Notes sur la vague révolutionnaire mondiale (24-11-2019).

Les derniers mois de cette année 2019 voient une série de situations insurrectionnelles survenir dans un grand nombre de pays du monde. Tous les médias et tous les commentateurs le soulignent, certains estimant qu’on a là la « mondialisation des sociétés » faisant irruption après que la mondialisation du capital ait abouti à une crise globale, ouverte en 2008, cristallisée maintenant dans les figures de Trump et du Brexit, le tout sur fond de crise climatique galopante. Se contenter d’une telle analyse serait banaliser ce qui se passe, qui doit être saisi au contraire comme un développement historique concret, illustrant, certes, l’unité mondiale de la lutte des classes, mais ainsi la refondant et la redéfinissant.

Description.

Ces situations insurrectionnelles ont un point commun, c’est leur durée. Les foules soulevées ont une résilience admirable, nourrie d’un immense espoir souvent conjugué à une terrible réalité ne laissant aucun choix. Cette durée fait que la série de crises révolutionnaires survenues fin 2019 s’agrège en fait à des situations où de telles crises s’étaient produites auparavant et avaient été réprimées ou déviées en guerres civiles, et relaie et amplifie le cycle ouvert par les révolutions arabes fin 2010-début 2011 en Tunisie, Égypte, Libye, Syrie, Yémen, Bahreïn. Le rôle de relais a été joué par les révolutions au Soudan et en Algérie, commencée voici plus d’un an pour la première, et plusieurs mois pour la seconde. Une série de soulèvements pour les moyens de vivre, la dignité et la démocratie éclate fin 2019 au Liban et en Irak.

En Irak, pays que le totalitarisme baathiste, puis le blocus impérialiste, la guerre, l’occupation et la dislocation territoriale et sociale, auraient pu réduire à l’anomie la plus totale, il est historique et il est magnifique de voir des foules se lever, et, comme dans les manifestations de Khartoum et, à présent, de Santiago, d’y voir une jeunesse libre, et une jeunesse massivement féminine, se dresser avec une sorte de prestance, de finesse, de beauté. Ces données «esthétiques» ne sont pas des images médiatiques, mais le reflet réel donnant la dimension de ce qui est train d’arriver.

L’extension des révolutions arabes vers l’Algérie et le Soudan puis leur rebondissement en Irak et au Liban est un processus d’ensemble, qui a aussi atteint l’Égypte avec une vague de manifestations immédiatement politiques, vite réprimées mais nullement tuées dans leurs motivations, et porte même la poursuite de la résistance syrienne, à Idlib où lorsque les bombardements russes le permettent, les foules affrontent les islamistes, ou dans la zone reconquise de Deraa, où les tortionnaires identifiés du régime sont souvent liquidés par la résistance.

Outre toute cette zone du Proche et du Moyen Orient, c’est la série d’explosions révolutionnaires en Amérique du Sud qui a conféré, depuis début octobre 2019, une dimension mondiale à cette vague.

Là aussi des situations plus anciennes ont nourri le passage au moment actuel : Haïti trop souvent oubliée, le Nicaragua, le Venezuela, ont vu les foules poussées par la faim et l’indignation contre les pouvoirs corrompus. Amorcée en Équateur et en Uruguay, la vague actuelle a atteint son point d’incandescence avec le Chili.

Une crise révolutionnaire dans le pays du néolibéralisme imposé par Pinochet après le 11 septembre 1973, des foules affrontant physiquement l’armée, celle de ce coup d’État, voulant la détruire, exigeant une assemblée constituante, élisant des comités de quartier, et, comme en Irak, une série d’images prises sur le vif donnant à voir les femmes au combat, se battant avec les nervis de l’appareil d’État. La synchronie Proche et Moyen Orient/Amérique du Sud se concentre dans cette synchronie Irak/Chili, deux des peuples ayant le plus souffert, au moment même de l’anniversaire de la chute du Mur de Berlin.

