Crise mondiale du capital

Krach, récession : ces mots sont revenus en force dans le vocabulaire des analystes et commentateurs, qui nous avaient pourtant annoncé la reprise, et la sortie de la crise mondiale ouverte en 2007-2008. Difficile pour eux de faire autrement quand les bourses dévissent partout dans le monde, le CAC 40 repassant, pour ce qui le concerne, sous les 4000 points. Les développements présents n’ont à vrai dire rien de surprenant, mais leur caractère chaotique et leur imprévisibilité dans le détail achèvent de dessiner un tableau propice à la « panique ».

L’échec prévisible des solutions miracles

L’onde longue d’accumulation du capital de l’après seconde guerre mondiale s’est depuis longtemps retournée en phase récessive, les taux de profits réels diminuant. La financiarisation et l’ouverture généralisée des marchés, appelée « mondialisation », n’ont pas apporté d’issue à ce retournement, mais ont débouché sur l’instabilité financière, chronique depuis plusieurs décennies, mais devenue le facteur économique mondial n°1 en 2007-2008.

La crise globale qui s’est ouverte alors, tout en faisant déjà des dégâts considérables, avait été amortie par trois procédés.

Quantitative easing

D’abord, l’intervention massive des États et des banques centrales, injectant des « liquidités » dans les banques privées, s’adonnant tous, les uns après les autres, au quantitative easing, ou politique monétaire « non conventionnelle » plus prosaïquement appelée « planche à billet » (même si concrètement c’est un peu plus compliqué, car il s’agit aujourd’hui de produits financiers, on peut sans risque d’erreur se représenter les choses ainsi).

L’eurozone avait failli craquer avec les écarts de taux entre États ayant pourtant la même monnaie, conséquence de la crise des dettes soi-disant « publiques » produite par les mesures « anti crises » de 2008-2009, et passait pour s’en être sortie suite à l’annonce faite par Mario Draghi en juillet 2012 donnant l’assurance que la BCE (Banque Centrale Européenne) rachèterait les obligations d’État des pays de la zone de façon illimitée, donc s’engageant lui aussi dans le quantitative easing contraire à la légendaire orthodoxie monétaire de la BCE.

Ceci reposait sur la violence sociale envers les peuples, et avait reçu une nouvelle garantie politique clef avec le ralliement de Tsipras et de la direction de Syriza parvenus au pouvoir en Grèce, l’été dernier.

Bulle chinoise et gaz de schistes

Les deux autres éléments prétendument porteurs de « reprise » étaient le gigantesque plan d’investissements dans les infrastructures et l’immobilier lancé en Chine fin 2008, et le boom des gaz de schiste aux États-Unis.

En Chine, il s’agissait de pallier à la chute prévisible de la demande mondiale en produits industriels, consécutive à la crise, par une hausse à crédit de la demande intérieure. L’oligarchie chinoise du PCC s’avérait incapable et nullement désireuse de développer un marché intérieur « moderne » reposant sur des centaines de millions de prolétaires et de petits paysans, ne désirant que cultiver une « classe moyenne » elle-même très instable, d’environ 200 millions de personnes. Les hausses de salaires en Chine sont le résultat des milliers de grèves, émeutes et manifestations, et non celui d’une volonté politique raisonnée du pouvoir. La fuite en avant dans le crédit et l’immobilier conduit à l’explosion de la bulle et à la ruine des millions de petits et moyens épargnants des dites « classes moyennes », et la crise chinoise s’est imposée comme épicentre de la crise mondiale de l’accumulation du capital.

Aux États-Unis, l’effondrement économique des années 2008-2010, laissant en friche reboisée la banlieue de Detroit et laissant les habitants de Flint empoisonnés par la captation directe des eaux polluées aux métaux lourd de la rivière Flint, avait été suivi d’une de ces « résiliences » dont l’Amérique est censée avoir le secret : pendant que Barack Obama annonçait l’avènement des énergies vertes, se produisait le boom des gaz de schistes avec la fracturation généralisée des sédiments, conduisant à des tremblements de terre artificiels en Oklahoma. Analystes et spécialistes, avant 2008, prédisaient qu’un jour, sans doute dans la seconde moitié du XXI° siècle, le pic pétrolier conduirait les États-Unis à exploiter leurs ressources géologiques et qu’ils étaient donc très rusés en les gardant en réserve. En fait, cette exploitation s’est faite à toute allure dans les années 2009-2014 et elle a suivi, avec une rapidité saisissante, un cycle complet, du boom … au krach !

