Présentation

Le 17 juillet a marqué le 90ème anniversaire du soulèvement militaire fasciste, le « pronunciamiento » mené par les généraux Mola, Sanjurjo et Franco, face auquel la réaction spontanée des masses ouvrières et paysannes permit la défaite temporaire des putschistes. Cette réaction populaire, par en bas, contre la politique du Front populaire, ouvrit aussi une période révolutionnaire au sein de ce qui devint le « camp républicain ». Pour marquer cet événement, nous publions un texte d’Andy Durgan, historien spécialiste de la guerre et de la révolution dans l’Espagne des années 30.

Réflexions sur la révolution de 1936, par Andy Durgan.

Dans la vaste littérature consacrée à la guerre civile espagnole, celle-ci est souvent présentée comme une lutte entre démocratie et fascisme. Cette vision est quasi hégémonique au sein de certains secteurs de la gauche, dont beaucoup ont été historiquement influencés par le stalinisme. Or, une telle approche se heurte à la réalité sociopolitique de l’Espagne des années 1930.

Échec démocratique :
La polarisation sociale, économique et politique de l’État espagnol dans les années précédant la guerre civile, et l’échec consécutif de la démocratie bourgeoise, ont déterminé le déclenchement du conflit armé et de la révolution. La victoire électorale du Front populaire en février 1936, loin d’inaugurer une ère nouvelle de réformes sociales, a révélé l’incapacité de la démocratie républicaine à vaincre les classes dirigeantes déterminées à étouffer toute contestation de leur pouvoir. Le triomphe du Front populaire a déclenché une nouvelle vague de mobilisations des masses laborieuses, urbaines et rurales, que le gouvernement républicain, comme en 1931, a tenté de réprimer. De son côté, la droite a renoncé à tout espoir de détruire la démocratie républicaine de l’intérieur et a opté pour un coup d’État militaire.

L’avenir de la République dépendait non seulement de ses ennemis de droite, mais aussi du mouvement ouvrier. Du côté socialiste, la fraction révolutionnaire, menée par Largo Caballero, refusait de revivre l’expérience de 1931-1933 et exigeait que le PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol) ne participe pas au nouveau gouvernement, laissant aux républicains la tâche de « parachever la révolution bourgeoise ». Cette vision simpliste du marxisme impliquait que Largo Caballero et ses partisans étaient dépourvus de stratégie pour s’emparer du pouvoir et restaient passifs, attendant que les républicains préparent le terrain pour un gouvernement socialiste. À l’inverse, la fraction plus social-démocrate d’Indalecio Prieto, soutenue par le PCE (Parti communiste d’Espagne), défendait la nécessité de revenir à un gouvernement de coalition pour mener à bien le programme de réformes républicain. C’est cette dernière position qui fut adoptée par le mouvement socialiste durant la guerre civile. L’aile gauche du PSOE, ayant perdu une partie de sa base au profit du stalinisme – notamment la Jeunesse socialiste (FJS) qui allait s’unir à l’Union de la jeunesse communiste pour fonder la Jeunesse socialiste unifiée (JSU) – a été dépassée par les événements et a fini par accepter la même position que ses rivaux sociaux-démocrates.

À la veille de la guerre civile, la CNT exerçait encore une influence considérable au sein du mouvement ouvrier catalan – le plus important de la péninsule Ibérique – et une présence significative en Andalousie, en Aragon et dans la Communauté valencienne. De plus, dans les Asturies et à Madrid, où les socialistes avaient historiquement été majoritaires au sein du mouvement ouvrier, la CNT conservait une présence significative.²

Les militants et les dirigeants syndicaux étaient divisés entre anarcho-syndicalistes et divers courants plus purement anarchistes, dont le plus important était la Fédération anarchiste ibérique (FAI). Toutes ces tendances partageaient un apolitisme commun. Cependant, affaiblie par la répression et idéologiquement divisée, la CNT adopta, durant les premiers mois de 1936, une position moins intransigeante dans ses relations avec la gauche politique, ce qui peut être considéré comme un prélude à sa participation directe au gouvernement pendant la guerre.

