A la fin de mon précédent article, je posais la question : « Une candidature unitaire aux présidentielle de la V° République, ne visant pas à la sauver, mais s’inscrivant dans le mouvement d’en bas pour la démocratie, est-elle possible ? Comment articuler combat pour l’unité et présidentielle, sachant que la présidentielle est l’arme la plus redoutable de nos institutions pour aligner et pour diviser ? »

L’officialisation de sa candidature par J.L. Mélenchon le 3 mai, si elle ne fut pas une surprise, illustre bien cette fonction d’ordre social de la présidentielle « pour aligner et pour diviser ».

Le 8 mai, la démission de Boris Vallaud et des membres de son courant (17% des mandats) de la direction du PS lui apporte en somme son complément nécessaire. Olivier Faure reste statutairement le premier secrétaire du PS, mais en minorité (42% des mandats du dernier congrès). Vallaud lance en même temps une initiative « Construire 2027 » avec, notamment, Raphael Glucskmann, Carole Delga, Yannick Jadot.

Chez les Ecologistes, la droite tournée de ce côté-là (Jadot) et la « gauche » tournée vers LFI (Sandrine Rousseau), se coalisent pour le conseil national des 6-7 juin pour, à la fois, mettre en cause le projet de primaire et, du coup, la candidature de Marine Tondelier à celle-ci. Intéressante convergence !

Dans cet enchainement, inauguré de fait par l’annonce de J.L. Mélenchon (même si le coup de Vallaud se préparait sans doute depuis quelques temps), le seul évènement se situant à contre-courant de la logique présidentialiste d’alignement-division, malgré ses limites, fut le meeting de la Bellevilloise, le 5 mai, de « Front populaire 2027 ».

Mais malgré le volontarisme de Danielle Simonnet, Lucie Castet ou Raquel Garrido, que l’on peut saluer, cet évènement fut perçu par ses participants et par les médias comme poussif, et il ne pouvait guère en être autrement : les primaires semblent battre de l’aile.

Ainsi, si François Ruffin notamment, entend légitimer sa candidature par celles-ci, il cherche à se donner les moyens de la maintenir si elles n’ont pas lieu. Sa déclaration d’hostilité à « l’immigration de travail » – prétexte à insultes de la part de LFI dont c’était largement le discours jusque vers 2019 – relève d’ailleurs d’une démarche présidentialiste s’imaginant rassembler large.

La « sortie » du courant Vallaud sonne comme une « punition » faite à Faure pour son soutien au principe d’une primaire et sa présence à la Bellevilloise. Mais il est très important ici de souligner qu’elle intervient également en réaction à un évènement, qui, potentiellement, débouche sur la lutte des classes directes.

Je veux parler de la question du 1° mai.

En effet, la volonté des ci-devant macroniens de s’en prendre au 1° mai a une très grande portée politique et sociale : elle signifie qu’ils veulent reprendre l’offensive contre tous les droits sociaux, alors que la force objective du prolétariat, qui a affleuré notamment en septembre 2025, les a contraints à des reculs limités et partiels mais exprimant le risque de paralysie du pouvoir : décalage de la contre-réforme des retraites, suspension de la énième réforme de l’assurance chômage, neutralisation du « choc des savoirs » au collège.

Or, ce sont l’unité syndicale et la menace d’une motion de censure en cas d’affrontement parlementaire, qui ont poussé Lecornu, d’abord à retirer le projet et le tapis sous les pieds de Renaissance, ensuite à reprendre l’offensive en contournant la loi. Et ce sont alors nos camarades de SUD-Commerce et la députée Danielle Simonnet qui se sont portés aux avant-postes de cet affrontement très politique.

Cela n’a guère été médiatisé ni commenté, mais le spectre de la motion de censure articulée sur la lutte des classes, comme lors de la chute des gouvernements minoritaires et illégitimes précédents, Barnier en décembre 2024, Bayrou en septembre 2025, s’est à nouveau profilé dans cet épisode, donc la réalisation de fait de l’unité des partis du NFP en même temps que de l’unité syndicale.