Après et avec le Chili, les situations insurrectionnelles s’étendent en Bolivie et, depuis quelques jours, en Colombie. Nous allons revenir sur la diversité des situations politiques héritées, se combinant à l’extraordinaire similarité et au sentiment de fraternité des soulèvements populaires eux-mêmes.

Mais pour terminer ce tableau mondial, quelques compléments sont encore nécessaires.

Les soulèvements libanais et irakien et la résistance syrienne rongent le régime iranien, qui se trouve de fait le principal gardien direct de l’ordre dans cette région. L’impérialisme nord-américain l’a élu adversaire privilégié, mais, lorsque le principal site pétrochimique saoudien a été bombardé, il a brillé par sa non-réaction, puis, peu après, on a vu Trump appeler Erdogan à occuper une bande territoriale au Nord de la Syrie pour pouvoir contraindre son propre état-major à évacuer ses troupes. Ces évolutions ont plus que jamais placé le régime iranien en première ligne de la défense de l’ordre social dans toute la région. Et, pour ce faire, il est prêt à délaisser le supposé affrontement millénaire chiites/sunnites en tendant la main aux régimes sunnites – le Hezbollah au Liban, après avoir aidé Assad en Syrie, s’affirmant comme le dernier vrai rempart contre-révolutionnaire contre le peuple libanais, et donnant en somme l’exemple de ce rôle de force de conservation sociale.

Mais à l’axe contre-révolutionnaire «chiite» Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth a commencé à riposter un axe révolutionnaire Beyrouth-Bagdad-Téhéran, lorsque les révolutions au Liban et en Irak ont vu leur répondre de grandes manifestations spontanées déclenchées par la hausse des prix du carburant, dans tout l’Iran. L’Iran rejoignait alors la liste des pays confrontés à des insurrections populaires – c’était le 16 novembre dernier. Depuis, le black-out sur le pays a permis aux Bassidjis et au «Guide» Ali Khamenei d’assassiner par centaines, sans doute par milliers. Des quartiers ouvriers de Chiraz et l’université de Téhéran ont été des zones libérées pendant quelques jours, et, systématiquement, les foules ont cherché à s’armer et à attaquer les casernes Bassidjis. Ce que Khamenei traduit en parlant de « guerre impérialiste et sioniste contre l’Iran ». La seule guerre réelle est ici celle du régime contre les peuples d’Iran. Ce soulèvement survient après ceux de 2009 et de 2017.

Le verrou a-t-il encore tenu cette fois-ci ? Il est trop tôt pour le dire. Mais même s’il a tenu, ce n’est que partie remise. Le peuple veut la chute du régime et il sait par quoi elle passe : par les armes.

En dehors des deux foyers proche et moyen-oriental, gardée sur son flanc nord-est par le régime iranien, et sud-américain, la vague de fin 2019 concerne un pays africain, la Guinée, creuse sans nul doute dans toute l’Afrique, et elle a une pointe avancée, présentant les mêmes caractéristiques de durée et de résilience, à Hong-Kong.

Enfin, elle lèche l’Europe. Des manifestations de masse ont éclaté en République tchèque pour chasser le premier ministre « populiste », « Trump européen », soutenu par le PC tchèque, « anti-migrants et anti-élites ». La mobilisation nationale en Catalogne a repris, et la France voit toute sa situation sociale et politique actuellement dominée par un spectre dénommé « 5 décembre » : le spectre de la grève générale, dans le cadre de cette situation mondiale là.

Profondeur politique de la vague.