Fin 2014 la monarchie saoudienne, confrontée à cette concurrence, ayant l’alibi diplomatique de faire pression sur la Russie, et anticipant le retour de l’Iran sur le marché, suspendait le contingentement de sa production, jouant la baisse des prix en tentant d’inonder le marché, au moment précis où la récession chinoise faisait baisser la demande. Après son échec cuisant en Syrie, le soutien à al-Nosra ayant été débordé et submergé par l’irruption de Daesh, et en pleine crise à l’intérieur du clan dirigeant, cette initiative s’est retournée contre le régime saoudien, qui a depuis accentué sa fuite en avant (agression contre le Yémen, escalade avec l’Iran), et qui ne ressort pas gagnant, loin s’en faut, de l’aventure.

La chute brutale des prix du pétrole, au lieu d’être la bonne nouvelle qu’en théorie elle serait censée être pour la reconstitution des taux de profit, se traduit donc dans l’immédiat par une récession généralisée des économies reposant sur la rente pétrolière. Nicolas Maduro vient de proclamer « l’état d’urgence économique » au Venezuela où le prix d’une boite d’œufs équivaut à 90 euros et dont la monnaie, le bolivar, a chuté de près de 100% en un an (toutes choses qui n’ont rien à voir avec une quelconque « construction du socialisme » et ne font qu’attester de la complète intégration du Venezuela au capitalisme mondial).

Portée et limites de l’annonce de la Fed le 16 décembre

Depuis l’été 2015 où a commencé la série des krachs chinois, s’est amorcé un processus implosif, ou explosif, de baisse boursière dégonflant la gigantesque bulle de produits financiers et de dettes qui ne trouve pas de débouchés productifs, et ne peut pas en trouver compte tenu du niveau réel du taux de profit général du capital, probablement plus faible que tout ce que disent les statistiques officielles : c’est ce que Keynes appelait, sans remonter jusqu’à ses causes fondamentales dans le caractère capitaliste de la production, la « trappe à liquidités », qui a dépassé aujourd’hui tout ce qu’il avait jamais cauchemardé.

Après avoir longtemps attendu, la Fed (Banque fédérale nord-américaine) a annoncé le 16 décembre 2015 une remontée progressive de ses taux, affirmant sa volonté politique de sortir des quantitative easing. Retard, restrictions mentales, division notoire des dirigeants de la Fed, opposition de secteurs de l’industrie US, ont évidemment gâché l’annonce. Inévitable en effet puisque le quantitative easing ne peut que déboucher sur la culbute et que tout le monde le sait, cette annonce était en même temps tenue pour devoir aggraver la crise car la fin du quantitative easing … ne peut que déboucher sur la culbute et tout le monde le sait !

Et ce fut le cas : loin d’assister à l’arrêt de l’émission illimitée de produits financiers pourris et à une vague de remontée des taux, on a vu depuis la Boj (banque centrale du Japon) décider de taux d’intérêts officiellement négatifs (29 janvier).

1971 et 2015, ressemblances et différences

Différence majeure entre deux moments historiques que l’on aurait tort d’amalgamer, car ce serait ignorer – fréquente ignorance …- l’ampleur de la crise et l’affaiblissement de l’impérialisme nord-américain depuis 2008 :
– en août 1971 quand l’exécutif nord-américain décide de la non-convertibilité du dollar en or, il impose sa volonté à tous les autres grands pays capitalistes, il modifie souverainement la donne monétaire mondiale tout en avouant, déjà, son incapacité à terme à maîtriser la crise du mode de production capitaliste.
– en décembre 2015 l’impérialisme nord-américain, lui-même divisé, tente de donner le la mondial en lançant la remontée des taux et le resserrement monétaire. Assurément, cette politique a alors déjà lourdement fait payer les «émergents » en drainant leurs capitaux et en exportant chez eux la crise US. Mais il n’empêche : la décision de la Fed n’est pour l’instant pas suivie d’effet, elle est contredite par le Japon (où l’on sait pourtant depuis deux décennies et demi ce que c’est que la « trappe à liquidité »…), c’est la cacophonie. Si l’impérialisme US a donné le ton, c’est celui de la crainte appelée à se muer en panique : l’incapacité des banques centrales à assumer le rôle de soutien ultime de taux de profits financiers artificiels s’affiche, partout.