Voila qui montre à la fois la force potentielle, toujours sous-jacente, et en réalité énorme, de l’unité, et qui a sonné comme une alerte pour les divers « droitiers du PS » voulant éviter de retomber dans un cadre relevant peu ou prou de ce qu’a été le NFP en devant censurer le gouvernement nommé par Macron. La déclaration de candidature de J.L. Mélenchon leur a offert le moment idéal pour passer à l’offensive.

Le courant de Boris Vallaud préconise parait-il la « démarchandisation ». Mais il a engagé clairement une tentative d’embardée vers la droite pour tout le PS et au-delà, théoriquement contre Mélenchon, qui ne saurait que s’en réjouir, et s’en réjouit.

Rappelons que le congrès du PS de juin 2025 avait acté que la participation du PS à une primaire devait être tranchée par un vote des adhérents, initialement fixé à fin 2025 puis reporté. Il devient douteux qu’il ait lieu, la coalition des droites du PS, disant combattre la prétendue dictature de Faure-le-tyran, ne voulant pas d’un tel vote, car on ne sait jamais …

Le cartel « Construire 2027 », sur une base très générale, veut en fait dessiner un rassemblement très large, c’est-à-dire au-delà de la gauche, « contre l’extrême droite ». Il annoncerait un « plan en trois étapes » : une quinzaine de « grandes idées » (donc, pas de référence au programme du NFP), puis « l’équipe », et pour finir « le nom » du candidat, « après l’été ».

Derrière ce flou, difficile de ne pas voir tout le dispositif autour de l’ancien président François Hollande, qui, quant à lui, déclare à ce stade que le candidat soutenu par le PS devra être choisi en janvier 2027.

Cette date tardive ne signifie pas seulement que Hollande veut se donner de l’aise pour s’imposer, mais qu’il s’agit de voir si Mélenchon pourra espérer parvenir au second tour, auquel cas, rappelons-le, il risque d’être, toutes choses égales par ailleurs, d’une efficacité comparable, pour faire élire Bardella ou Le Pen, à celle de Jean-Marie Le Pen en 2002 pour faire élire Chirac.

Devant une telle perspective, Hollande et toute la traine allant de Glucksmann à Vallaud, pourrait soit tenter d’appeler au ralliement de « la droite et du centre » sur son nom d’ancien président, soit, plus probablement, se rallier et tenter de rallier le PS et un maximum d’électeurs de gauche, à une candidature dite de « la droite et du centre » – en l’état actuel, à Edouard Philippe.

Autrement dit, et en résumé, nous avons de ce côté-là affaire à une opération de division qui conduit à la destruction du Parti Socialiste, dont la « résurrection », quoi qu’on en pense et quoi que furent ses limites, a été une composante nécessaire du NFP et de notre victoire à éviter l’exécutif Macron-Bardella en 2024. Destruction dont la portée est beaucoup plus grande encore : il s’agirait de la liquidation d’une grande partie de « la gauche » et des courants politiques issus du mouvement ouvrier.

On lit ou on entend parfois, d’ailleurs, que voter Philippe pourrait devenir un acte civique responsable, comme le fait de soutenir Peter Magyar contre Victor Orban le fut en Hongrie. Cette comparaison est erronée.

En Hongrie, le monde du travail n’a pas de représentation politique, même éclatée, la « gauche » issue de l’Etat stalinien n’ayant jamais joué ce rôle, et c’est une mobilisation par en bas, de la société civile, qui a imposé la défaite d’Orban au moyen de Magyar. En France, un alignement derrière un Philippe aurait, pour la société civile, le pluralisme et le syndicalisme, une signification opposée.

La poussée du RN ne serait que contenue et reprendrait, pouvant éventuellement être par la suite intégrée au gouvernement qui serait issu de cette opération dont le but serait, évidemment, la restauration d’une V° République pleinement autoritaire et omnipotente.  Rappelons d’ailleurs qu’Horizons, l’un des trois appareils issus du néo-gaullisme avec LR et l’UDR, est compris dans l’« union des droites » telle que l’appelle de ses vœux un Pierre-Edouard Stérin, et ne manque pas de passerelles vers l’extrême droite, comme LR.

