barack Obama, lequel se tait sur les deux autres, a reçu le soutien des DSA, ce qui a suscité une discussion parmi eux. Nous reproduisons ci-dessous la traduction d’un texte du camarade Dan La Botz, militant ouvrier américain, à ce sujet, qui nous parait très pertinent (précisons que postérieurement à ce texte, C. Nixon s’était prononcée pour le droit de grève dans les services publics, ce qui ne l’a pas faite gagner pour autant, d’autant que l’appareil AFL-CIO soutenait Cuomo).

Julia Salazar, membre des DSA, par une importante interview au journal Jacobin que nous avons traduite et publiée cet été, s’était définie comme militante lutte de classe, expliquant que le parti démocrate n’est pas « redressable » et qu’il faut construire un nouveau mouvement, interne et externe à celui-ci et que la « prise » de primaires démocrates devait se comprendre dans cette optique là.

Depuis, des « révélations » sont sortie sur J. Salazar. Il apparaît quelle n’est pas vraiment issue d’une famille d’immigrants pauvres, mais plutôt de moyenne bourgeoisie, et surtout qu’elle a eu, ces dernières années, deux identités politiques différentes avant d’être une militante socialiste : d’abord « chrétienne-sioniste » et anti-avortement, puis « juive anti-sioniste » ayant, de plus, des contacts avec des supporters du régime syrien.

Ce qui est clair est qu’elle vient de gagner en raison, exclusivement, de son profil « lutte de classe », ayant été parfaitement discrète sur les questions israélo-palestinienne et syrienne durant sa campagne pour les primaires.

Sous toute réserve, disons qu’il est possible qu’une jeune militante étudiante-travailleuse à New York passe rapidement par différents profils politiques, mais que cette histoire soulève des problèmes politiques à ne pas occulter.

Nous venons en effet, rapidement, de balayer trois aspects des débats politiques aux États-Unis qui sont autant de questions clefs pour pouvoir y construire ce qui fait besoin, à savoir une représentation politique directe des exploités et des opprimé(e)s :

1°) la question politique centrale, à savoir que les luttes sociales, et « communautaires » comme on dit outre-Atlantique, sont des luttes politiques et qu’il leur appartient de s’emparer de la question Trump, en anticipant sur l’éventuelle question Pence : pourquoi pas – c’est un débat – ne pas s’unir sur l’exigence d’élections anticipées, présidentielles et au congrès, et dans ce cadre défendre des candidatures démocratiques radicales, ouvrières, noires et féministes ?

2°) la question tactique centrale dont la très importante expérience de l’État de New York permet de dresser un premier état : le parti démocrate n’est pas et ne sera jamais un parti des exploités et des opprimés, mais ses primaires peuvent être le lieu de regroupement à tel endroit et tel moment ; encore faut-il pour cela savoir  l’on veut aller et le dire. Quelles que soient les « révélations » qui la concernent, la victoire de J. Salazar, surtout mise en regard de la défaite de la candidate « libérale-bourgeoise » classique C.Nixon (caractérisation qui ne concerne en rien sa sincérité de militante LGBT, bien entendu), a cette signification.

3°) comme partout dans le monde mais peut-être plus encore aux États-Unis, la question stratégique du retour à un véritable internationalisme qui interdit tout soutien et toute accointance avec des Poutine et des Bachar qui ont d’ailleurs, de leur côté, leurs liaisons avec des secteurs impérialistes nord-américains dirigeants comme le prouve la question Trump (mais pas seulement elle). Un parti démocratique des exploités et des opprimés aux États-Unis ne se construira que dans la solidarité internationale sincère et réelle, sans lien avec des dictateurs-repoussoirs quels qu’ils soient.

Ci-dessous l’intéressante contribution de Dan La Botz, qui anticipait sur le scénario des primaires démocrates dans l’État de New York :

Pourquoi j‘ai voté contre le soutien de DSA à Cynthia Nixon, par Dan La Botz

Pourquoi je vote « non »

Je ne suis pas d’accord avec ces quelques membres des DSA, qui se considèrent comme anarchistes ou d’autres qui pourraient être appelés « mouvementistes », qui s’opposent totalement à tout travail électoral et veulent simplement intervenir dans les mouvements sociaux. Je crois que les mouvements ouvriers et sociaux ainsi que les actions politiques seront nécessaires pour construire un mouvement socialiste et finalement renverser le capitalisme. Je ne pense pas pour autant que tout travail dans le Parti Démocrate devrait être évité en permanence. Alors que je suis en général un opposant au Parti Démocrate comme parti capitaliste, je pense qu’il peut être utile de présenter des candidatures socialistes lors de certaines primaires démocrates ou lors d’élections générales. Après tout, si nous voulons créer un parti ouvrier, nous devrons le faire en scissionnant et en remplaçant le Parti Démocrate.

Ce que nous devrions éviter, c’est de devenir simplement un autre groupe progressiste de plus à la gauche du Parti Démocrate, en rêvant que nous pourrions en quelque sorte avoir une grande influence sur lui ou même le réformer. Je pense qu’il est absolument impossible de réformer ou de conquérir le Parti démocrate en raison du contrôle de l’organisation et des finances du parti par la classe capitaliste et compte tenu de ses liens historiques et profonds avec les banques, les entreprises, les dirigeants militaires et les principaux médias. Je crois que nous avons besoin de notre propre parti de la classe ouvrière, mais la manière d’y arriver doit être éclaircie. En attendant, je pense qu’il est juste d’examiner et de débattre des recommandations des progressistes et des socialistes du Parti démocrate, à condition que nous sachions clairement que notre objectif à long terme est de contribuer à la disparition et au remplacement des Démocrates par un parti de la classe ouvrière.

