Tournant en Inde.

Après avoir suspendu la constitution indienne au Cachemire et avoir placé celui-ci en état de siège, et après avoir déclenché des exclusions de la nationalité indienne parmi les «immigrés musulmans» en Assam, le premier ministre (c’est-à-dire chef de l’État) indien Narendra Modi et son ministre de l’Intérieur Amit Shah ont pondu une « loi sur la citoyenneté » qui exclut notamment les immigrés musulmans venant des États de la zone indienne – Bangladesh, Pakistan, Afghanistan – de tout accès à la nationalité indienne.

Cette loi a été la loi de trop. Des manifestations de masse, réprimées (24 morts officiellement à cette heure hors Cachemire et Assam), mais reprenant avec plus d’ampleur et affrontant la répression, se sont spontanément étendues, des universités musulmanes à toutes les universités, puis des étudiants à toute la jeunesse urbaine, et de celle-ci à de larges secteurs du prolétariat et des masses pauvres.

Cette explosion inaugure, de l’avis général, une nouvelle période dans l’histoire de l’Inde : « Aujourd’hui, l’air sent les tirs de gaz et l’espoir, car l’Inde descend dans la rue dans ce qui peut s’avérer la dernière marche du désespoir ou la première secousse d’une vraie révolution. » (Nilanjana Roy, grande journaliste indienne de Kolkatta, reprise dans le Financial Times).

La nature du problème.

Modi a été surpris de cette explosion. Elle n’est pourtant pas si étonnante. Ce sont en effet les fondamentaux de la nation indienne, les acquis de la lutte pour l’indépendance aboutissant en 1947, qui sont mis en cause. Modi espérait que les choses en restent au terrain balisé « pour ou contre les musulmans », dans le cadre duquel les courants islamistes réactionnaires et le Pakistan voisin cherchent à encadrer ceux-ci et contribuent à les isoler. Cela a échoué : c’est la masse de la jeunesse urbaine, musulmane, hindoue ou autre, qui se soulève contre les persécutions antimusulmanes, mais aussi contre toute la politique de Modi, contre ce qu’il représente, pour un autre avenir. Cette jeunesse, et une grande partie du « pays profond », ont compris l’enjeu, qui va au-delà du sort des musulmans, boucs émissaires du régime. L’enjeu, c’est la nature de l’Inde, de la citoyenneté indienne.

Depuis 1947 la nationalité indienne est déconnectée de toute appartenance confessionnelle, au nom du principe «séculariste», que l’on peut, sur ce point, traduire par le français «laïque». C’est la nationalité pakistanaise (Pakistan = « le pays des purs ») qui était liée à l’islam sunnite, ce qui a d’ailleurs été contesté et remis en cause dans l’histoire du Pakistan, et dans celle du Bangladesh. La partition de 1947, visant à limiter la portée de l’indépendance, séparait des territoires ayant formé, dans le brassage de leurs héritages culturels et dans la lutte contre le colonialisme britannique, une même aire de construction nationale. Malgré les guerres et les murs aux frontières, les flux migratoires entre ces pays, étendus à l’Afghanistan, au Népal, au Sri Lanka, au Myanmar (Birmanie), sont demeurés tendanciellement considérables, les masses humaines tendant à traiter tout cet espace comme un seul – le leur.

Or, la loi de Modi et d’Amit Shah prévoit de n’accorder la nationalité indienne parmi les migrants provenant du Pakistan, du Bangladesh et d’Afghanistan, qu’à ceux de confession hindoue, chrétienne, bouddhiste, parsi, jaïn ou sikh, qui fuiraient « pour des raisons religieuses » l’un de ces trois pays. Les musulmans sont ainsi exclus, alors qu’ils sont la masse des migrants qui en viennent, voués à la discrimination et aux persécutions, et désignés comme ennemis.

Mais pas seulement : par le moyen de la haine antimusulmane, c’est le programme de l’Hindutva qui commence à s’appliquer, c’est-à-dire le programme ethno-nationaliste de destruction de la nationalité et de la citoyenneté indiennes, qui est celui des nationalistes hindous, selon qui seuls sont « purs » non les indiens (identité politique, citoyenne), mais les adeptes de l’hindouisme, identifiés au peuplement du sous-continent indien, le tout souvent agrémenté de délires racialistes sur la « race aryenne » supérieure, qui, dans ce cas-là, ne donne pas de grands blonds aux yeux bleus, mais des barbus râblés et colorés façon Modi. Les références au nazisme font partie de l’arsenal idéologique de l’ethno-nationalisme hindou, le parti des assassins de Gandhi, pour qui, si le Pakistan est musulman, l’Inde doit être hindoue.

Or, ce courant s’est transformé, dans le centre capitaliste et financier qu’est Mumbaï, en grand parti du capital indien «mondialisé» et est au pouvoir, avec Modi, depuis 2014.

