Il arrive qu’on nous fasse des envois pour nous édifier. On nous a donc envoyé le dernier édito de la Tribune des Travailleurs, du 5 août 2026, par son éditorialiste éternel Daniel Gluckstein. Rappelons que ce journal est l’organe du PT (« Parti des Travailleurs »), ancien POID (Parti Ouvrier Indépendant Démocratique), l’un des deux rameaux de ce qu’est devenu l’ancien courant trotskyste dit « lambertiste », l’autre rameau étant le POI, aujourd’hui garde prétorienne de Mélenchon dans LFI et, dans ce cadre, agence de surveillance poutinienne.

Le POID puis le PT ont récusé l’intégration du POI dans LFI comme étant une liquidation nationale-bourgeoise, mais ont préservé pour le reste une orientation identique, y compris dans les appareils syndicaux à FO et à la CGT, et la même forme organisationnelle monolithique. L’intérêt (le seul) de cet édito de D. Gluckstein est qu’il est emblématique de ce que racontent aussi le POI, l’imperium dirigeant de LFI, LO, la FSM et les staliniens. Insistons-y : les staliniens. Vous avez ici la doxa stalinienne contemporaine.

Cet édito est exemplaire de ce qu’est en réalité le campisme que j’avais par ailleurs analysé longuement : le ralliement à l’ordre impérialiste, et il est pédagogique de montrer comment cela opère.

Voici cet édito :

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Supplétifs, avec leurs propres motivations.

L’ÉDITORIAL Par Daniel Gluckstein

La guerre qui s’étend permet à des régimes en crise de tenter d’assurer leur survie en profitant du chaos provoqué par l’impérialisme le plus puissant et son représentant politique : Trump. Au risque de contrarier ce dernier, dont les zig-zags successifs ne coïncident pas toujours avec les besoins immédiats de ses subordonnés.

Ils sont deux dans ce cas, supplétifs de Trump avec leurs propres motivations. Netanyahou voit d’un mauvais œil l’annonce par son maître d’un possible accord avec l’Iran. Lui veut poursuivre sa guerre génocidaire qui, depuis l’annonce du prétendu accord de paix, a déjà fait des milliers de victimes à Gaza, en Cisjordanie et au Liban. Il a deux objectifs : aller le plus loin possible dans l’instauration d’un « Grand Israël » fondé sur l’apartheid et la négation de l’existence du peuple palestinien ; prolonger un état de guerre lui permettant de rester au pouvoir et… d’échapper à la prison qui menace, au vu des accusations de corruption portées contre lui.

L’autre s’appelle Zelensky. Le 25 juillet, le jour où Trump annonçait un possible accord avec l’Iran, l’Ukraine lançait une attaque de drones contre plusieurs bâtiments en mer Caspienne, dont un navire iranien, y causant la mort d’un marin et faisant plusieurs blessés.

Pourquoi cette attaque dans une mer épargnée jusque-là de toute confrontation guerrière ? Pourquoi cet engagement direct – le premier – de l’Ukraine contre l’Iran ? Dans une tribune publiée par Le Monde le 28 juillet, deux chercheurs signalent qu’en trois ans « l’Ukraine a bâti l’un des complexes militaro-industriels les plus innovants au monde » au point d’être devenue fournisseur de technologies militaires de pointe en Europe et au Moyen-Orient. Huit cents entreprises ukrainiennes ont une capacité de production de 10 millions de drones par an, la valeur totale du secteur de l’armement ayant été multipliée par 50 en quatre ans. Des partenariats sont noués avec l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et plusieurs pays d’Europe. D’où l’intérêt du gouvernement Zelensky pour la poursuite d’une guerre qui, en outre, permet de faire diversion par rapport aux scandales de corruption qui se multiplient au sommet du régime.

Mais l’hypocrisie du Wall Street Journal doit être dénoncée quand ce quotidien fait mine de s’inquiéter de l’ouverture d’« un nouveau front dans deux guerres de plus en plus imbriquées ». Tout comme l’hypocrisie de ceux qui, « à gauche », dénoncent la guerre d’Israël à Gaza, mais votent trente fois au Parlement européen les centaines de milliards de crédits qui ont fait de l’Ukraine le fournisseur de technologies de guerre aux alliés d’Israël au Moyen-Orient !

