Éditorial 24-11-2019 – Prendre conscience de ce qui est en train de se passer.

En France actuellement, le pouvoir exécutif a peur. Lancé dans la mise en œuvre à marche forcée de contre-réformes visant à « rattraper » ce qu’ont fait Thatcher en Grande-Bretagne et Schröder en Allemagne, pour tout casser – droit à la retraite, droit du travail, droit aux études … – il se trouve tel un train lancé à toute vitesse contre le mur, la falaise, le pilier, le socle, la roche de la résistance et de la contre-attaque sociale, qui porte un nom sous la forme d’une date : 5 décembre.

Une série d’évènements ont ponctué la mise en place de cette situation, à bien des égards sans précédents.

D’abord la grève totale à la RATP le 13 septembre et les assemblées des personnels décidant de la grève illimitée à partir du 5 décembre, et l’alignement de tous leurs syndicats, à commencer par le plus « corpo », l’UNSA, sur cet objectif. Puis ce fut la vague de droits de retrait montrant le retour de la combativité chez les cheminots, bien décidés à contrôler cette fois-ci de bout en bout leur propre mouvement. Le tout sur fond de mobilisation poursuivie des personnels hospitaliers, et de montée du sentiment d’impasse totale, à moins d’y aller tous ensemble, dans l’enseignement public, après le suicide de la directrice d’école Christine Renon. Et le suicide par le feu d’un jeune étudiant à Lyon, suscitant de premiers mouvements dans la jeunesse, pendant que le gouvernement disserte sur l’existence ou non d’un lien entre son geste et la précarité et sur son caractère politique ou non, conjuguant l’odieux et le grotesque. Et, ce samedi 23 novembre, 100.000 manifestantes et manifestants à Paris et 150.000 par des dizaines de manifestations dans toute la France contre les violences faites aux femmes.

Le tout compose, vertébré par le double signal du métro et du train, une toile de fond qui donne une direction : grève générale, le 5 décembre.

Il faut analyser ce qui se passe en profondeur et donne son caractère inédit à cette situation.

C’est depuis 2016 qu’une sorte de « mai rampant » parcourt la France. Les présidentielles l’ont asphyxié un temps. Déconnecté des journées d’action intersyndicale, il s’est porté sur les EPAHD, les retraités, les petites et moyennes entreprises. A partir du 17 novembre 2018, des couches massives du prolétariat non syndiqué et de la petite bourgeoisie paupérisée ont surgi et, occupant les ronds-points, elles ont rapidement réinventé la marche au « blocage total », nouveau nom pour la grève générale, et la centralisation contre l’Élysée. Protégé par les appareils politiques et syndicaux existants, celui-ci se disait sorti d’affaire (y croyait-il ?) et, pour rasseoir son autorité et restaurer le rythme de ses « réformes », il a inscrit la destruction du droit à la retraite au centre de toute la situation. Ce qui dans ce cadre, s’est mis en route depuis septembre, c’est une volonté forte des couches de militants syndicaux, cadres organisateurs de la classe ouvrière, ceux qui ont la mémoire de ce qu’ils ont fait en 1995, en 2003, en 2006, en 2010 de construire concrètement le Tous ensemble, en sachant pouvoir compter sur les travailleurs des transports, et en rencontrant l’expérience essentielle des gilets jaunes.

D’après certains commentateurs, le pouvoir aurait été « rassuré » par les limites de la mobilisation-anniversaire des gilets jaunes les 16 et 17 novembre. A en juger par le niveau de violence et de provocation qu’il a mis en œuvre, c’est plus que douteux. Le chiffre officiel de « 28.500 » manifestants est aussi burlesque que d’ordinaire. Mais l’essentiel n’est pas là : loin de se réduire à une poignée d’irréductibles renforcée par des individus de la « gauche radicale » ayant enfilé le gilet, les gilets jaunes actuels sont parfaitement représentatifs de ce qu’était la masse mouvante de centaines de milliers et de millions de gilets jaunes de l’hiver dernier : prolétaires, petits travailleurs indépendants pauvres, retraités, non syndiqués mais désormais organisés entre eux, avec leurs traditions, leurs rituels, et la même volonté forte de construire une chose qu’ils appellent désormais, en quelques mots, le Tous ensemble au même moment, et, en un seul, la GRÈVE.