Lors des élections de février 1936, afin d’obtenir la libération de ses milliers de membres emprisonnés, la CNT n’organisa pas de campagne d’abstention, contrairement à 1933, et sa « liberté de vote » contribua à la victoire du Front populaire. En mai 1936, la CNT tint son IVe Congrès à Saragosse, un tournant dans son histoire, tant sur le plan idéologique que par son appel manifeste à l’unité ouvrière. Impressionnés par la répression de la commune asturienne d’octobre 1934, les délégués préconisèrent une alliance révolutionnaire avec l’UGT comme premier pas vers la révolution sociale. Mais le Congrès révéla également les limites de l’ouverture politique de la CNT. Si un long débat abstrait porta sur la nature du communisme libertaire, la situation actuelle et la menace d’un coup d’État militaire ne furent pas abordées.

Le POUM, nouvellement formé, prônait également l’unité ouvrière, mais par la réorganisation des Alliances ouvrières qui avaient joué un rôle clé dans le mouvement révolutionnaire de 1934. Le POUM opposait l’Alliance ouvrière, qu’il jugeait essentielle pour vaincre le capitalisme, au Front populaire, une alliance politique subordonnée au républicanisme petit-bourgeois. Parallèlement, il insistait sur la nécessité d’un grand parti révolutionnaire, élément manquant qui avait condamné le mouvement de 1934 à l’échec. Le nouveau parti espérait rallier les franges les plus radicales du socialisme, notamment la jeunesse. La chute de la Fédération de la jeunesse socialiste sous influence stalinienne au printemps 1936 porta un coup fatal à cet espoir.

La révolution
qui éclata en réaction au soulèvement militaire de juillet 1936 marqua la fin du cycle révolutionnaire entamé par la victoire bolchevique de 1917. En quelques jours seulement, comme le dirait Andreu Nin, la classe ouvrière, les armes à la main, avait résolu « les problèmes fondamentaux » — le problème agraire, le problème de l’Église, le problème de l’armée et le problème catalan — que « la bourgeoisie libérale » n’avait pas su résoudre en cinq ans. La classe ouvrière ne se battait pas pour une république démocratique, mais pour une révolution socialiste.

La pierre angulaire de cette révolution fut la collectivisation de l’industrie et des terres : une expérience unique d’autogestion populaire dans l’histoire du mouvement ouvrier. Dans de nombreux cas, la prise de contrôle des entreprises ou des terres fut un processus spontané, soutenu ultérieurement par les organisations ouvrières. La collectivisation urbaine s’étendit davantage en Catalogne où, sous l’égide de la CNT, se concentrait alors la moitié de l’industrie d’État espagnole. Dans le Pays valencien, la collectivisation était également répandue, notamment dans l’agriculture. Outre celles de Valence, les coopératives agricoles les plus connues étaient celles organisées par les anarchistes dans l’est de l’Aragon. Et bien que la présence des milices de la CNT dans la région ait été importante pour leur développement, l’initiative était souvent locale, en particulier dans les villes où l’instauration du communisme libertaire avait été proclamée lors du soulèvement anarchiste de décembre 1933. La collectivisation agricole gagna également l’Andalousie et la Castille.

La révolution s’est également traduite par une occupation massive de l’espace urbain, avec la réquisition de bâtiments et leur transformation en sièges d’organisations antifascistes, en écoles, en hôpitaux et en restaurants communautaires. De plus, pour de nombreuses femmes, la révolution et la guerre ont marqué une rupture avec leur confinement traditionnel au foyer et leur ont offert, pour la première fois, une visibilité publique collective. Elles se sont engagées politiquement pour la première fois, rejoignant en masse les organisations féminines antifascistes, travaillant dans les usines et, dans une minorité de cas, participant à la lutte armée.

