Ce texte n’est pas un article de fond développé mais vise juste à poser quelques points, soumis à discussion, à propos de la crise révolutionnaire – car un soulèvement populaire qui affronte l’appareil d’Etat et commence à le disloquer, c’est une crise révolutionnaire – qui se produit actuellement en Bolivie. Sur ce sujet, 5 points.
- Ces évènements s’inscrivent certes dans la longue histoire bolivienne – les crises révolutionnaires de 1952, de 1971, de 1985, la guerre du gaz conduisant à l’arrivée à la présidence de Ugo Morales en 2003-2005, et la crise correspondant à sa chute en 2019. Mais il importe de les situer dans la situation globale actuelle : le président élu fin 2025, Rodrigo Paz, l’a été avec le soutien de larges secteurs « modérés » issus du MAS, l’ancien parti paysan-indigéniste, et finalement bourgeois-nationaliste (et extractiviste) de Morales. Or, une fois au pouvoir, R. Paz a tenté une stratégie du choc s’inscrivant dans les desiderata de Washington, de Trump et de Hegseth, le situant aux côtés des Milei et autres Bukele, produisant une explosion de soulèvements sociaux (paysans, mineurs, enseignants, camionneurs, masses pauvres de El Alto, etc.).
- Aucune organisation de masse existante, héritières de la longue histoire de luttes révolutionnaires du prolétariat, notamment minier, et de la paysannerie, notamment des cocaleros, de Bolivie, ne représente ce mouvement et n’a de perspective à lui offrir. Toutes sont usées et divisées par des années de trahisons et de compromissions. Il en va ainsi des forces issues du MAS, organisations traditionnelles de la paysannerie aymara, et de la Centrale Ouvrière Bolivienne, la COB.
- La recomposition d’une représentation politique efficace et démocratique des larges masses ne peut pas faire l’économie de l’internationalisme véritable, car le trumpisme et ses tendances à la recolonisation ne sont pas la simple répétition des actes de l’impérialisme yankee mais franchissent un nouveau seuil, qui s’insérer dans la recherche d’un partage impérialiste du monde avec les impérialismes russe et chinois (même si ce partage sera illusoire et ouvrira la voie à la guerre). Ainsi, au Venezuela, les « anti-impérialistes » maduristes et chavistes sont aujourd’hui le pouvoir d’Etat au service de Trump. Le campisme « anti-impérialiste » traditionnel, qui ne connait d’impérialisme que le nord-américain et soutient Poutine, est aisément retournable dans le sens de la collaboration avec Trump. Celle leçon vaut pour toute l’Amérique du Sud.
- Le mouvement engagé en Bolivie est centralisé et unifié sur l’exigence de chasser le président Rodrigo Paz, contre le pouvoir exécutif et pour le liquider. Cette exigence est démocratique et fondamentalement juste, il faut la soutenir à fond. Mais pour être victorieuse, elle a besoin d’une perspective sur quoi faire en cas de victoire. L’exigence démocratique élémentaire est celle d’élections libres immédiates. Mais pour que ces élections soient réellement libres elles doivent être organisées par le peuple lui-même à travers ses organes d’auto-organisation, paysannes, les structures de la COB malgré la direction de la COB qui a peur du renversement du pouvoir, les comités de quartiers. On peut à nouveau dire ici que le mouvement vers les vrais soviets et le mouvement vers une assemblée constituante réellement souveraine et pas octroyée ni encadré (comme cela a été le cas sous une forme parlementaire au Chili ou sous une forme caudilliste sous Chavez au Venezuela) sont un seul et même mouvement. Faute de la discussion urgente d’une telle perspective, se contenter par exemple d’espérer que l’auto-organisation et la spontanéité pourraient tout submerger n’est qu’une manière de compléter l’ « action » des directions MAS et COB pour qui il serait imprudent de renverser le président.
- Ce renversement, cedi dit, peut se produire malgré le manque de perspective et ceci serait une grande victoire prolétarienne et démocratique, rendant d’autant plus urgent l’action pour « les soviets et la constituante » telle que résumée au point précédent. Mais c’est justement pour cela qu’il faut être très méfiant envers le risque de contre-révolution armée. Armée, police et milices sont actuellement affaiblies et disloquées, mais Trump et Hedsegh trépignent et la Bolivie doit être considérée comme le lieu possible d’une agression militaire. Bien sûr ils y regardent à deux fois car un peuple dressé dans la lutte, c’est tout autre chose qu’un appareil d’Etat mafieux « anti-impérialiste » façon Venezuela. Par conséquent, la tache la plus urgence est bien entendu la mobilisation en soutien au peuple bolivien : contre toute intervention, pour le départ du président, et dans ce cadre soulever la discussion sur les points abordés ici.
VP, le 16/06/26.