Nous venons d’apprendre la disparition ce 9 août de Mariéme Helie-Lucas, sociologue algérienne, militante féministe engagée pour la laïcité depuis des décennies. Marième était certainement plus connue dans l’aire anglophone que dans l’aire francophone.

En guise d’hommage, nous reproduisons le billet rédigé par son ami Harsh Kapoor.

Mon ancienne compagne, camarade et amie de toujours s’est éteinte dans l’après-midi du 9 août.

Quelle personnalité exceptionnelle : une intellectuelle humaniste, socialiste et féministe internationaliste, qui tenait à distance les tenants des politiques identitaires et s’opposait fermement au fondamentalisme ainsi qu’aux va-t-en-guerre.

Elle avait déjà vécu la moitié de sa vie lorsque je l’ai rencontrée ; elle était une véritable mémoire vivante de la révolution algérienne et de ses amitiés profondes avec Hélène Cuenat et Didar Al-Fawzi (les premières amies qu’elle m’a présentées) — des femmes communistes dissidentes emprisonnées en France pour leur soutien à la révolution algérienne et qui s’étaient évadées d’une prison parisienne. Elle a connu l’expérience du premier gouvernement de l’Algérie indépendante ; elle a éprouvé de l’horreur face à la répression de la gauche (et au mépris stalinien envers Victor Serge, malgré tout ce qu’il représentait), face à l’abandon des idéaux laïques et socialistes, et face au racisme ambiant (comme le traitement réservé à Fanon et à son épouse, traités de « nègres »). Elle a œuvré en solidarité avec Henri Curiel (fondateur du Parti communiste égyptien, réfugié en France en 1948 après la création d’Israël et la Nakba) et a travaillé pour l’ANC alors clandestin et en exil à Alger, aux côtés de Johnny Makatini — et, par son intermédiaire, d’Oliver Tambo et Joe Slovo. Elle a noué une amitié profonde avec l’un des rares hommes intègres parmi les Black Panthers exilés à Alger, et a entretenu une relation discrète avec Adolfo Kaminsky autour de la photographie et de ses activités les plus célèbres.

Il y eut aussi ses années d’enseignement au département de sociologie de l’université d’Alger, son amitié unique avec Ernest Gellner (remontant à ses années d’études à la LSE à la fin des années 1950), ainsi qu’avec Pierre Bourdieu et Jeanne Favret-Saada.

Puis vinrent les années du réseau Women Living Under Muslim Laws (WLUML,) à partir du début des années 1980 — époque où j’ai collaboré avec elle et partagé sa vie —, ainsi que toutes ces amitiés merveilleuses et durables nouées avec des féministes et des progressistes du monde entier. Je ne vivais plus avec Marieme depuis 2015, mais nous sommes restés amis proches, camarades et membres de la même famille. Je suis anéanti, ne sachant comment recoller les morceaux. Mais notre pacte était de ne jamais nous dire adieu, et de préserver tous ces souvenirs précieux. « Lal Salaams » [saluts rouges] à toi, « meri jaan », qui étais si pleine de vie… et aimais tant Serge Rezvani et sa belle chanson — *Le Tourbillon de la vie* (dans *Jules et Jim*), interprétée par Jeanne Moreau.

Harsh Kapoor, 10 août 2026.

Voir aussi