Ce ne sont pas deux guerres de plus en plus imbriquées. C’est – avec sa part de contradictions internes – une seule et même guerre, menée par la classe capitaliste la plus puissante du monde, avide de se subordonner les économies qui lui échappent.

La seule position conforme à l’internationalisme ouvrier, c’est le refus de dissocier le combat contre la guerre du combat pour en finir avec le régime de la propriété privée des moyens de production qui nourrit la marche à la militarisation de toute la société. »

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D’emblée, le premier paragraphe brouille toute compréhension claire de la crise du système international des États capitalistes, en posant une catégorie générale confuse qui s’appelle « la guerre » — et « la guerre », c’est mal, comme chacun sait. « La guerre » serait propagée par le seul impérialisme américain. La guerre de l’impérialisme russe contre l’Ukraine est ainsi noyée dans cette représentation confuse, et la place des guerres déclenchées par Trump, fuite en avant et réaction à la crise sociale qui menace de le chasser du pouvoir à Washington, causée en profondeur par l’affaiblissement des États-Unis, n’est absolument pas comprise. Il y a un mal global, c’est « la guerre », et un seul impérialisme qui sème le désordre, ce sont les États-Unis. Poutine ne joue ici aucun rôle, et aucun rôle non plus la connexion entre Trump et Poutine. C’est la nuit théorique dans laquelle tous les chats sont gris, loin de toute analyse concrète des situations.

Ce brouillard a une fonction : mettre sur le même plan Netanyahou et Zelensky, deux « supplétifs » mais qui jouent un rôle autonome. Leur rôle autonome est une réalité, et en ce sens, ce ne sont pas des « supplétifs » : D. Gluckstein résume de manière à peu près exacte ce que fait Netanyahou, à un aspect près, à savoir que Trump n’est pas son « maître » : là encore, D. Gluckstein veut passer sous silence la crise de l’impérialisme américain et nous faire croire qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, que Washington a des valets un peu partout et tire les ficelles. Mais dans les attaques contre l’Iran de juin 2025 et de février 2026, c’est Netanyahou qui a entraîné Trump. Non pas que celui-ci soit le « maître » de Trump, mais parce que la crise à Washington lui a conféré une autonomie accrue.

Totalement différente est l’autonomie de Zelensky, et particulièrement grossier et crapuleux le procédé de D. Gluckstein, qui nie tout combat national de la part des Ukrainiens, alors que l’occupation de leurs territoires présente bien des ressemblances avec l’épuration ethnique que veut mener à bien le gouvernement Netanyahou, et Marioupol avec Gaza. Mais non, cela n’existe pas : tout ce qui existe ici serait une provocation ukrainienne agressant l’Iran !

Andrew Movchan, militant ukrainien de gauche, qui a participé à l’une des flottilles de solidarité se dirigeant vers Gaza et été arrêté par l’armée israélienne, explique très simplement comment tous les Ukrainiens comprennent l’opération visant un navire iranien en mer Caspienne :

« La République islamique est complice de l’invasion de l’Ukraine par la Russie depuis le tout début. Téhéran fournit des armes à la Russie. Il s’agit notamment de drones à longue portée de type Shahed, devenus l’une des principales causes de décès de civils à l’arrière du front.

L’Ukraine a ses propres raisons de frapper les navires iraniens à destination de la Russie ; elle n’a certainement pas besoin d’instructions d’Israël pour le faire. Le mobile de l’Ukraine est simple : protéger ses citoyens des attaques russes.

On peut certes s’interroger sur la nature militaire de la cargaison du navire et sur la légitimité de la cible, mais pas sur l’autonomie de l’Ukraine dans ses décisions. Si les États-Unis et Israël avaient pu, d’une manière ou d’une autre, contraindre l’Ukraine à entrer en guerre contre l’Iran, ils l’auraient fait depuis longtemps.

L’Ukraine n’a aucun intérêt à une guerre contre l’Iran ; son intérêt direct réside dans une résolution pacifique et la réouverture du détroit d’Ormuz, afin que la Russie ne puisse pas tirer profit de la flambée des prix du pétrole.

Il est dans l’intérêt direct de l’Ukraine que les États-Unis ne dépensent pas des sommes astronomiques dans une guerre contre l’Iran — des sommes qui ont déjà dépassé le montant total de l’aide reçue par l’Ukraine sous l’administration précédente.