Au cœur de toute résistance au soulèvement se trouvaient les organisations ouvrières, et pas seulement là où la révolution sociale était la plus forte. Syndicats et partis ouvriers organisèrent des milices pour combattre les insurgés dans toute la zone républicaine. À l’été 1936, quelque 150 000 miliciens combattaient sur les différents fronts. Au-delà des foyers révolutionnaires de Catalogne et du Pays valencien, dans d’autres régions, les syndicats intervinrent dans l’industrie, instaurant diverses formes de contrôle ouvrier.

Le Front populaire, la guerre et la révolution.
Face à la supériorité militaire des rebelles, largement approvisionnés par les puissances fascistes, les principaux partis du Front populaire – républicains, socialistes et communistes – estimaient nécessaire de présenter la guerre comme une défense de la démocratie bourgeoise afin de conserver le soutien des classes moyennes et d’obtenir l’aide militaire des démocraties occidentales, notamment de la Grande-Bretagne et de la France. Cette position impliquait de réprimer, ou du moins de dissimuler, la révolution sociale en cours dans une partie importante de la zone républicaine.

Tant dans l’historiographie qu’à l’époque, on considérait que les classes moyennes, ou du moins une partie d’entre elles, étaient représentées par les partis républicains de gauche. Le rôle central qu’ont joué ces partis dans les gouvernements républicains de 1931 et 1936 a renforcé l’idée de leur importance politique. Cependant, leur base sociale et électorale était éphémère. En dehors de la Catalogne, seul lieu où ils bénéficiaient d’un soutien massif (ERC), la base sociale du républicanisme de gauche était assez limitée, se cantonnant essentiellement à la petite bourgeoisie urbaine et à des secteurs très spécifiques comme celui des enseignants.

Les résultats électoraux durant les années de la République ont très bien illustré les limites de leur soutien. En 1931, Catalogne exclue, 111 députés républicains de gauche furent élus en coalition avec le PSOE et le Parti radical, et en 1936, 129 au sein du Front populaire. En 1933, hors coalition nationale, ils n’obtinrent que 14 sièges (contre 21 en Catalogne), dont 9 grâce à des accords locaux avec les radicaux et 5 grâce au soutien, également local, du PSOE.

Sur le plan international, les alliés apparemment naturels de la République – les démocraties libérales, à l’exception notable du Mexique – non seulement abandonnèrent le gouvernement légitime en refusant de lui fournir les armes nécessaires à sa défense, mais promurent également la farce d’une politique de « non-intervention » qui aboutit à l’isolement quasi total de l’Espagne loyaliste. La participation de l’Allemagne et de l’Italie au Comité de non-intervention fut l’exemple le plus flagrant du cynisme de cette politique infâme.

En réalité, ni la France ni la Grande-Bretagne n’avaient intérêt à soutenir un gouvernement apparemment faible dans un contexte de forte radicalisation politique et sociale. Le gouvernement du Front populaire français, acculé par les classes dirigeantes, l’état-major et l’impérialisme britannique, renonça rapidement à toute intention d’envoyer des armes à la République. Le gouvernement britannique considérait Azaña comme le « Kerensky espagnol » et, au début de la guerre civile, pensait que le « bolchevisme » était sur le point de s’emparer du pouvoir. Les déclarations de ses ministres sur la façon dont Franco était la meilleure option pour protéger les intérêts impériaux et capitalistes britanniques étaient légion.

Le stalinisme.
Avec la dégénérescence de la Révolution russe et l’arrivée au pouvoir de Staline, les partis communistes se sont entièrement soumis aux impératifs politiques de Moscou. Le virage opéré par le Komintern vers la politique du Front populaire était principalement motivé par la nécessité d’endiguer la menace que représentait l’Allemagne nazie pour la survie même de l’URSS. Cette menace rendait urgente la création d’une alliance internationale avec les démocraties, notamment la France, contre les puissances fascistes. Le Front populaire est ainsi devenu l’expression nationale de la politique étrangère soviétique. L’adoption uniforme de cette nouvelle orientation par les partis communistes durant cette période ne reposait sur aucune analyse de la situation sociopolitique de chaque pays.