Les volontés de ces différents secteurs se rencontrent, se confortent et se démultiplient. Ensemble ils sont en train de reconstruire, de réécrire, le thème de la grève générale, Tous ensemble, dirigé politiquement contre le pouvoir exécutif de la classe dominante, et intégrant la dimension de « blocage » de la circulation du capital par la transformation des nœuds de cette circulation en lieux de convivialité humaine. Ce processus avait commencé en décembre dernier. Il reprend maintenant à une échelle plus ample.

Il ne s’agit pas d’invoquer le Tous ensemble comme un rêve (le « rêve général »), ni de faire simplement « converger les luttes », car avant toute convergence il y a l’identité politique des volontés, celles de construire concrètement le Tous ensemble, la grève générale, l’affrontement central.

Bien entendu, ce processus est différencié, et l’absence de toute perspective explicite, non sur le 5 décembre, mais sur le 6 et les jours suivants, on va y revenir, pèse sur ces différenciations et ces inégalités.

Par exemple, il n’est pas acquis à ce jour que la masse des enseignants de lycée, polarisés (à juste titre les concernant) par la question de la réforme du Bac qui conduit à un engorgement catastrophique et destructeur tout le système du lycée en France dès le prochain mois de janvier, se raccordent de façon naturelle à ce mouvement d’ensemble.

Par ailleurs, celui-ci ayant ou étant en train de saisir toutes les couches de militants syndicaux et de larges couches sociales, les organisations telles que la CFDT et l’UNSA ne sont plus en mesure de s’y opposer frontalement et certains de leurs secteurs veulent y aller.

L’unité de ce processus encore relativement différencié, c’est ce qui fonde politiquement toute grève générale : le sentiment que l’affrontement central s’impose, le rassemblement au grand jour des opprimés contre les oppresseurs. Pour reprendre une expression volontairement « outrée » mais suscitant ainsi réflexion et discussion, de notre camarade Jacques Chastaing : la grève générale est déjà là. Pendant que les uns se demandent comment faire converger les luttes et que sur BFM les « journalistes » dissertent sur l’agglomération de revendications disparates, le mouvement réel se sait déjà comme mouvement commun, politique en ce sens qu’il vise ni plus ni moins que la nature de la société et de l’État dans leur ensemble.

Par rapport à la longue durée de l’histoire du mouvement ouvrier en France, le caractère novateur des semaines actuelles peut se formuler ainsi : des couches massives ont entrepris de le réaliser concrètement, ce Tous ensemble, tout en sachant, en ayant intégré dans leur attitude le fait que les directions nationales des principales organisations syndicales ne veulent pas formuler explicitement cet objectif. Ils ne les affrontent pas directement mais ils les contournent et les entraînent en entreprenant de faire la grève générale.

De sorte qu’en ce moment, nous n’avons pas en France d’assemblées syndicales dans laquelle telle tendance appelle les dirigeants à dire « grève générale », lesquels refusent ou rengainent que « la grève générale ne se décrète pas », etc., mais des réunions préparatoires ayant des aspects de bivouac avant la bataille, où la discussion consiste à dire : une AG, où ça ? bloquer, quels lieux et quelles entreprises ? voter la poursuite de la grève, ça se fera où ?

Juin 36, août 53 et mai 68 avaient eu (sous réserve faite des processus d’incubation politique les ayant précédés) une dimension dominante spontanée. Pour retrouver une dimension de préparation, assimilant les agitations et affrontements des années précédentes, comparable au moment actuel, il faut remonter loin. Pour le 1° mai 1906, la jeune CGT d’alors, celle de la charte d’Amiens votée à son congrès de cette année-là, avait annoncé que ce jour là, il y aurait grève générale pour ensuite ne plus travailler que 8 heures par jour. Ce fut l’apogée du syndicalisme révolutionnaire dont la pratique et les formes d’organisation et de convivialité constituent depuis l’humus sous-jacent à toutes les grandes luttes sociales dans notre pays. La peur de la bourgeoisie fut grande, on stocka du sucre dans les beaux quartiers, et Clemenceau devint pour toujours le père-la-trique qui fait tirer sur les ouvriers (une des références, avec Thiers et Napoléon, d’Emmanuel Macron…). Et l’appel venait de la direction de la CGT elle-même, qui prenait alors toutes ses responsabilités. Sacrée différence avec aujourd’hui : le dernier CCN (Comité Confédéral National) de la CGT, ne dit rien aux travailleurs des suites du 5 tout en les appelant à inventer ces suites, annonçant manifestations le samedi et réunions au sommet en ne disant rien du pouvoir, de Macron, contre lesquels des millions vont faire grève.

