Article destiné à Démocratie et Socialisme, revue de L’APRES.

On conviendra que la situation internationale est à l’image de Donald Trump : instable et mouvante, ce qui requiert une analyse à la fois structurée et non dogmatique. Cet article n’est rien de plus ni rien de moins que la présentation non exhaustive de quelques aspects déterminants, pas toujours mis en avant par les commentateurs, de la dernière période.

Le premier d’entre eux, c’est que si cette situation est à l’image de Trump, tout ne vient pas pour autant de lui (heureusement!). La politique de Trump elle-même doit se lire comme une fuite en avant causée par les difficultés et les échecs auxquels son offensive réactionnaire est confrontée.

Difficultés : à plusieurs reprises aux États-Unis les journées No King-No Kings (contre le « roi » Trump et tous les oligarques) ont mobilisé de 5 à 13 millions de manifestants, le point clef du mouvement ayant été la bataille de Minneapolis ce mois de janvier. L’ampleur de la lame de fond démocratique est de très loin plus puissante que les mobilisations fascisantes et MAGA, et cette bataille est maintenant un récit avec ses chansons – cet aspect culturel des grandes luttes sociales est très important. De plus MAGA est en crise, en raison de la politique extérieure et de l’affaire Epstein.

Échec : c’est en Ukraine que Trump est en échec, et par conséquent en Europe. Car sa politique visait à abandonner et désarmer l’Ukraine, mais celle-ci résiste et devient de plus en plus autonome en armements, tout du moins en intelligence tactique et stratégique. Or, Trump voulait offrir l’Ukraine à Poutine, et au-delà, ce que J.D. Vance d’ailleurs ne cache pas, lui offrir l’Europe centrale et orientale, et s’attribuer le contrôle des deux Amériques et des Antilles, et détacher la Russie de la Chine. La résistance ukrainienne est la pierre d’achoppement qui le met en échec.

La fuite en avant engagée depuis le début de l’année vise à la fois à asseoir le coup d’État rampant aux États-Unis avant les élections mid-terms, en finissant de briser toute séparation des pouvoirs au profit de l’exécutif, et à forcer la domination états-unienne sur les Amériques tout en imposant des faits accomplis à la Chine.

Cet emballement a comporté une première opération militaire au Nigeria, le kidnapping de Maduro au Venezuela sans changement de régime mais avec collaboration de D. Rodriguez, le début d’agression contre le Groenland – et donc, fait décisif, contre l’Europe – puis les menaces envers Cuba et, depuis le 28 février, la guerre menée contre l’Iran avec un autre partenaire et criminel de masse qui joue sa survie politique, judiciaire et personnelle : Netanyahou.

Cette guerre devait être le couronnement de l’incendie. Or, ce couronnement est une impasse. On a eu ce que les historiens militaires appellent un « effet Pearl Harbor » : un éclatant succès initial qui précipite le vainqueur dans une sorte de vide et s’avère stratégiquement catastrophique pour lui. Pour que Pearl Harbor soit en boomerang une catastrophe pour le Japon, il a fallu 4 ans. Pour que l’effet de sidération de l’assassinat de Khamenei se tourne en KO-debout pour Trump, Hedsegh and co, il aura suffi de quelques jours.

En choisissant délibérément d’attaquer après que le régime iranien ait massacré des dizaines de milliers de jeunes et de femmes, puis en éliminant le premier cercle de ses dirigeants, ils lui ont procuré sa survie, et sa contre-attaque a visé les monarchies du golfe arabo-persique puis le détroit d’Ormuz. La guerre de Trump vise maintenant à débloquer un détroit qui, avant son intervention, ne l’était pas : on peut difficilement inventer pire fiasco !

Faisons le point sur cette question d’Ormuz. Quand bien même Trump et Hegseth « anéantiraient » l’Iran comme ils le tweetent, ils ne débloqueront pas le détroit. Celui-ci à vrai dire n’a jamais été « blocable » au sens propre, et les risques, de longue date, y servent à hausser primes d’assurance et prix pétroliers.

Mais à présent, ils peuvent bien raser l’Iran et accompagner quelques pétroliers US avec des armadas, la paralysie du trafic est installée – par l’Iran mais aussi par Trump. Les pétroliers, gaziers et vraquiers ne passeront pas tant que les assurances ne les y autoriseront pas, et celles-ci ne le feront pas ne pouvant indemniser la possible destruction d’un navire.

De plus, volontairement ou non, intox ou non, l’Iran laisse entendre avoir « perdu » ou « oublié » des mines.

L’État iranien a d’autant plus intérêt à prolonger la situation qu’il a une porte de sortie pour son pétrole, moyennant des coûts d’aménagement, par le corridor Gadb-Gwadar qui débouche hors détroit, à proximité du Pakistan et avec son accord, et derrière lui, celui de la Chine. Un blocus de l’Iran pleinement opérationnel (contre les ressources du régime et pas pour affamer la population …), supposerait rompre avec le Pakistan et avancer vers la confrontation avec la Chine. Les hurlements à la mort de Trump et Hegseth contre l’Iran montrent qu’ils ne l’envisagent pas présentement.