Cependant, contrairement à la ligne désastreuse précédente qui assimilait les partis socialistes au social-fascisme et les considérait comme le plus grand danger pour la classe ouvrière, le Front populaire sut s’adapter à la nécessité de faire face à la menace de l’extrême droite et entraîna une montée en puissance de l’influence communiste dans de nombreux pays, dont l’Espagne. Avec le déclenchement de la guerre, le PCE (Parti communiste d’Espagne) devint le parti politique le plus puissant de la zone républicaine. À la mi-1937, il comptait 300 000 membres, soit dix fois plus qu’avant juillet 1936, tandis que le PSUC (Parti socialiste unifié de Catalogne), sa branche catalane, en comptait plus de 50 000 et la JSU (Jeunesse socialiste unifiée) environ 250 000.

Cette montée en puissance de leur influence s’explique par plusieurs raisons. La défense inébranlable du Front populaire par les communistes a attiré au sein du parti des individus nouvellement politisés, opposés au soulèvement militaire et au fascisme, notamment des membres de la petite bourgeoisie effrayés par les  excès  de la révolution et les atteintes à la propriété privée. En prônant la centralisation militaire et une discipline rigoureuse, les communistes ont également gagné le soutien de nombreux militaires professionnels restés fidèles à la République. Mais surtout, le soutien militaire de l’URSS à la République a contribué au prestige accru du PCE.

Un facteur souvent négligé pour expliquer la montée en puissance de l’influence communiste réside dans l’image persistante du Parti communiste comme « parti de la Révolution russe » et dans son auto-identification à un mouvement révolutionnaire. Le fait que le PCE, malgré son engagement à défendre la démocratie républicaine, évoquât la nécessité d’une « démocratie nouvelle », d’une « révolution populaire » et d’une « guerre révolutionnaire nationale » reflétait les réalités politiques et sociales de la zone républicaine. Le recours massif à l’imagerie soviétique et aux méthodes révolutionnaires pour mobiliser la population de Madrid en novembre 1936 illustre également la relation apparemment ambiguë qu’entretenaient les communistes avec la démocratie bourgeoise. Il était donc aisé de conclure que le Front populaire constituait une étape tactique nécessaire, une phase préliminaire à la mise en œuvre du socialisme. Ces ambiguïtés contribuent à expliquer l’attrait du stalinisme pour une partie importante de la Fédération de la jeunesse socialiste (FJS).

Finalement, seul le PCE (en Catalogne le PSUC), avec sa discipline et sa structure  « léniniste » , et non les secteurs libéraux et réformistes, a été capable à la fois de mettre fin à la révolution sociale en cours dans la zone républicaine et de diriger politiquement l’effort de guerre du Front populaire.

Anarchisme et pouvoir.
Après la défaite du soulèvement militaire dans près des deux tiers du territoire espagnol, le pouvoir fut exercé par d’innombrables comités, dont beaucoup étaient issus du Front populaire, avec la participation directe de la CNT. En Catalogne, ces comités reflétaient l’influence de la révolution. Généralement appelés comités « révolutionnaires » ou « antifascistes », leur composition dépendait de l’influence locale des différentes organisations. En général, leurs membres étaient désignés par leurs organisations ; rares étaient ceux élus par la population locale.