J’ai senti lors de la réunion du CTC que l’argument le plus fort en faveur de l’approbation de la candidature de Cynthia Nixon était que nous pourrions continuer sur notre lancée de la campagne Bernie Sanders 2016 pour la présidence ainsi que la victoire de la campagne Ocasio Cortez. Je pense toutefois que cette opportunité doit toujours être mise en balance avec la tendance à la transformation de DSA en une organisation progressiste de plus à la gauche du Parti Démocrate. Nous ne voulons pas simplement être utilisés par les candidats pour faire avancer leur carrière politique en rassemblant et en regroupant les électeurs de gauche pour eux. Après tout, une fois qu’Ocasio Cortez a eu notre aval, elle a plus ou moins rapidement coupé les liens avec nous – on ne trouve aucune référence à DSA sur ses sites Twitter ou Facebook, par exemple, même si les Justice Democrats y sont et si elle a été faire campagne avec le Working Families Party (WFP), avec Bernie Sanders et certains candidats progressistes du Parti Démocrate. Notre organisation, qui compte 45 000 membres selon les critères de l’appartenance à la gauche, reste petite par rapport à d’autres forces politiques et n’a jusqu’à présent exercé pratiquement aucune force gravitationnelle sur Ocasio Cortez, qui orbite désormais autour d’autres organismes.

 Je pense que nous aurions encore moins d’influence sur Cynthia Nixon. Alors que Nixon venait d’une famille de classe moyenne inférieure, une mère célibataire vivant dans un logement à loyer modéré, elle est finalement devenue une actrice à succès, ce qui l’a rendue riche. Tant mieux pour elle. Le problème est que, en tant qu’actrice riche et prospère, elle est devenue proche de certaines personnes influentes en politique. Nixon, rappelons-le, était, comme elle l’expliquait dans une interview, une partisane de Barack Obama et de Hillary Clinton, les deux démocrates néolibéraux contre lesquels de nombreux membres de la DSA se sont rebellés lorsqu’ils ont soutenu Sanders. Nixon était également une partisane de Bill De Blasio dans la course à la mairie en 2013, et après avoir remporté l’élection, De Blasio l’a nommée à divers postes de conseillère municipale. DSA, cependant, a été très critique à l’égard de De Blasio sur les questions de logement et de police. Compte tenu du passé de Nixon, il n’est pas surprenant que certains membres du personnel de campagne de De Blasio travaillent actuellement sur sa campagne. Ce sont les forces politiques importantes de la vie de Nixon, pas celles de DSA, qui n’auront probablement aucune influence sur elle. De toute évidence, une fois que nous aurons donné notre approbation, nous n’aurons aucun pouvoir sur elle. Nous avons, je pense, peu ou pas de chance qu’elle nous rende compte de quoi que ce soit.

 Je trouve que l’argument selon lequel la validation de la candidature de C.Nixon aiderait en quelque sorte DSA à organiser la classe ouvrière est le plus spécieux. Tout le monde essaie d’organiser les travailleurs. Trump essaie d’organiser les travailleurs blancs pour le soutenir dans ses attaques contre les Mexicains, les Musulmans et les Chinois. Sanders a travaillé pour organiser les travailleurs en préconisant Medicare for All, un collège gratuit et un salaire décent. M. Cuomo tente d’organiser les travailleurs noirs et les femmes pour qu’ils votent, en offrant de protéger leurs intérêts politiques et les soutiens des syndicats d’employés publics indiquent qu’à ce jour, il y parvient. C.Nixon n’a jusqu’à présent pas montré beaucoup d’intérêt ou de capacité à organiser des travailleurs, mais peut-être qu’elle fera mieux. Nous aussi, de la gauche socialiste, voulons organiser les travailleurs, mais nous voulons les organiser en tant que mouvement indépendant sur ses propres intérêts – pas ceux des politiciens républicains et démocrates – et au sein de ce mouvement indépendant, défendre le socialisme. Si nous sommes entraînés dans le courant dominant du Parti démocrate, ils collecteront les voix des travailleurs que nous organisons.

Comme Bernie Sanders et Ocasio Cortez, C. Nixon pense apparemment le socialisme démocratique comme le New Deal de Franklin D. Roosevelt, alors que, bien sûr, le socialisme démocratique va bien au-delà, pour que la classe ouvrière prenne le contrôle des banques et des entreprises et transforme nos institutions politiques. L’acceptation occasionnelle du label «socialiste démocratique» par C.Nixon, suivie de son explication qu’elle soutient nos campagnes pour les soins de santé et le logement et qu’elle défend nos «valeurs socialistes démocratiques», suggère qu’elle n’y a pas vraiment réfléchi. En tant que personne évoquée lors de la réunion du CTC, elle n’a pas rejoint DSA et je pense qu’elle ne le fera probablement pas.

Source : Why I voted against endorsing Cynthia Nixon, by Dan La Botz, 30 juillet 2018.

http://newpol.org/content/why-i-voted-against-endorsing-cynthia-nixon

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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