Il faut en prendre la mesure : nous assistons là à une vague révolutionnaire mondiale sans précédent depuis longtemps, mais qui est nourrie par des processus déjà en cours – ceux de la crise globale depuis 2008, et des révolutions arabes, notamment. Par son extension géographique, mais aussi par sa profondeur, cette vague est en fait sans précédent depuis celle des années 1917-1923, première poussée de la révolution prolétarienne mondiale dont l’avortement allemand à l’automne 1923 laissa le champ à Hitler, Staline et leur monde. La vague défensive, la meilleure défensive étant la contre-offensive, des années 1930, culminant en Espagne en 1937, fut défaite elle aussi. Sans reprendre ici toute l’histoire d’un siècle, évoquons encore les vagues de 1968, si importantes dans la formation politique de beaucoup des cadres politiques actuels, et de la fin des années 1970 (Iran, Brésil, Nicaragua, Pologne). Aucune n’a eu l’extension géographique, effectivement mondialisée, de la vague actuelle. De plus, la profondeur de celle-ci peut se mesurer à ce trait fondamental : les soulèvements affectent pareillement des États « néolibéraux » et des États « anti-impérialistes ».

Tous sont des États capitalistes, et leurs formes ont pareillement évolué vers l’autoritarisme et la corruption. Mais ils sont censés être opposés, selon des critères géopolitiques tout du moins. Pourtant, rien ne ressemble plus au Chili aujourd’hui, que la Bolivie, et réciproquement. La lecture primitive de ceux qui n’arrivent pas à apprendre d’autres leçons que celles de leur jeunesse militante, et qui engorgent la reconstitution d’une mémoire collective, s’imagine en somme qu’entre ces deux pays, c’est l’inverse: insurrection anti-«fasciste» dans l’un, « coup d’État fasciste » dans l’autre !

Quel tournis ! Quel tournis, car cette fausse antithèse se présente partout pour eux : il ne serait d’insurrection valable que contre des régimes de droite « libérale » affichée. A ce compte là, il n’y a guère qu’au Chili que cela peut fonctionner, et encore là aussi c’est à n’y rien comprendre, car le soulèvement chilien, s’il renoue avec les formes d’auto-organisation populaire d’avant 1973, fait aussi table rase d’années d’accords au sommet entre les héritiers officiels de l’Unité populaire et le libéralisme économique …

Ainsi donc, les foules auraient raison ici, et pas ailleurs. Et, de fait, elles auraient tort la plupart du temps. Ainsi dans toutes les « révolutions arabes » ! Le Rojava, ce morceau de l’État baathiste en roues libres sous l’égide des YPG et d’agents américains, certes méritant un soutien lorsqu’ils ont opposé des femmes aux islamistes, fut souvent le substitut à tout soutien réel aux masses réellement insurgées, et massacrées. Nous assistons à la misère définitive du choix consistant à préférer un camp étatique et capitaliste contre un autre …

En Bolivie, Morales, porté au pouvoir par la volonté populaire, l’affrontait depuis plusieurs années. Il n’avait pas gagné les dernières élections. Ceci a fourni un terrain favorable à un début de coup d’État associant des secteurs de l’armée et de la police au pôle le plus réactionnaire du pays : la soi-disant élite blanche, adossée au Brésil de Bolsonaro, de Santa Cruz de la Sierra. Si l’on veut s’interdire de comprendre et d’agir, il n’y a qu’ à se raconter qu’on a là deux camps seulement, celui des «fascistes» et celui de Morales. En vérité Morales, même en exil, ne cesse d’appeler à la réconciliation avec les premiers. Son parti manœuvre et peut éclater entre la collaboration avec les forces qui, précairement, se sont emparées du pouvoir, et les appels à l’insurrection pour reprendre le contrôle des foules ici, ou les affronter ailleurs.

Celles-ci, paysans, mineurs, habitants d’El Alto, qui manifestaient contre Morales avant sa chute, manifestent maintenant contre le nouveau pouvoir de droite. Leurs exigences démocratiques doivent trouver à s’exprimer en dehors de la confrontation entre les clans de « droite » et de « gauche », par les assemblées populaires, par une assemblée constituante, ce qui exige la destruction de l’appareil d’État, armée, police, et le cas échéant milices fascistes à Santa Cruz et milices du MAS dans beaucoup d’endroits – ou reprise de ces dernières par le peuple en armes.

