Dans son billet « Méga-feux, dérèglement éco-climatique et stratégie », Alain pose une distinction stricte entre trois « réponses » : celle de « l’adaptation » qui est celle des gouvernements capitalistes, celle, réformiste, de la « transition », et celle de la révolution mettant fin au capitalisme et à la croissance capitaliste. Cela, pour ne retenir que la troisième option, les deux précédentes, la capitaliste et la réformiste, ne résolvant rien, au contraire.
On est bien d’accord que l’option n°3 est la seule solution, mais il me semble que le cloisonnement entre son contenu et celui des pseudo-solutions n°1 et n°2 ne permet pas de la promouvoir efficacement.
Par rapport à « l’adaptation », comme on ne reviendra pas au climat et à la biosphère d’il y a 300 ou d’il y a 30 ans, elle est bel et bien indispensable. Il ne s’agit donc pas d’être contre l’adaptation, mais d’expliquer très simplement et très brutalement la vérité : si on ne fait rien d’autre que s’adapter, on est morts, ou nos enfants le seront en nous maudissant, puisque le réchauffement et les autres perturbations systémiques ne sauraient pas, ne serait-ce que se stabiliser, si la production capitaliste se poursuit en brûlant les hydrocarbures fossiles et en détraquant le cycle de l’azote. Donc si jamais on « s’adapte » à +2 degrés, pendant ce temps on sera passé à +4 degrés, et ainsi de suite. Donc l’adaptation et la résilience à la Macron, c’est la mort. CQFD.
Par rapport à la « transition », on ne saurait là non plus être contre la transition, et contre les transitions technologiques possibles, notamment le passage urgent de la combustion des hydrocarbures à une production électrique solaire et hydraulique, mais celui-ci, par exemple, n’est pas possible sans porter atteinte directement au capital industrialo-financier et extractiviste, par l’expropriation des trusts tel que Total afin de pouvoir arrêter les extractions et émissions, donc ce n’est pas possible sans les méthodes de la solution n°3.
D’autre part, l’affirmation selon laquelle on ne peut pas maintenir les « modes de vie » est beaucoup trop générale pour être maniable. Autant l’interdiction immédiate des jets privés, des gros navires de croisières, la réduction drastique des transports aériens… sont des mesures transitoires – et en ce sens des « transitions » – que les larges masses peuvent s’approprier comme des objectifs immédiats, comme des revendications, autant les menacer de privations est déjà contre-productif et utilisé dans la contre-propagande, grossière mais efficace, de l’extrême droite anti-écologiste.
Il faut être plus précis : le niveau de vie réel, en termes de jouissance, de culture et d’utilité, des plus larges masses, peut s’améliorer qualitativement tout en consommant moins quantitativement, avec, notamment, une modification massive des modes de transport.
En résumé, le problème n’est pas un choix à faire entre 2 fausses solutions et la seule vraie par l’exclusion complète des thèmes contenus dans les 2 fausses solutions, mais il est d’expliquer, expliquer et encore expliquer qu’aucune adaptation, alors que l’adaptation est nécessaire, et aucune transition, alors que la transition est nécessaire, ne sont possibles sans expropriation et socialisation des principaux moyens de production, sans rupture avec le capitalisme.
Une remarque d’Alain me semble significative : les divers réformistes de la « transition » seraient selon lui réticents « à aller plus loin dans la rupture avec le capitalisme par crainte de voir réapparaître un système totalitaire rappelant le stalinisme. » Cette motivation, cette crainte, peut exister au niveau de tels ou tels, individuellement, mais les forces politiques en question sont surtout organiquement liées au maintien des relations sociales existantes. Or, c’est ce maintien qui conduit tout droit à des formes de totalitarisme, comme le montre le désordre mondial de la multipolarité impérialiste conflictuelle, avec partage du monde entre grands hégémons pollueurs, tueurs et extractivistes.
La voie qui mène à la solution n°3, par contre, ne peut être rien d’autre que démocratique. Il n’existe aucune élite disposée à exercer le pouvoir et capable de le faire pour couper autoritairement la combustion d’hydrocarbure et sauver l’humanité qu’elle le veuille ou non, et si elle existait, elle utiliserait son pouvoir à son avantage et reproduirait en pire l’ordre existant. Il n’y a donc pas d’autres possibilités pour agir et sortir l’humanité de la crise globale du capitalocène que le regroupement, la discussion, l’action, permettant des mobilisations à partir des nécessités vitales dès lors que chacune apparaît aux larges masses, comme cela va être de plus en plus le cas, et, comme nous l’avons écrit dans nos textes de référence, généraliser et centraliser ces mobilisations, en les dirigeant contre le pouvoir central et vers la prise du pouvoir.
Par conséquent, et pour répondre à la question d’Alain, les victoires partielles et les succès locaux d’une part, la prise du pouvoir révolutionnaire d’autre part, sont-elles contradictoires ou complémentaires ? Elles sont complémentaires. Ce qui veut dire précisément que si elles ne sont pas combinées, on n’aura à moyen terme ni les unes ni l’autre.
Car qui va faire la révolution si ce ne sont pas les couches engagées dans toutes ces luttes « partielles » dont il me semble utile de rappeler que, selon un texte de 1938 qui a peut-être vieilli sur certains aspects, mais pas sur celui-ci, elles « conduisent invariablement à une seule et même conclusion : la prise du pouvoir par le prolétariat » ?
Tout cela d’autant plus que le “collapse” ne va pas arriver un beau matin, tel le ciel nous tombant sur la tête : le ciel n’est pas serein et nous sommes en train d’entrer dans le “collapse”, c’est le caractère du moment actuel.
Un grand saut hors des luttes réelles qui, que cela nous plaise ou non, sont transitoires et partielles mais qui vont se généraliser, y compris le grand saut hors de la… présidentielle, ne pourrait que nous projeter… nulle part, dans le vide du commentaire en mode « ou bien… ou bien », mais sans prise pour changer la situation.
Il me semble qu’une réflexion de fond, nécessaire assurément, n’aura pas lieu si elle estime devoir « précéder » toute décision d’action, mais que c’est – comme nous avons toujours fait, comme telle est la seule activité possible pour un centre politique de discussions, de propositions et d’actions – tout en agissant, en dialoguant entre nous et avec les gens que nous côtoyons, que nous pouvons seulement définir, ou plus exactement redéfinir par approximations successives, nos décisions, c’est-à-dire nos positionnements successifs. Là encore, nous ne pouvons que procéder démocratiquement, et de toute façon la réalité n’attendra pas, mais ira de plus en plus vite, si jamais nous nous retirions je ne sais où pour réfléchir avant d’agir.
Par ailleurs, ceci demande sans doute, comme il en a été question plusieurs fois dans les échanges récents du Comité de rédaction, de revenir sur la notion de « centre politique ».
Vincent.
Sur la notion de centre politique, voir :
- Parti révolutionnaire et centre politique – Un texte de novembre 2003.
- Le texte de référence d’Aplutsoc adopté en janvier 2023 et donnant la définition d’Aplutsoc comme centre politique.