L’exclusion des musulmans venant de ces trois pays voisins, lesquels forment l’essentiel des flux migratoires vers l’Inde, de toute possibilité d’accès à la nationalité indienne, écrit du même coup la redéfinition de celle-ci. A court terme, cela signifie que n’est pas « indien » qui ne relève pas de l’une des 6 religions admises ici – non seulement l’islam, minorités non sunnites persécutées par les islamistes comprises, comme les chiites ou les ahmadis, mais les athées et les agnostiques comme les adeptes d’autres cultes encore. Cette loi antimusulmane centrée sur trois pays voisins constitue donc le bélier de la destruction de toute la nationalité citoyenne indienne, et ouvre la voie à la guerre ethno-religieuse à toutes les échelles.

Aussi, le caractère massivement multiconfessionnel des manifestations qui balayent l’Inde constitue-t-il un premier démenti et un premier échec politique grave pour Modi.

Et c’est également un démenti à l’interprétation islamiste et à celle des hautes sphères pakistanaises, et donc un frein au risque de guerre entre les puissances nucléaires que sont l’Inde et le Pakistan, car le pire scenario, sur lequel Modi et les islamistes réactionnaires s’accorderaient volontiers, serait de dresser les uns contre les autres, «musulmans» et «hindous» s’annexant les indiens.

Modi et ses sbires y aspirent : ils menacent au nom du « pays profond » en évoquant ouvertement les massacres commis de par le passé (proche) par la milice du BJP (Bharatiya Janat Party, Parti indien du peuple) leur parti, le RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh, Ligue Patriotique des Volontaires), et en laissant entendre que cela pourrait recommencer.

Mais, pour l’heure, ils sont mis en échec par la magnifique explosion de la jeunesse indienne : hindoue, musulmane, athée, agnostique, sikh ou autre – dans les manifestations, où les femmes sont très présentes, cela n’est justement pas un critère!

Pourquoi Modi fait-il ça ?

Pourquoi cette fuite en avant de la part de Modi ? Qu’avait-il besoin, après le large succès électoral de son parti au printemps, de se lancer dans ce genre d’exercices ? Cela suscite l’inquiétude des milieux boursiers de Mumbaï – ses bailleurs de fonds – comme des industriels de Kolkatta, et des armateurs de Chennai, bien contents qu’un parti anti-ouvrier, antisyndical, fasse régner l’ordre en tapant au passage sur les musulmans, mais désireux d’ordre, justement, et non de dérive ethno-nationaliste : les « vieux démons » de l’Hindutva doivent être agités en tant que vieux démons, pas en tant que force active immédiate de restructuration de toute la société et de l’État.

On peut, bien sûr, avancer des explications politico-psychologiques. Modi, comme Trump, Bolsonaro ou … Macron, bien entendu, se serait laissé entraîner par sa propre hubris et, se croyant tout puissant et élu de la Providence (celle, en l’occurrence, de Rama), se serait laissé aller à la faute.

Dans le cas des adeptes de l’Hindutva, le poids de l’idéologie ne doit pas, de plus, être sous-estimé. A cet égard, la surprise des forces sociales conservatrices l’ayant soutenu en espérant qu’au pouvoir il allait se policer, peut être rapprochée de celle des milieux « bourgeois » ayant jugé habile de permettre l’arrivée aux sommets de l’État d’un Mussolini ou d’un Hitler. En précisant que, dans le cas de Modi, son premier mandat (2014-2019) avait paru justifier ce calcul, et que la fuite en avant porteuse d’Apocalypse arrive de façon décalée … mais elle arrive.

Les raisons de fond.

Alors ? Alors, si ces facteurs psychologiques (ne surestimons pas les dirigeants politiques capitalistes contemporains …) et idéologiques sont peut-être bien décisifs dans la tête des Modi et compagnie, sans doute, à un niveau plus fondamental, le capitalisme indien ne peut-il se passer de destruction et de fuite en avant détruisant les droits démocratiques et syndicaux.

Le développement capitaliste de l’Inde est, loin derrière celui de la Chine, l’un des faits planétaires majeurs de la dernière période, et il est tout ce que l’on veut, sauf un modèle d’équilibre. Dans la division internationale du travail, le haut rang de l’Inde à cheval sur les services et les technologies de pointe (informatique, téléphonie, sous-traitance commerciale, assurances) est étroit, souvent parasitaire, et fragile. Sous cette façade « mondialisée », des centaines de millions de paysans s’enfoncent dans la pauvreté et grossissent des masses urbaines paupérisées, parmi lesquelles les jeunes diplômés qualifiés, de plus en plus, sont légion.

Le mouvement ouvrier et révolutionnaire indien a une longue histoire. En simplifiant, on pourrait dire que le Parti du congrès, de Gandhi et Nehru, est un « Guomindang qui a réussi », c’est-à-dire un grand parti national bourgeois fédérant le pays et absorbant, grâce à leurs orientations politiques s’alignant sur lui, les courants politiques issus du mouvement ouvrier. Il n’y a donc pas de parti issu du mouvement ouvrier doté d’une représentativité nationale – dans une certaine mesure les mouvements de défense des hors castes, des femmes ou des basses castes tendent périodiquement à occuper cet espace vide- mais une segmentation dans laquelle les deux PC, dont les divisions sont liées aux alignements géopolitiques sur la Chine ou non, ont, traditionnellement, des positions de pouvoir dans deux États, le Kerala, au Sud, et le Bengale occidental, intégrées au jeu politique national et ne visant pas à le modifier. A quoi s’ajoutent les courants maoïstes ou issus du maoïsme, ancrés parmi les ouvriers agricoles et les basses castes des États de la frange orientale de la péninsule indienne.