C’est compliqué ? Cette complexité est l’héritage des trahisons et déviations du XX° siècle, stalinisme, «populisme» … Mais, fondamentalement, ce n’est pas plus compliqué qu’au Chili. Démocratie contre forces armées, perspective du socialisme, du vrai, contre perspective de la décomposition du monde.

Rien de plus rétrograde que les récriminations contre le «triomphalisme» au moment présent : elles consistent à faire passer le réalisme pour du triomphalisme. Constater qu’on a une vingtaine de crises révolutionnaires et que ce nombre augmente, c’est du réalisme. Constater que l’alignement des courants politiques se voulant révolutionnaire, issus du XX° siècle, sur des camps géostratégiques, a longtemps retardé ces explosions, puis contribue grandement à les priver de forces politiques utiles pour elles, c’est-à-dire capables d’anticiper, de soulever la question des armes, de désigner le pouvoir politique comme centre à abattre et la démocratie comme objectif seul susceptible de conduire au socialisme, constater cela, c’est encore du réalisme.

Un peu de dialectique historique ne fait pas de mal : la profondeur politique de cette vague va de pair avec l’absence de représentation politique qui la représente en étant capable d’anticiper. C’est là bien entendu une contradiction, et la suite de l’histoire passe par sa solution, sous des formes d’ailleurs non entièrement prévisibles même si l’on doit absolument en discuter.

La question du pouvoir politique à l’échelle internationale.

La vague révolutionnaire mondiale actuelle, c’est la généralisation de ce qui couvait depuis la chute du bloc stalinien, en 1989-1991. La partition du monde en secteurs, héritée de la période précédente, était parvenue (surtout en raison des victoires capitalistes sous Thatcher et Reagan) à délimiter les soulèvements démocratiques en Russie, ex-URSS et pays d’Europe centrale et orientale à l’époque, conduisant leurs peuples à la déception, une de plus. L’ordre mondial semblait alors mécaniquement glisser vers un faux « hyper-impérialisme » nord-américain. Celui-ci a fait faillite, en deux temps : 2001 et la guerre sans fin contre le terrorisme, 2008 et la crise économique globale, non résolue depuis. Le XXI° siècle a alors pu véritablement commencer. Il a commencé dans le Sud de la Tunisie, fin 2010, lançant les révolutions arabes, il a continué sur le Maïdan de Ky’iv, s’annonçant comme un nouveau siècle de guerres et de révolutions.

En cette fin d’année 2019, nous entrons ainsi dans la globalisation des crises révolutionnaires. Remarquons d’ailleurs que ce double anneau de soulèvements a été précédé par deux vagues de manifestations globales et a des relations avec elles d’autant qu’elles vont continuer : les manifestations féministes, et les « marches pour le climat ».

Cela dit, il n’y a pas de crises révolutionnaires « partout » et la victoire du mouvement mondial engagé ne passera pas par sa simple extension. Comme au niveau national mais sous d’autres formes, des questions politiques globales se posent. Sur ce plan, ce qui répond – et a précédé, nourri – les crises présentes, c’est la spectaculaire crise au sommet dans les puissances impérialistes traditionnelles.

Crises aux sommets

En 2016 la victoire, non calculée, du Brexit (le référendum avait pour vrai but d’enrayer la réémergence d’un parti ouvrier de masse en Europe dans le cadre du Labour Party) a ouvert une crise sans précédent, et de l’Union Européenne qui faisait déjà eau en plusieurs points, et de l’impérialisme britannique menacé d’une explosion du Royaume-Uni.

Quelques mois plus tard la victoire électorale, non anticipée à commencer par lui-même, de Donald Trump aux États-Unis, porte au pouvoir de la première puissance impérialiste un personnage qui n’est pas un représentant des intérêts généraux de la classe capitaliste US, mais de ses intérêts propres de maffieux de l’immobilier associé à l’oligarchie russe. Ni dans un cas, ni dans l’autre, si l’on a bien (avec Johnson dans le cas britannique) arrivée au pouvoir de figures ultra-réactionnaires et décomposées, il ne s’agit pas d’une évolution calculée et contrôlée du pouvoir de la classe dominante, mais bien plutôt de dérapages incontrôlés.

