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Ce texte de Monica Baltodano, commandante guérillera de la révolution sandiniste (1979), aujourd’hui exilée et déchue de sa nationalité par la dictature du couple Ortega-Murillo. Le texte original a été publié deux jours avant le 47e anniversaire de la Révolution sandiniste, à l’occasion duquel, Daniel Ortega a annoncé « qu’il n’y aurait plus d’élections au Nicaragua ».

Document

Chaque 19 juillet, le même débat refait surface. La dictature Ortega-Murillo s’obstine à se présenter comme l’héritière de la Révolution populaire sandiniste. Dans le même temps, une partie de l’opposition assume ce récit et finit par le renforcer en affirmant que le régime actuel n’est rien d’autre que la conséquence logique de la révolution de 1979.

Ces deux versions sont profondément erronées !

La dictature qui opprime aujourd’hui le Nicaragua n’est pas issue de la Révolution. Elle est née de la concentration graduelle du pouvoir, de l’abandon des principes démocratiques et de la détérioration éthique d’une partie de la direction, qui a fini par trahir les idéaux qu’elle prétendait représenter. La Révolution n’a pas engendré cette dictature. Ce sont les sept péchés capitaux de la politique qui l’ont engendrée.

La mémoire peut, elle aussi, être prise en otage

L’insurrection qui a conduit au triomphe de la révolution le 19 juillet 1979 n’a pas été l’œuvre exclusive d’une avant-garde, et encore moins d’un petit groupe de dirigeants. Ce fut une rébellion nationale contre un régime qui avait perdu toute légitimité. Des paysans, des étudiants, des ouvriers, des entrepreneurs, des religieux, des intellectuels et des citoyens sans appartenance politique y ont participé. Des milliers de jeunes ont même donné leur vie pour qu’elle triomphe. Comme c’est souvent le cas pour les grands événements historiques, la Révolution n’a été possible que lorsqu’elle est devenue inévitable.

Réduire cet exploit à la seule figure de Daniel Ortega constitue l’une des plus grandes falsifications de l’histoire récente du Nicaragua. Il suffit d’observer qui ont réellement été les protagonistes de la Révolution sandiniste et où ils se trouvent aujourd’hui. Bon nombre de ses dirigeants historiques ont rompu avec Ortega bien avant avril 2018. Ils ont été persécutés, emprisonnés, déchus de leur nationalité ou contraints à l’exil. D’autres sont morts en prison, victimes de la persécution de ce même régime qui prétend aujourd’hui s’approprier l’héritage [de la Révolution populaire sandiniste].

Rosario Murillo a compris depuis des années que la mémoire est aussi un lieu de pouvoir. Voilà pourquoi elle en a systématiquement écarté les protagonistes historiques et mis en place un appareil politique composé, dans de nombreux cas, de personnes qui n’avaient jamais participé à la lutte contre Somoza, voire d’anciens collaborateurs du régime [somoziste] renversé. L’ironie est dévastatrice : ceux qui ont combattu une dictature ont fini par être persécutés par une autre dictature qui parle en leur nom.

Les révolutions peuvent renverser une dictature sans avoir encore réussi à construire une démocratie

La Révolution de 1979 est née d’un large consensus national et d’une participation populaire extraordinaire, qui s’est exprimée à travers la ‘Croisade nationale d’alphabétisation’, la santé communautaire, la réforme agraire et un essor exceptionnel de la culture, de l’éducation, de la musique et de la poésie. Elle a également fait émerger une citoyenneté beaucoup plus active qui, après la défaite électorale de 1990, allait trouver de nouvelles expressions dans les mouvements féministes, écologistes, municipalistes et de défense des droits citoyens.

Rappeler ce qui précède ne signifie aucunement prétendre que la Révolution ait été un processus parfait. Ce serait tout aussi faux que le récit officiel. Toute révolution comporte des zones d’ombre. La révolution nicaraguayenne ne fait pas exception.

Son histoire ne peut être analysée sans prendre en compte la guerre menée par l’administration Reagan, l’agression armée de la contre-révolution ou les tensions considérables auxquelles le nouveau gouvernement a dû faire face. Mais on ne peut pas non plus occulter ses propres erreurs : les violations des droits humains, la répression contre les communautés autochtones et paysannes, les restrictions aux libertés publiques et, surtout, la concentration croissante du pouvoir entre les mains d’un petit groupe de commandants. C’est peut-être là qu’a commencé à germer l’une des leçons les plus importantes que l’histoire a laissées en suspens.

La responsabilité, cependant, ne s’arrête pas là.

Après la défaite électorale de 1990, le Nicaragua a eu l’occasion de construire une démocratie républicaine solide. Mais les politiques économiques qui ont creusé les inégalités, l’incapacité à panser les blessures de la guerre et l’absence d’une véritable réconciliation nationale ont favorisé la résurgence du caudillisme sous les figures populistes d’Arnoldo Alemán et de Daniel Ortega. Parallèlement, il faut reconnaître la vocation démocratique de gouvernements tels que ceux de Violeta Barrios de Chamorro et d’Enrique Bolaños, qui n’ont jamais emprisonné ni persécuté leurs adversaires pour des raisons politiques.