Pour pallier le manque de coordination et la fragmentation du pouvoir dans les premières semaines en zone républicaine, différents types de comités furent organisés aux niveaux régional et provincial, presque tous soutenus par les organisations du Front populaire au niveau local, avec l’appui de la CNT. Leur autonomie et leur radicalisme variaient selon les régions. Le plus important d’entre eux était le Comité central des milices antifascistes (CCMA) en Catalogne. Le gouvernement catalan, incapable de maîtriser la situation, proposa aux forces ouvrières et républicaines la création d’un comité unifié pour coordonner la lutte contre les forces rebelles. Ainsi, le 21 juillet, le CCMA fut formé avec une majorité de Front populaire, bien que les décisions de ce nouveau comité reflétèrent la force de la révolution. Outre l’organisation militaire, le CCMA prit les premières mesures pour contrôler l’économie, gelant les comptes bancaires des personnes ayant soutenu le soulèvement et mettant en œuvre des mesures pour aider les entreprises coopératives à continuer de verser les salaires.

Dans la majeure partie du reste de la zone républicaine, des comités se formèrent et, à l’instar du CCMA, exercèrent de fait le pouvoir durant les premières semaines de la guerre civile. L’orientation politique de la plupart de ces comités reflétait l’influence des organisations du Front populaire. Cependant, la situation était si polarisée que, dans plusieurs endroits, ils agirent de manière résolument radicale, comme ce fut le cas des comités de Carthagène, Gijón, Malaga, Valence et, surtout, du Conseil d’Aragon, organisé en octobre et dominé par les anarchistes.

Mais, faute de pouvoir consolidé, le pouvoir des comités, resté totalement fragmenté, empêcha la révolution de réussir pleinement. Face à cette réalité, l’avenir de la révolution reposait sur la CNT, dont les effectifs doublèrent pendant la guerre, atteignant 1 500 000 membres. Pour les anarchistes, la révolution était une  réalité  dans la mesure où, dans une grande partie de ce qui allait devenir la zone républicaine, la classe ouvrière contrôlait les rues, les usines et les terres. Cependant, les organisations ouvrières ne contrôlaient ni les communications, ni le commerce extérieur, ni le secteur bancaire. Surtout, avec l’organisation de l’Armée populaire à l’automne 1936, elles perdirent le contrôle de l’élément clé de la guerre et de la révolution : les forces armées.

Face au vide laissé par la quasi-disparition de l’État républicain, un dilemme se posa rapidement aux anarchistes. Le 21 juillet, lors de l’assemblée régionale de la CNT catalane, au lendemain de la défaite des rebelles militaires à Barcelone, Juan García Oliver, l’un des leaders les plus influents de l’anarchisme radical, affirma que la CNT n’avait que deux options : « tout miser sur le pouvoir », c’est-à-dire instaurer une « dictature anarchiste », ou collaborer avec les autres forces antifascistes. L’idée d’une dictature étant inconcevable pour les anarchistes, et compte tenu de la présence significative d’autres forces (notamment socialistes), en particulier hors de Catalogne, ils optèrent pour la collaboration. Ainsi, presque dès le début, les dirigeants anarchistes se trouvèrent confrontés à l’ambiguïté de leur plaidoyer pour la révolution et de leur pratique de collaboration avec l’État. En réalité, la dichotomie n’opposait pas la « dictature » à la « collaboration », mais l’unité des travailleurs, au-delà des rangs anarchistes, pour la prise du pouvoir ou la subordination au Front populaire qui, tôt ou tard, signifierait la fin de la révolution.

Opposés à la création d’un nouvel État, ils finirent par collaborer avec l’État existant, ou, plus précisément dans le cas de l’État espagnol en 1936, avec la reconstruction de l’État républicain. Début novembre 1936, alors que la situation militaire devenait de plus en plus critique, quatre anarchistes rejoignirent le gouvernement républicain.

Le processus contre-révolutionnaire au sein de la zone républicaine atteignit son paroxysme avec les combats de rue du début mai 1937. Une semaine plus tard, la formation d’un gouvernement dirigé par le socialiste modéré Juan Negrín, sans la participation des anarchistes, marqua le renforcement définitif de l’État bourgeois et la répression des secteurs les plus révolutionnaires, notamment le POUM, victime d’une violente campagne de diffamation orchestrée par le stalinisme. Le dernier bastion de la révolution était le Conseil d’Aragon, aux mains des anarchistes, qui fut dissous en août. En février 1938, la CNT, désormais pleinement engagée dans la collaboration avec l’État républicain, réintégra le gouvernement.