Après 16 ans de pouvoir pétiste au Brésil, la victoire de Jair Bolsonaro, défaite grave pour le mouvement ouvrier et paysan, n’a pas, elle non plus, le caractère d’une évolution contrôlée sous l’égide de couches capitalistes maîtresses de leurs manœuvres, et le bonapartisme ravageur et ravagé de Bolsonaro, aujourd’hui cerné par les révolutions en Amérique du Sud, a au contraire un aspect des plus précaire.

La vague révolutionnaire interagit avec la crise au sommet dans ces pays clefs que sont, à l’échelle mondiale, les États-Unis, à l’échelle euro-atlantique, le Royaume-Uni, à l’échelle sud-américaine, le Brésil, crise au sommet gravissime alors même que ce sont les secteurs les plus réactionnaires, les plus décomposés, avec des passerelles vers le fascisme, qui sont présentement au pouvoir dans ces trois pays.

L’affaissement de la puissance nord-américaine, et la crise européenne, dans laquelle ni l’Allemagne de Merkel, elle-même en pleine crise politique montante, ni la France de Macron, probable prochain maillon de l’anneau global des crises, et pas le moindre, confèrent par élimination un rôle clef de stabilisateurs, gendarmes, gardiens de l’ordre, à des puissances impérialistes ou aspirant à le devenir, concurrentes. On a bel et bien assisté à un début de transfert, dans des conditions hyper-conflictuelles, mais qui a cependant effectivement commencé.

C’est ainsi que nous avons mentionné, plus haut, le rôle contre-révolutionnaire clef du régime des mollahs en Iran. Cela est d’autant plus paradoxal que ce « transfert » est le plus conflictuel de tous puisque, officiellement, les États-Unis sont au bord de la guerre avec l’Iran. Ce rôle est partagé avec les autres « puissances régionales » (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Turquie, Égypte, Israël), mais aucune n’occupe une place comparable, par son importance propre et par son engagement étatico-militaire dans les pays de la région, le fait décisif étant que l’occupation militaire de l’Irak par les États-Unis, depuis 2003, y a construit une tutelle … iranienne, de fait. Celle-là même contre laquelle les foules en Irak sont actuellement soulevées!

L’effondrement de l’arc de domination iranien et du régime iranien lui-même ne signifierait nullement un « grand retour » de l’impérialisme nord-américain totalement discrédité voire ridiculisé. Le renversement de la république islamique d’Iran devrait être inscrit à l’agenda de tout courant révolutionnaire ayant un tantinet de sérieux …

Il aurait en outre l’immense avantage d’ébranler les nouveaux piliers de l’ordre capitaliste mondial qui, du fait de la crise au sommet portant les noms de Trump, Johnson et Bolsonaro, et qui ne sera pas résolue de sitôt qu’ils tiennent encore ou non, portent donc à présent les noms suivants : Vladimir Poutine, Narendra Modi, Xi Jinping.

Les successeurs sinistres

Vladimir Poutine est le Bonaparte d’une puissance impérialiste économiquement de second voire de troisième plan, mais importante par le secteur énergétique et le secteur militaro-industriel, tous deux liés à un État quasi privatisé. Une série de guerres en a progressivement accru la puissance : Tchétchénie d’abord, une guerre coloniale interne, puis Géorgie (2008, avec prolongement depuis dans les pseudos républiques abkhaze et ossète du Sud), et, étape décisive, l’annexion de la Crimée et l’occupation officieuse du Donbass en 2014, qui stoppaient la dynamique révolutionnaire de la crise ukrainienne. Dans le même temps, peu après la crise financière chypriote (impliquant les oligarques russes), le recul d’Obama, renonçant à intervenir massivement dans la guerre civile syrienne (2013), ouvrait à Poutine un boulevard en Syrie, exploité pour écraser le peuple syrien dans des campagnes de bombardements sans précédents depuis le Vietnam (Alep, Deraa, Idlib …). Le refus de dénoncer cette intervention impérialiste là a signé l’acte de décès, devant l’histoire, de la majorité du reliquat de l’ancienne gauche européenne et américaine.