Par ailleurs, les Houthis ne bloquent pas Bab-el-Mandeb pour l’instant, cela bien entendu en accord avec le régime iranien : le message est que la perturbation mondiale est centrée sur Ormuz et n’a pour seuls responsables que Trump et Netanyahou, et les monarchies du golfe.

Dans ces conditions, toute attaque US visant à « libérer le passage » scellera un peu plus le bouchon. De fait, c’est là une opération de fracturation du marché mondial autant ou même plus efficace que les tarifs douaniers de Trump !

Cette situation de paralysie d’un exécutif nord-américain complètement déchaîné est bien entendu dangereuse, car il peut être tenté d’en sortir par d’autres mauvais coups, toujours plus violents.

L’on lit souvent que la Chine, en position d’attente patiente, tire les marrons du feu. Qu’elle attende est certain, qu’elle en profite l’est moins, car là encore la « géopolitique » oublie la population et les luttes sociales, globalement montantes en Chine.

Par contre, il est certain que, malgré la hausse des prix énergétiques et le viol ouvert et généralisé des sanctions et autres embargos, le régime russe est mis en difficulté par les difficultés de Trump, et conduit à s’adosser toujours plus à la Chine, ce qui produit des contradictions dans l’appareil d’État russe.

La tentation d’ouvrir un nouveau front, soit contre l’Ukraine à partir de la Biélorussie vassalisée, soit contre les trois pays baltes, ne peut que s’accentuer, d’autant qu’avec la crise groenlandaise Trump a bien montré à Moscou que l’Europe est son ennemie.

Le début d’effondrement du régime malien, devant la double offensive des « djihadistes » et des forces touaregs, est en outre une catastrophe pour Moscou, perçue au mieux comme un avertissement, au pire comme le glas de sa présence néocoloniale en Afrique : à Kidal, l’Africakorps (successeurs des Wagner : admirons le choix du sigle ! ), ont passé un accord pour laisser la ville aux djihadistes.

Cette tectonique globale des plaques entraîne des repositionnements implicites ou explicites.

La conférence tenue à Barcelone les 17-18 avril, à l’initiative du Parti Socialiste Européen et de l’Alliance progressiste qui l’associe aux Démocrates US, a été menée par Pedro Sanchez et Lula. Ce n’est pas pour rien que Trump appelle à punir P. Sanchez, refrain repris en France par le RN et par Retailleau qui veut mettre l’Espagne « au ban des nations ». Le gouvernement de gauche espagnol est conduit à s’opposer réellement à la guerre de destruction des Palestiniens et du Liban de Netanyahou et à la guerre contre l’Iran. Lula et le PT brésilien sont conduits à s’opposer de plus en plus nettement à Trump. Et pour l’un et l’autre, Poutine n’est pas un allié dans cette affaire.

Dans cette conférence, la défense de l’Ukraine, peu mise en avant, a donc tout de même été rappelée par Sanchez, et la défense de Cuba contre le blocus et les menaces US, fortement mise en avant, elle, l’a été d’autant plus que, comme Caracas, La Havane n’a plus grand-chose à attendre de Moscou !

Lula et le gouvernement brésilien avaient jusqu’à fin 2025 axé leur éloge de la « multipolarité » dans l’optique des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), et avec une complicité affichée (comme précédemment Bolsonaro ! ) avec Poutine. Mais la fuite en avant de Trump et la réalité de l’axe Trump/Poutine rend cela difficile. La « multipolarité » de Lula se tourne alors, via l’Espagne, d’autant plus vers l’Europe.

Mais justement, et ceci nous fournira notre conclusion provisoire, que fait l’Europe ?

Pas grand-chose et surtout pas grand-chose qui rompe réellement avec l’axe Trump-Poutine. Le chancelier Merz envisage que l’Ukraine pourrait céder des territoires !

Le monde a besoin, en Europe, de gouvernements démocratiques, donc de gauche, s’engageant à fond dans la voie qu’a quelque peu dessinée Sanchez à Barcelone. Dans cette voie, la France est décisive. Mais attention : si Meloni est entrée dans l’ère des difficultés en Italie avec l’échec de son référendum, et si Orban a perdu en Hongrie, l’extrême droite se situant dans l’axe Trump/Poutine vise le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France.

La France est pour elle le maillon décisif, où elle hériterait du potentiel autoritaire de la V° République et du contrôle de l’armée et des armes nucléaires. Sortir du macronisme en battant le RN et l’union des droites en France, c’est battre l’axe Trump/Poutine. Combat national et combat international sont inséparables. Le monde a besoin de notre combat, amis et camarades !

Vincent Présumey, le 05/05/26.