La seule chose que l’Ukraine attend de l’Iran, c’est qu’il cesse de fournir des armes alimentant l’invasion criminelle russe et de contribuer aux souffrances de la population ukrainienne. Rien de plus. »

D. Gluckstein ignore totalement, et délibérément, la réalité de l’agression iranienne contre l’Ukraine, l’Iran étant ici le supplétif, avec la Corée du Nord, de l’impérialisme russe. Mais D. Gluckstein a-t-il trouvé tout seul la calomnie qu’il lance ici, non pas principalement contre Zelensky, mais contre la nation ukrainienne en lutte contre l’impérialisme ?

La question se pose en effet, car le thème qu’il reprend ici circule largement dans la stalinosphère et la poutinosphère, ainsi que dans les milieux fascistes à la manière de Soral : ce serait Israël qui aurait sollicité l’attaque ukrainienne, et Zelensky, dans ces écrits, est, comme l’écrit Gluckstein, le second « supplétif » de Washington, car il a un point commun avec Netanyahou … comme juif. D. Gluckstein évite ce thème, mais partage la représentation fondamentale : l’impérialisme unique, c’est Washington, et Israël et l’Ukraine sont ses agents provocateurs. C’est là une position impérialiste, celle de l’axe Moscou-Téhéran, largement partagée aussi dans les milieux MAGA et indissociable de l’antisémitisme.

D. Gluckstein dénonce comme d’infâmes hypocrites quiconque défend le peuple palestinien mais défend aussi le peuple ukrainien. C’est lui l’hypocrite : il appelle au désarmement des Ukrainiens, dont à leur défaite face à l’impérialisme russe. Il n’est pas neutre, il a un camp – impérialiste. Sa défense autoproclamée des Palestiniens tombe donc sous sa propre accusation d’hypocrisie, car elle n’est que l’alibi de cette orientation pro-impérialiste.

Orientation pro-impérialiste qui culmine dans un quasi-appel à détruire la capacité militaire ukrainienne : le « complexe militaro-industriel ukrainien » doit être détruit, par la force si nécessaire, telle est la conclusion incontournable que cet édito provocateur tend à suggérer. Il s’inscrit, répétons-le, dans une thématique que les réseaux russes font circuler dans la fachosphère et la stalinosphère. Dans une « université communiste » tenue récemment en Grande-Bretagne, un thème central était : « l’Ukraine, Israël de l’Europe contre la Russie » ! Alors que les territoires occupés le sont par la Russie !

Quelle hypocrisie de dénoncer « la guerre » en appelant en fait à l’écrasement militaire de l’Ukraine ! Quelle hypocrisie de se présenter en bon apôtre de « l’internationalisme ouvrier » !

C’est d’union sacrée qu’il s’agit ici : union sacrée contre l’Ukraine, avec la pire réaction au plan mondial, y compris de larges secteurs MAGA et trumpistes. Dans la réalité concrète où, quelle qu’en soit sa conscience, vit et existe D. Gluckstein, où est donc « le refus de dissocier le combat contre la guerre du combat pour en finir avec le régime de la propriété privée des moyens de production qui nourrit la marche à la militarisation de toute la société » ?

En dissociant la « lutte contre la guerre » du combat des peuples contre l’impérialisme russe, en faisant du même coup du soutien à la lutte du peuple palestinien un alibi hypocrite qui dessert les Palestiniens, D. Gluckstein se dissocie bel et bien de ce qui n’est plus, ici, que phrase ronflante sur le « régime de la propriété privée » et la « militarisation de la société », et, en pensant se préparer à soutenir bientôt le prétendu État ouvrier chinois contre Washington, il soutient ici et maintenant la réalité impérialiste présence du partage multipolaire entre Trump, Poutine et Xi.

C’est exemplaire. Ce serait anecdotique s’il ne s’agissait que de Gluckstein. Mais il montre ici, avec une hypocrisie d’autant plus crue qu’elle est illuminée de formules faussement « marxistes » tels les lampions les jours de fêtes, la forme contemporaine véritable du ralliement à l’ordre international existant, autrement dit : l’union sacrée.

VP, 11/08/2026.