Tout en affirmant réagir à l’agressivité occidentale marquée par l’extension de l’OTAN à l’Europe centrale et orientale, le président russe a en fait acquis des positions militaro-coloniales fragiles en remplissant les vides laissés par l’impérialisme nord-américain, ou par l’impérialisme français en Afrique (Libye et République centrafricaine notamment, sans oublier l’aide aux nervis contre-révolutionnaires soudanais). Il a en outre reçu l’alliance non déclarée et très instable, mais effective, avec une puissance régionale membre de l’OTAN : la Turquie.

Cette hypertrophie de l’impérialisme russe suscite une grande inquiétude en Pologne, Scandinavie, Ukraine, et pourrait avoir pour prochain enjeu le devenir de la Belarus. Mais elle est devenue la planche de salut de Poutine, qui doit régler le problème de l’avenir de son régime d’ici les présidentielles de 2024. Car la population a vu fondre les soi-disant « acquis » des années 2000 (à savoir tout simplement le paiement des salaires et des retraites), et le régime donne des signes croissants de crise. Il ne saurait en aucun cas se substituer à l’impérialisme US et aux impérialismes européens dans l’ensemble de l’Europe, du Proche et du Moyen Orient et de l’Afrique.

Narendra Modi est premier ministre, principal dirigeant de l’État capitaliste, en Inde, depuis 2014. Il est issu des milices fascisantes, anti-ouvrières et anti-musulmanes, du RSS (Rhastriya Swayamsevak Sangh, milice hindoue) et administre le centre financier de l’Inde, le Gujarat et la ville de Mumbai, depuis les années 1990 : le néolibéralisme en Inde est parti de là. Sa réélection, malgré l’importante grève générale de deux jours de janvier 2019, s’est faite aux législatives du printemps 2019, avec 37% des voix. Nous avons là, incontestablement, une force politique capitaliste d’une importance majeure, qui, tout en détricotant peu à peu la nationalité indienne par l’aggravation des conflits ethniques et des prérogatives de castes, s’est dotée d’une base de masse dans la petite-bourgeoisie et la paysannerie hindouistes, paupérisées mais clientélisées.

Le fait que Modi ait immédiatement attaqué au Cachemire après son élection, en y supprimant des institutions et des compromis datant de 1947, ainsi que les mesures de dénaturalisation de musulmans et d’immigrés bengalis en Assam, semblent indiquer qu’il choisit la fuite en avant ethno-nationaliste pour consolider son pouvoir, envers lequel la principale menace réside dans la classe ouvrière indienne, dont l’organisation au plan syndical progresse dans l’ensemble.

Les faiblesses du Pakistan d’une part, et la crise potentielle en Iran d’autre part, contribuent aussi à faire de l’Inde de Modi, pays maintenant le plus peuplé du monde, un élément central du maintien de l’ordre capitaliste. Mais cette position nouvelle peut aussi accentuer les confrontations avec la Chine, via le Népal, le Myanmar et surtout le Pakistan.

Xi Jinping, issu de la couche oligarchique suprême de la caste capitaliste et bureaucratique du PCC, était le successeur désigné de Hu Jintao au moins depuis 2010, alors que déjà dirigeant du secteur central du capital financier et portuaire chinois de Shanghai, il devenait chef de la commission militaire du parti. Pourtant, son avènement au pouvoir est passé par une crise convulsive très sévère qui a failli déborder hors de l’appareil du parti et de l’État, avec l’élimination de Bo Xilai, le patron « néo-maoïste » de Chong-King, la grande métropole capitaliste intérieure.