L’histoire montre que les populismes autoritaires, qu’ils soient de droite ou de gauche, prospèrent lorsque les démocraties ne parviennent pas à répondre aux besoins de la population. C’est sur ce terrain fertile qu’Ortega a refait surface. Et, une fois ce processus enclenché, trop d’acteurs ont décidé de s’y conformer.

Seize ans plus tard, il est revenu à la présidence. Néanmoins, le régime qu’il a mis en place ne représentait plus la continuité d’une révolution mais le triomphe des véritables vices qui ont rendu possible la nouvelle dictature : le caudillisme, la corruption, l’arrogance du pouvoir absolu, la soif de se maintenir au pouvoir, le culte de la personnalité, le mensonge érigé en politique d’État et l’impunité en tant que système.

Aucune de ces pratiques néfastes n’est née en 1979. Elles se sont développées au fil des décennies jusqu’à aboutir au régime qui asservit aujourd’hui le Nicaragua.

Libéraux et social-chrétiens, conservateurs et contras ont pactisé. Le grand capital a privilégié la stabilité de ses affaires. Des fractions importantes des hiérarchies religieuses ont adoubé le nouveau caudillo. Les organismes internationaux ont minimisé les signes de détérioration institutionnelle et une partie de la communauté internationale est même allée jusqu’à présenter le modèle nicaraguayen comme un exemple de bonne gouvernance.

Pendant ce temps, Ortega démantelait une à une les garanties démocratiques, prenait le contrôle du système électoral, mettait au pas les autres pouvoirs de l’État et préparait l’instauration d’un régime familial.

C’est pourquoi il est intellectuellement réducteur d’affirmer que la dictature actuelle n’est qu’une simple conséquence de la Révolution.

Non !

Elle est également la conséquence du pacte conclu avec Arnoldo Alemán ; de la fraude institutionnalisée ; du silence du patronat ; de la complicité des religieux ; de l’indifférence de la communauté internationale ; des propres erreurs du sandinisme démocratique et de l’incapacité collective à défendre, à temps, les institutions républicaines.

Reconnaître cette responsabilité partagée n’atténue en rien la responsabilité de l’ortéguisme. Elle l’explique. Elle permet de comprendre comment une société peut perdre ses libertés petit à petit, jusqu’au jour où elle découvre qu’elles ont presque toutes disparu.

La rébellion d’avril 2018 a toutefois démontré que la mémoire démocratique restait vivante. Les barricades, les manifestations, l’organisation territoriale et même d’anciens slogans ont refait surface, exprimant la volonté d’une population qui a de nouveau dit basta ! Avec la participation de jeunes qui n’étaient pas encore nés en 1979 et d’anciens sandinistes qui se sont trouvés de nouveau confrontés à une nouvelle dictature. La lutte a cessé d’appartenir à une idéologie pour redevenir l’affaire de la nation.

C’est peut-être celle-là, la plus grande leçon de notre histoire récente.

Les dictatures ne s’imposent pas toujours par un coup d’État. Beaucoup se construisent lentement : par la concentration du pouvoir, la destruction des contre-pouvoirs institutionnels, la banalisation de la corruption et elles se nourrissent des complicités et des silences. C’est une vérité qui dérange, mais qui est indispensable si nous voulons offrir aux nouvelles générations une lecture honnête de notre histoire.

La révolution de 1979 restera peut-être dans les mémoires comme une révolution perdue, ainsi que l’a dit Ernesto Cardenal. D’autres la considèrent comme une révolution trahie. Peut-être ces deux affirmations contiennent-elles une part de vérité. Ce que l’histoire ne peut accepter, c’est que la dictature Ortega-Murillo soit présentée comme son dénouement inévitable.

Les révolutions n’engendrent pas inévitablement des dictatures. Ce qui engendre les dictatures, c’est l’absence de limites au pouvoir ; le refus des institutions de remplir leur rôle ; la peur devenue un mode de gouvernement ; et la décision de trop nombreux individus de s’en accommoder plutôt que de résister.

C’est tout cela qui a été le véritable germe de l’ortéguisme.

La leçon à tirer pour les nouvelles générations ne consiste pas à renoncer aux idéaux de justice sociale et de liberté qui ont mobilisé des milliers de Nicaraguayens en 1979. Elle consiste à comprendre qu’aucune cause, aussi noble soit-elle, ne justifie la concentration du pouvoir entre les mains d’un seul homme ou d’une seule famille.

Car la démocratie disparaît rarement du jour au lendemain. Elle se perd peu à peu, chaque fois qu’une société accepte que quelqu’un se place au-dessus de la loi.

Et elle se rétablit également peu à peu, lorsqu’un peuple décide que la peur ne gouvernera plus son destin.

Depuis l’exil, juillet 2026.

Texte original en espagnol : https://confidencial.digital/opinion/la-dictadura-ortega-murillo-no-nacio-de-la-revolucion/

** Daniel Ortega: “Aquí no volverá a haber elecciones” (Daniel Ortega: ici, il n’y aura plus d’élections) https://confidencial.digital/noticias/daniel-ortega-aqui-no-volvera-a-haber-elecciones/

Traduction française : Collectif de solidarité avec le peuple du Nicaragua