Une alternative révolutionnaire était-elle envisageable ?

Il convient d’examiner s’il existait une alternative à l’approche du Front populaire, qui consistait à mener une guerre pour défendre la démocratie au prix d’une révolution sociale. La stratégie militaire du gouvernement républicain rejetait le recours à des tactiques non conventionnelles ou révolutionnaires, notamment en raison de la nécessité de maintenir le contrôle de la situation politique dans sa zone d’influence et de se présenter au monde comme un gouvernement libéral. Toutefois, compte tenu de l’avantage matériel considérable de l’ennemi, le maintien d’une stratégie militaire conventionnelle par le gouvernement républicain avait peu de chances de succès.

L’idée selon laquelle le Front populaire et l’anéantissement de la révolution n’étaient qu’une position « pratique » dictée par les besoins militaires de la République est une erreur.

La politique du Front populaire, et notamment sa subordination aux intérêts impérialistes, eut des conséquences militaires. Par exemple, le retrait immédiat de la flotte navale du détroit de Gibraltar, sous la pression du gouvernement britannique, permit aux forces rebelles de transférer des milliers de soldats d’Afrique du Nord vers la péninsule Ibérique. De même, le refus, afin de ne pas nuire aux intérêts de l’impérialisme français, de proclamer l’indépendance du Maroc [espagnol] et de soutenir une insurrection nationaliste sur l’arrière-garde fasciste, profita aux forces rebelles.

Une autre stratégie aurait consisté en la mobilisation massive de la population (comme lors de la bataille de Madrid en novembre 1936), une guerre défensive de position et le recours à des raids éclairs plus limités, combinés à la guérilla, évitant ainsi des affrontements massifs entre deux armées aux capacités nettement inégales. Parallèlement, des mesures telles que la déclaration d’indépendance du Maroc et le soutien militaire au mouvement indépendantiste marocain, ou encore la proclamation de la distribution des terres aux paysans, auraient pu contribuer à affaiblir les arrières de l’ennemi.

Bien sûr, il est impossible de savoir si une stratégie de guerre révolutionnaire aurait pu réussir, même si la défense de Madrid est révélatrice à cet égard. De plus, la situation internationale, où les partis communistes et sociaux-démocrates exerçaient une influence considérable, était loin d’être favorable. Il est impossible de savoir quel impact l’existence d’un pouvoir révolutionnaire en Espagne aurait eu sur le mouvement ouvrier au-delà de ses frontières. Le précédent de 1917 laisse entrevoir la possibilité qu’il ait pu servir de catalyseur et, par conséquent, permettre à d’autres courants politiques d’exercer une plus grande influence sur la lutte des classes.

Guerre et révolution.

L’historiographie de la guerre civile présente souvent la division des forces antifascistes comme une opposition entre ceux qui privilégiaient la guerre (communistes, républicains et socialistes) et la CNT et le POUM, qui plaçaient les intérêts de la révolution avant ceux de la guerre : une division entre guerre et révolution. Or, il n’en a jamais été ainsi.

La CNT et le POUM défendaient tous deux la nécessité de mener  simultanément  guerre et  révolution, de mener une guerre révolutionnaire. Les deux étaient intrinsèquement liées. Le POUM, en particulier, avait une politique militaire claire qui appelait à la création d’une armée révolutionnaire, sur le modèle de l’Armée rouge soviétique pendant la guerre civile russe. Mais une telle armée ne pouvait se constituer sans un gouvernement révolutionnaire fondé sur la démocratie participative, sur des comités d’ouvriers, de paysans et de miliciens.