Les voyants au rouge partout, donc en Europe …

Rarement situation mondiale n’aura vu tous les paramètres et tous les secteurs afficher l’alerte rouge, simultanément. Dans ces conditions il était pour ainsi dire obligatoire que la crise de l’eurozone, théoriquement enterrée sous la moquette, ne ressurgisse. C’est ce qui est en train de se produire, mais avec des évolutions et des aggravations significatives. En quelques jours, on a vu d’abord la Commission « Européenne » gendarmer le Portugal, dénoncé par avance comme le prochain « maillon faible », manière de faire pression pour que son gouvernement d’« union de la gauche » s’aligne totalement sur les exigences dites « européennes ». La crise politique au Portugal et celle de l’Espagne sont porteuses de développements à grande portée, alors même qu’en Grèce les masses refont irruption sur la scène, affrontant l’État et la police de Tsipras avec les plus grandes grèves et manifestations de ce pays, qui en a connu beaucoup, vues depuis 2011.

Premier élément nouveau par rapport à la précédence crise de l’eurozone, celle-ci arrive sur un terrain déjà politiquement et socialement miné, malgré le soutien décisif qu’a apporté M. Tsipras à la Commission « Européenne ». La crise dite des réfugiés menace le système européen des frontières ouvertes – plus exactement ce sont les réponses antisociales et chauvines à cette crise qui conduisent à la construction de murs partout. Et la brèche est ouverte entre l’impérialisme britannique, lui-même en crise, et l’eurozone, et elle a plutôt tendance à s’élargir.

Mais l’élément le plus « nouveau » (les guillemets sont de rigueur car c’est en fait la mise à jour de qui était tu), c’est la crise bancaire, qui est en voie d’installer « l’épicentre » de la crise de l’eurozone non pas dans un pays méditerranéen, mais en Allemagne et en France, car de l’alerte sur les banques italiennes, on est vite passé à l’alerte sur … la Deutsche Bank.

De quoi la Deutsche Bank est-elle le nom ?

De quoi la Deutsche Bank est-elle le nom ?, en vient à se demander la presse financière (nous recommandons l’article de ce titre, accablant, paru dans la Tribune le 11 février). La « prospérité », non pas allemande, mais de l’impérialisme allemand, ces dernières années, s’est nourrie non pas d’un rebond de la production de plus-value en Allemagne, mais de l’aspiration des capitaux de toute l’Europe du sud, sans oublier l’Irlande, et de leur injection dans les circuits financiers. Pendant que Mme Merkel et M. Schaüble donnaient des leçons d’épargne aux pauvres européens, ils ont couvert le parasitisme et l’incurie du capital « allemand », se comportant comme n’importe quel capital. Le résultat, c’est que la Deutsche Bank, première banque d’Allemagne, est aujourd’hui potentiellement « le Lehman Brothers de l’Europe ».

A ce stade, il faut évidemment avertir tout de suite l’éventuel lecteur franchouillard tenté de se dresser sur ses ergots pour vilipender les harengs de Mme Merkel que la semaine boursière écoulée a clairement montré que question parasitisme et bilan douteux, la Société Générale est bien la petite sœur de la Deutsche Bank, escortée elle-même de BNP-Paribas et du Crédit Agricole !

Il est vrai que la chute de leurs actions en bourse s’est produite dans les heures faisant suite à l’annonce de la candidature de J-L. Mélenchon aux présidentielles françaises, et précédant le remaniement gouvernemental et la conférence de presse vespérale du président Hollande. Le CAC 40 a perdu plus de 4% ce jour là, mais ceci n’a fait aucun titre ! Ainsi va la France …

* * *

Nous sommes donc passés à la phase suivante de la crise globale ouverte en 2007-2008, celle de sa généralisation et de son approfondissement. Les éléments de reprise cyclique conjoncturelle vont être absorbés dans les remous qui ont commencé. L’impuissance économique et politique de tous les gouvernements et des banques centrale s’étale. Parti « Communiste » Chinois, directoire de la Fed, Commission Européenne : tous sont devant le mur, sachant que s’ils ne font rien c’est la culbute, et sachant que s’ils font quelque chose c’est la culbute. La science économique du capital est une plaisanterie grotesque. L’issue est annoncée par les manifestations d’Athènes. Car ce qui se passe va donner une nouvelle impulsion non seulement à la protestation vitale, mais à l’action humaine pour prendre en main la destinée humaine. On peut trouver cela difficile, mais c’est beaucoup plus réaliste que toute combinazione de banquiers centraux.

Editorial du N°32 du 13 février 2016

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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