Ajoutons qu’un grand rassemblement avec « la droite et le centre » derrière François Hollande aurait, pour le PS et plus largement pour la gauche, les écologistes et les courants issus du mouvement ouvrier, une portée également liquidatrice. Ce ne serait pas la même chose que le vote dit « républicain » du second tour des législatives de 2024 qui s’articulait sur l’apparition et l’affirmation du Nouveau Front Populaire.

Mais le danger « liquidateur » est plus important encore si nous prenons en compte, et il faut le faire, les orientations de Jean-Luc Mélenchon. Dans mon précédent article, première partie de ces réflexions, je disais qu’il part affecté de deux contradictions structurelles qui l’opposent et vont l’opposer à sa base sociale et électorale : une orientation internationale similaire à celle du RN et le bonapartisme présidentialiste le plus assumé et affiché qui soit.

Dans son long entretien sur LCI le 8 mai sur la politique internationale, il a accentué tous les traits liés à ces deux contradictions, et rencontré bien entendu un succès certain auprès de la sphère médiatique qu’il est supposé détester, et auprès de l’appareil d’Etat de l’impérialisme français, en se définissant, en se présentant, et en étant réellement, « gaullo-mitterrandien », très, très loin, en vérité, des secteurs jeunes et urbains qui soutiennent LFI.

Les trois éléments principaux de cette politique étrangère développés dans cette interview sont, d’abord, l’entente avec la Russie pour la faire « revenir en Europe », sans aucunement remettre en cause le régime poutinien (il nous faudra revenir par ailleurs, ce que nous avons commencé à faire, sur les très douteux « opposants russes » de J.L. Mélenchon). Ce « retour en Europe » doit se faire en « sortant d’Ukraine », mais en passant par des « référendums » permettant aux « russophones » que l’Ukraine aurait soi-disant persécutés de s’exprimer, cela bien entendu sans préciser où s’arrête la Russie et où s’arrête l’Ukraine, puisque ce serait aux dits référendums de le dire, et donc sans exiger le moindre retrait des troupes russes des zones occupées plongées en réalité dans une logique génocidaire.

Second volet, le soutien à la revendication de Xi Jinping d’annexion de Taiwan et donc, potentiellement, le soutien à une invasion de Taiwan. J’ai par ailleurs écrit une note synthétique sur cette question de Taiwan.

Troisième volet, prétendument anti-américain : une « sortie de l’OTAN » consistant – qui plus est, progressivement – à revenir à la situation qui fut celle existant, selon Mélenchon, sous De Gaulle et Mitterrand. La France en réalité n’a pas « quitté l’OTAN » sous De Gaulle en 1966, elle a boycotté son commandement intégré tout en restant membre du Pacte Atlantique instituant l’OTAN. C’est cela qu’en réalité propose Mélenchon. En l’occurrence, rien ne saurait mieux convenir à Trump car ainsi, l’OTAN ne serait ni défiée en Europe, ni investie pour y affronter les Etats-Unis.

Cette orientation internationale est, à ce stade, nettement mieux articulée et argumentée que celle du RN, embarrassé par le souci de se démarquer sans se démarquer tout en se démarquant, d’avec Trump et Poutine, mais elle repose sur des fondamentaux communs, largement partagés parmi les forces liées à l’impérialisme français d’un bout à l’autre du « spectre politique ».

Enfin, l’entretien se termine par quelques mots sur un éventuel gouvernement du président Mélenchon. L’équipe est constituée, veut-il bien nous dire – là encore de manière tout à fait monarchique. Elle s’ouvrira aux communistes et écologistes qui s’intégreront dès maintenant à sa campagne, et sera ouverte au-delà. Au-delà ? M. De Villepin a tout son « respect » et sa « sympathie » », qu’on le note bien. Mais les « socialistes » – de toute nuance, Olivier Faure inclus, et tout ce qui pourrait être accusé de s’apparenter à eux- en seront, eux, irrémédiablement exclus. 

Ainsi, Mélenchon prophétise-t-il une autre forme d’union nationale potentiellement sans rivage à droite que celle que cherche à nous mitonner François Hollande, mais il s’agit bien d’une variante de la même cuisine : celle du sauvetage et de la restauration de la V° République.