Xi Jinping est donc à la tête de la régulation de la crise économique globale se répercutant en Chine, et selon tous les commentateurs il est censé conduire une « transition » vers le marché intérieur, dans un pays où prolétaires et paysans pauvres constituent toujours un milliard d’habitants, au moins, sur 1,3 milliard. Au-delà de son idéologie terne mélangeant néo-maoïsme, nationalisme et néo-confucianisme, Xi Jinping a orchestré un changement partiel de régime, visant à assurer une pérennité à la caste au pouvoir, menacée par l’agitation ouvrière et paysanne, et dans ce cadre il s’est arrogé le pouvoir à vie.

C’est un type de « gouvernance » ultra-répressif, le plus sophistiqué au monde, qui s’est ainsi dessiné. Ses armes sont la reconnaissance faciale et la « note de vie sociale » et son terrain d’expérimentation est le Sin-Kiang, avec une répression de masse de type totalitaire contre les Ouïghours.

Et son talon d’Achille est, au moment présent, Hong-Kong. La longue insurrection démocratique des quelques 15 millions de hong-kongais n’a rien à voir avec une nostalgie coloniale et n’a rien d’un « soulèvement de banquiers », ainsi que le régime chinois et pas mal de courants politiques dans le monde le racontent, en des termes qui reprennent, contre les hong-kongais, une série de poncifs qui existent par ailleurs dans l’antisémitisme. C’est dire si l’affrontement qui s’est noué à Hong-Kong, et dont on voit mal comment Xi Jinping peut le dénouer sans s’affaiblir, est important.

La nouvelle puissance impérialiste chinoise, faisant, depuis le début des années 2000, de la Chine le principal producteur de plus-value capitaliste du monde, le Guangdong (delta de la rivière des perles qui débouche sur Hong-Kong et où se trouvent les bases de départ, historiquement, du capitalisme et d’une grande partie du mouvement ouvrier chinois : Canton, et ses bases plus récentes : Shenzhen) étant de loin la première région industrielle du monde, place ce pays dans la position double de pilier de l’ordre capitaliste mondial et de facteur interne de déstabilisation de celui-ci, puisque cet ordre reste centralisé par le capital financier nord-américain. D’où la « guerre commerciale », dans laquelle Trump (sur ce point nullement bridé par son mentor Poutine, notons-le) et les États-Unis jouent avec le feu, car s’ils peuvent parvenir à casser l’essor techno-financier chinois, ils risquent du même coup de casser une branche clef de l’ordre mondial, sur laquelle eux-mêmes sont perchés.

Pour un débat

En résumé très lapidaire (mais il est important de se concentrer sur l’essentiel), l’ordre capitaliste mondial connaît une crise au sommet gravissime (Trump, Brexit, Bolsonaro) dans laquelle et par laquelle prennent place, de façon conflictuelle, des « successeurs » sinistres, pour le maintien de l’ordre, dont le principal est le régime chinois (le PCC dernier rempart mondial du capital …). Et pour ces « successeurs », outre que la succession n’est pas faite et ne se fera pas sans crises, leur flanc fragile est constitué par le régime iranien. Dans la chaîne révolutionnaire mondiale, nous avons donc quelques positions stratégiques à occuper : le Sud chinois ouvrier à partir de Hong-Kong, l’Iran, et, dans les prochains mois, le cœur de l’Europe et des États-Unis.

Le présent texte ne prétend pas au rôle d’analyse exhaustive. Il entendait indiquer des directions, des pistes nécessaires de discussion, sur le monde réel du capital et du prolétariat. Les données sur lesquelles il se termine ne datent pas de fin 2019, mais se sont mises en place dans la décennie, voire les deux décennies, précédentes. Mais justement, la vague révolutionnaire de fin 2019 doit affronter cela.

24-11-2019.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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