Pas de « partis de gauche » à l’échelle nationale, donc, mais des syndicats occupant de plus en plus ce vide, dont l’existence même permet à une résistance sociale massive de s’exprimer de plus en plus : en janvier 2019 l’Inde a connu deux journées de « grève générale ». Voila le vrai défi avec lequel Modi doit, à moyen terme, en découdre.

Une double pression s’exerce sur tout développement politique en Inde. Celle de la démographie, et celle de la crise climatique. La population de la seule Inde a probablement déjà dépassé celle de la Chine. Cela signifie une jeunesse révoltée massive, surtout dans toutes les villes du Nord, celles où les combats de rue ont massivement éclaté.

Cela signifie aussi que la question des droits des femmes, aux emplois et au respect de leur intégrité physique, devient centrale.

Et en même temps, voici plusieurs années que l’été est infernal sur les terres des plaines et du plateau central, avec plusieurs semaines frisant les 50 degrés, la mousson retardée, pénurie d’eau, cependant que la montée des océans et la salinisation des sols menacent les deltas très peuplés des pays voisins, Bangladesh et Pakistan. L’Inde est, après l’Australie, le pays du monde le plus menacé par le réchauffement et ses conséquences. Or, elle est le pays le plus peuplé du monde.

Toutes choses totalement absentes des discours du chef viril émule de Rama Modi. Mais que le caractère insupportable de la vie dans tout le Nord du pays chaque année rappelle de plus en plus.

Les perspectives sont donc explosives et tiennent à l’état du capitalisme contemporain, pas seulement indien. On comprend mieux, dans ces conditions, et même s’il n’agit nullement de façon consciente sur ces bases, que le pouvoir prenne les devants en tentant d’allumer les contre-feux aux prochains incendies.

Signification politique mondiale du combat de la jeunesse indienne.

Dans l’article d’APLS du 24 novembre dernier sur la situation mondiale, nous écrivions à propos de l’Inde :

« Le fait que Modi ait immédiatement attaqué au Cachemire après son élection, en y supprimant des institutions et des compromis datant de 1947, ainsi que les mesures de dénaturalisation de musulmans et d’immigrés bengalis en Assam, semblent indiquer qu’il choisit la fuite en avant ethno-nationaliste pour consolider son pouvoir, envers lequel la principale menace réside dans la classe ouvrière indienne, dont l’organisation au plan syndical progresse dans l’ensemble.

Les faiblesses du Pakistan d’une part, et la crise potentielle en Iran d’autre part, contribuent aussi à faire de l’Inde de Modi, pays maintenant le plus peuplé du monde,un élément central du maintien de l’ordre capitaliste. Mais cette position nouvelle peut aussi accentuer les confrontations avec la Chine, via le Népal, le Myanmar et surtout le Pakistan. »

Et d’autre part, constatant que la série d’explosions sociales mondiale se développait au Proche et Moyen-Orient et en Amérique du Sud et « léchait » l’Europe à l’approche du 5 décembre français, nous notions que Hong-Kong faisait figure de « pointe avancée » en Asie.

Cette vague gagne à présent l’Inde : c’est un tournant. Dire cela n’est pas s’imaginer que la manne va tomber toute rôtie, mais conduit à des conclusions politiques renforçant l’urgence de l’organisation, ou de la réorganisation, politique et internationale, du combat des exploités et des opprimés, qui, comme au niveau de chaque État, retarde actuellement sur les développements réels.

En Inde, la perspective immédiate réside dans la jonction entre la lutte démocratique de masse engagée par la jeunesse, et les luttes sociales et syndicales : elle porte, potentiellement, l’issue politique alternative à Modi – et du même coup à l’islamisme réactionnaire pour les masses musulmanes, et menace aussi le régime pakistanais.

De plus, une démonstration terrible est faite : les islamistes, les régimes et pouvoirs politiques se référant à l’islam, de l’Arabie saoudite à la Malaisie en passant par l’Iran et la Turquie, et les courants identitaires de tous poils, sont les uns et les autres bien incapables (quand ils ne sont pas ouvertement complices de leurs bourreaux) de défendre les musulmans cibles de persécutions de masse en Chine (Ouïghours du Sin-Kiang), Myanmar (Rohingyas), Inde, Thaïlande. Une défense efficace n’est possible que sur le terrain laïque de la défense des libertés démocratiques et de l’égalité des droits de toutes et de tous. La jeunesse indienne donne l’exemple.

Et elle nous donne ainsi un élément nécessaire de l’internationalisme dont ce siècle a besoin.

Soutien total à la jeunesse indienne !

22-12-2019.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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