Le POUM soutenait que, pour consolider la révolution, du moins en Catalogne, la classe ouvrière devait s’emparer du pouvoir. Or, sans la CNT, un tel objectif était impossible. Convaincre la CNT, ou du moins une partie d’entre elle, devint très vite la principale préoccupation politique du POUM, mais, comme nous l’avons vu, il lui fallait surmonter la conviction des anarchistes que toute forme de pouvoir ou d’État révolutionnaire mènerait inévitablement à une dictature.

En définitive, la grande absence de la révolution espagnole fut celle d’une organisation révolutionnaire suffisamment forte pour mener à la prise du pouvoir. Plusieurs obstacles empêchèrent le POUM, « le seul parti de la révolution » selon Andreu Nin, de devenir une telle organisation. Outre ses propres erreurs, son absence de base en dehors de la Catalogne et sa courte histoire – il avait été fondé un an seulement auparavant – constituèrent des freins difficiles à surmonter. Et sans direction politique, la révolution était vouée à l’échec.

Andy Durgan est l’auteur de POUM. République, Révolution et Contre-révolution , Sylone, Viento Sur, 2025.

Source : Viento sur le 11 juillet 2026

Références

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Durgan, Andy (1992) “The 1933 elections in Spain and the Defeat of the Left”, Journal of the Association of Contemporary Iberian Studies, vol. 5, n º 2. Londres.

(2013) The People in Arms: Spain 1936, en Gonzalez, Mike & Barekat, Houman (eds.), Arms and the People. Popular Movements and the Military from the Paris Commune to the Arab Spring, Londres: Pluto Press: pp. 123-148.

(2017) “La democracia de los trabajadores en la Revolución española, 1936-1937”en Azzellini, Darío & Ness, Immanuel (eds.), Poder Obrero. Autogestión y control obrero desde La Comuna hasta el presente. Madrid: La Oveja Negra: pp. 211-242.

(2021) “90 aniversario de la II República. Razones de un fracaso”, viento sur, 175: 99–108.

(2022) Voluntarios por la revolución. La milicia internacional del POUM en la Guerra Civil Española. Barcelona: Laertes.

(2025) El POUM. República, revolución y contrarrevolución. Barcelona: Sylone- viento sur.

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Guillén, Abraham (1980) El error militar de las “izquierdas”. Barcelona: Hacer.

Maurin, Joaquin (2023) Hacia la segunda revolución. Toledo: El Perro Malo.

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Peirats, José (1989) La CNT en la revolución española.  Madrid: Hamelyn.

Pozo González, Josep Antoni (2012), Poder legal y poder real en la Cataluña revolucionaria de 1936. Sevilla: Espuela de Plata.

Notes

  • 1. Sur l’« échec » de la République, voir : Maurin (2023) et Durgan (2021).
  • 2. Parmi la bibliographie exhaustive sur l’anarchisme avant et pendant la guerre civile, voir : Peirats (1989), Casanova (2010) et Ealham (2026).
  • 3. Durgan (2025), p. 88-89.
  • 4. L’histoire la plus complète du processus de collectivisation demeure : Bernecker (1982).
  • 5. Nash (2006), p. 92.
  • 6. Durgan (1992).
  • 7. Moradiellos (1996).
  • 8. Pour des exemples de contradictions dans la position des communistes concernant le Front populaire, voir Fraser (1979), vol. II, p. 30, et Durgan (2022), p. 30, 43-44.
  • 9. Concernant les comités, voir par exemple : Pozo (2012) et Durgan (2017).
  • 10. Il y avait cinq délégués républicains : trois de la CNT, trois de l’UGT, deux de la FAI et un chacun du POUM, du PSUC et de l’Unió de Rabassaires.
  • 11. Parmi les ouvrages consacrés aux Journées de Mai, Guillamón (2018) est particulièrement pertinent.
  • 12. Sur le débat relatif à l’alternative d’une guerre révolutionnaire, voir : Claudin (1975), p. 210-242 ; Guillén (1980) ; Fraser (1979), vol. II, p. 27-38 ; Beevor (2005), p. 464 ; Durgan (2013).
  • 13 Durgan (2025) pages 113-118.