Cette trame, qui certes transparaît mais qui le fait de manière fort voyante à qui veut bien voir, ne définit pas Mélenchon comme un réformiste de gauche ayant quelques travers autoritaires, ainsi qu’il est souvent perçu par exemple dans les deux NPA, mais bien comme un candidat pleinement bonapartiste, par rapport auquel François Hollande et tout ce qu’il représente n’est pas une antithèse, mais un complément.

Les deux forment une tenaille qui pourrait bien placer Bardella ou Le Pen à l’Elysée, mais qui, de plus, et ceci est essentiel à comprendre, menacent, des deux côtés, de liquidation de ce qui reste de courants politiques issus du mouvement ouvrier, de la gauche et de l’écologie dans ce pays, à savoir ce qui persiste à bouger en termes de courants confrontant des orientations, du PS au NPA en passant par le congrès du PCF et l’existence de l’APRES, d’une part, et l’existence indépendante en tant que telle, malgré une intégration financière et institutionnelle largement avancée dans leurs sommets, des organisations syndicales.

Ainsi présentée, cette tenaille peut sembler puissante. Mais l’épisode récent du 1° mai, d’ailleurs non terminé, évoqué plus haut, montre qu’il n’en est rien. Toute irruption de la lutte des classes directes – dont Mélenchon, d’ailleurs, avec celui de la charte d’Amiens, théorise le rejet comme chemin vers la transformation sociale – peut à tout moment briser complétement ladite tenaille.

Quand un Bally Bagayoko, maire LFI de Saint-Denis, parle d’ « insurrection populaire » en cas d’arrivée au pouvoir du RN, et appelle à des manifestations de masse contre le racisme, il a raison, et c’est, à travers le poids même que lui confère son élection, la poussée vers la lutte des classes indépendantes qui se cherche dans ses propos.

Je reprends donc les deux questions par lesquelles commençait cet article, en en inversant l’ordre.

« Comment articuler combat pour l’unité et présidentielle, sachant que la présidentielle est l’arme la plus redoutable de nos institutions pour aligner et pour diviser ? »

La lutte des classes doit dominer l’élection présidentielle et non être dominée par elle. Aussi bien sur le plan de la défense du niveau de vie contre la hausse des prix, de la défense des services publics et des emplois, que sur le plan de l’affrontement, ici et maintenant, avec l’extrême droite et l’union des droites, en train de se durcir comme on le voit à propos du « Canon français » ou de « Murmures de la Cité », c’est la lutte ici et maintenant qui doit cadrer les choses : notre responsabilité de militants, et d’un centre politique de proposition, de discussion et d’action comme Aplutsoc, est de pousser à sa généralisation et à sa centralisation.

« Une candidature unitaire aux présidentielle de la V° République, ne visant pas à la sauver, mais s’inscrivant dans le mouvement d’en bas pour la démocratie, est-elle possible ? »

Elle est possible, mais certainement pas acquise. Des primaires n’auraient de sens qu’en étant construites sur la base des luttes et en même temps qu’elles, et pas en mettant l’idée du choix d’un.e candidat.e au centre, mais celle de la nécessité d’imposer l’unité, pour gagner. Difficile mais pas impossible, d’autant que le PS en tant que tel est en fait confronté au choix de disparaître ou d’en être un canal, et il pourrait en aller de même pour le PCF et pour les Ecologistes.

Pour s’inscrire dans le mouvement d’en bas pour la démocratie, elle devrait aussi aborder la discussion sur les candidatures unitaires aux législatives, et avancer l’exigence que l’assemblée élue dans ce cas là soit constituante.

A qui me dirait que cette orientation est une vue de l’esprit, une utopie, je répondrai qu’elle est beaucoup plus réaliste que de croire soit qu’à travers la candidature gaullo-mitterrandienne de Mélenchon le peuple sera rassemblée et le RN terrassé, soit qu’un miracle pourrait advenir à travers les ouvertures centro-droitières de Hollande à Vallaud. Evidemment, ce réalisme ne veut pas dire que ce soit facile à faire, vu les orientations politiques des appareils existant. Mais qui ne lutte pas ne gagne rien.

Vincent Présumey, 10/05/26.