Cela dit, la grève fut loin d’être générale et on ne travailla pas 8 heures par jour à partir du 1° mai 1906 – les 9 heures furent arrachées dans quelques secteurs et les 8 heures attendront 1919, après la guerre. La génération des militants ouvriers que furent les Griffuelhes et les Pouget, et leurs cadets les Monatte et les Rosmer, a alors fixé une direction qui revivra notamment en 36, en 53, en 68 … en 2019.

Cette direction est celle de la généralisation et de la centralisation de la lutte des exploités et des opprimés. Si elle revient en force à présent, c’est pour des raisons politiques et en cela elle dépasse naturellement les limites de la tradition, de l’humus de ce bon vieux syndicalisme révolutionnaire sur lequel nous pouvons nous appuyer, mais pour aller plus loin : car il est bien entendu question d’affrontement politique central. Avec Macron, avec le pouvoir exécutif, avec la V° République. C’est cela, « la révolution qui nourrit la grève en masse », comme disait Rosa Luxemburg en 1905.

Et c’est cela, le grand vide. Quelle organisation, quelle force nationale organisée, politique ou/et syndicale, explicite cela aujourd’hui ? Personne. Le mouvement réel le fait, en s’en rendant plus ou moins compte, Macron a peur, mais personne ne propose tout de suite la discussion sur l’après. Le problème ce n’est pas le 5, c’est le 6 et les jours suivants. Et ce problème ne consiste pas dans un concours de gymnastique pour savoir qui sera le meilleur as de la reconduction de la grève, il consiste dans la centralisation rapide contre Macron, celle que les gilets jaunes avaient annoncée le 1° et le 8 décembre derniers. Il y aura grève générale le 5 décembre. Quand une chose pareille se produit, il y a un avant et un après : ce ne sera donc pas une journée sans lendemain. Mais ce lendemain n’est pas dessiné et aucune force politique ne pose sérieusement, devant notre classe, la discussion nécessaire à sa préparation, à la victoire. La grève générale qui sera réussie, ne doit-elle pas être le tremplin vers une manifestation centrale à l’Élysée ? Quel objectif ? Le retrait du projet anti-retraites, bien sûr. C’est-à-dire l’exécutif Macron défait, battu. Alors ne faut-il pas le chasser ? Pour mettre quoi à la place ? Pas des présidentielles comme celles que les militaires algériens veulent imposer !

Battre le projet anti-retraite, c’est battre Macron ; battre Macron, c’est battre la V° République. Alors place à la démocratie : que les grévistes et les bloqueurs organisés imposent des élections à tous les niveaux, pour prendre en main les affaires communes. Donner à chacune et à chacun les moyens de vivre et s’occuper enfin sérieusement de l’urgence climatique. Prendre ces mesures c’est, par la démocratie, aller au socialisme – au vrai. Celui vers lequel on ne peut aller si l’on craint la démocratie.

Vaste programme, n’est-ce pas ? Son ampleur est l’une des raisons, pas la seule et pas une excuse, du peu de mise en débat des enjeux. Et pourtant, de quoi parlent les gilets jaunes depuis un an, si ce n’est de cela même ?

Argument Pour La Lutte Sociale ne prétend rien d’autre qu’associer des gens qui, tout en participant pleinement à cette grande lutte commune, abordent ouvertement, discutent et étendent la discussion de ces enjeux.

Un dernier mot : pour ce faire nous avons un atout qui en même temps souligne le vide qu’il nous faut affronter, mais sans peur. C’est que la France n’est en rien une exception, vous avez remarqué ?

Le 24-11-2019.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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