Le crépuscule des Jupiter.

Mardi 16 octobre, quelques heures avant l’annonce de la mise en place laborieuse du second gouvernement Macron/Philippe, 15 perquisitions visaient J.L. Mélenchon, les locaux de la FI et du PG et d’autres dirigeants de ces organisations, mobilisant une centaine de fonctionnaires de police, le tout pour deux enquêtes préliminaires qui, selon une déclaration de la procureure générale de la Cour d’appel de Paris faite quelques jours plus tard, ne justifient toujours pas d’ouverture d’une information judiciaire car « nous n’en sommes pas encore aux indices graves et concordants« .

Qui que ce soit ayant un tantinet de sérieux ne saurait faire semblant de croire qu’un tel déploiement de force en l’absence d’ « indices graves et concordants » n’a pas eu pour le moins l’aval du pouvoir exécutif. Comme l’écrit Paul Cassia, juriste et démocrate, sur son blog de Mediapart le 22 octobre :

« Le plus extravagant est que n’importe quel signalement au parquet concernant n’importe quelle formation politique, qu’il soit totalement farfelu ou paraisse plausible, est susceptible de conduire à de tels effets. Et après cela, on va aller donner des leçons d’État de droit à la Pologne et à la Hongrie … « 

Cette vaste opération policière, assortie de la saisie d’une masse de données personnelles et politiques, est une atteinte claire, grave, et inadmissible, aux libertés démocratiques.

Arrivant après les passe-droits et les provocations de l’affaire Benalla, c’est-à-dire Macron/Benalla, et « coïncidant » avec la nomination d’un nouveau gouvernement consécutive à la crise politique déclenchée par cette affaire, marquée par la démission du ministre de l’Intérieur Gérard Collomb, démission imposée au président que M. Collomb, ne l’oublions pas, avait fait roi, et alors que cette crise n’est en rien résolue, cette scandaleuse opération aurait pu et dû provoquer une réaction démocratique unitaire et large favorisant la mobilisation contre un pouvoir exécutif qui poursuit ses attaques envers les droits sociaux, et contre le régime de la V° République.

Il fallait, en quelque sorte, se battre « à la Jaurès » contre les méthodes illibérales, pour employer un mot contemporain, du président Macron et du pouvoir exécutif.

Quelles que soient les responsabilités des uns et des autres, le fait principal qui, immédiatement, a rendu difficile une telle mobilisation, a été le choix politique de J.L. Mélenchon de ne pas se battre « à la Jaurès », mais … « à la Déroulède » (1) !

Le problème ne consiste pas tant dans la « colère de Mélenchon » amplement commentée, les bousculades, etc., que dans la posture immédiatement adoptée de se présenter comme seule opposition, visée par un quasi coup d’État et appelée à réagir de même, par un petit commando pseudo-insurrectionnel qu’immortalisera la phrase « enfoncez-moi cette porte » (juste avant de découvrir la porte de derrière, porte ouverte qui fut enfoncée). La journée du 16 ne fut pas consacrée à la mobilisation unitaire mais à l’auto-mise en scène de la colère du chef. La suite a montré que ceci n’était pas une réaction immédiate, somme toute humaine, mais bien une orientation politique reposant sur le postulat implicite ou explicite selon lequel la FI serait la seule opposition, et les perquisitions un début de coup d’État visant à l’interdire.

Ce n’est pas relativiser la gravité des attaques antidémocratiques et illibérales de l’exécutif Macron, mais c’est au contraire les comprendre pour pouvoir les combattre, que de réfuter ces deux croyances ayant cour dans la FI et ailleurs.

La FI n’est pas la seule ni la principale opposition. Macron a été élu au second tour contre une Marine Le Pen contre-productive qui a quand même fait 34% des voix et autour de laquelle s’est dessinée une coalition dite « souverainiste » (les guillemets s’imposent car ces forces politiques ne défendent pas la souveraineté populaire et démocratique, mais le rang de l’État impérialiste français). RN, LR et les strates intermédiaires entre eux représentées par Dupont-Aignan, Asselineau, Philippot, Lassalle … forment au total une, ou des, « oppositions » plus nombreuses.

La FI, d’autre part, ne représente pas les 7 millions d’électeurs de J.L. Mélenchon du premier tour, ni même les 500.000 clics qui sont censés valoir adhésion. En réalité, ses velléités répétées de se substituer aux luttes sociales contre Macron et le patronat, et le fait qu’elle ne s’est pas développée en mouvement populiste de masse mais s’est plutôt repliée, laissent planer les plus grandes incertitudes sur ses forces et sa représentativité réelles. Loin d’être la solution au problème des partis de gauche issus du XX° siècle social-démocrate et stalinien, elle en fait partie, elle en est le couronnement.

La veille du jour de ces perquisitions et de l’entrée de M. Castaner place Beauvau, J.L. Mélenchon présentait un « budget », au cas où après les Européennes, le président Macron dissoudrait l’assemblée. Il s’efforçait par là de présenter une perspective politique qui, si on l’explicite, consisterait donc à être à partir de mi-2019 le premier ministre de cohabitation d’Emmanuel Macron. Sous le verbiage, nous n’avons pas du tout affaire là à une radicalité démocratique, voire révolutionnaire, à l’encontre de cet exécutif illibéral ! – et l’on notera que la tonalité respectueuse et mielleuse de l’entrevue Mélenchon/Macron à Marseille voici quelques semaines, s’explique donc elle aussi par une orientation politique plus que par les fluctuations d’un tempérament.

Emmanuel Macron ne saurait ne pas avoir compris le peu de danger réel pour lui que représente une telle « opposition », présentant en outre l’avantage de cristalliser des énergies convaincues que là est la radicalité !

Alors pourquoi ces perquisitions ? Leurs conséquences, du fait de l’orientation politique de J.L. Mélenchon et de la FI, s’avèrent plus défavorables à ceux-ci qu’au président. Ne croyons pas pour autant que, si elles n’étaient pas un coup d’État contre la FI, elles auraient été pensées comme le piège dans lequel elle s’est précipitée : ce serait assurément prêter trop de prescience à Emmanuel Macron. N’est pas habilement machiavélique qui veut. Après l’affaire Benalla, qui n’est pas terminée, les démissions de Hulot et de Collomb, l’Elysée ne brille pas par ce sens jupitérien de la manœuvre qui lui fut prêté un jour, voici longtemps. Jupiter est devenu Manu et ce n’est pas le cri prudhommesque « enfoncez-moi cette porte » qui peut modifier cet état de fait.

Entre le jeune Bonaparte et le vieil aspirant, il y a même comme un effet de miroirs, et si la baisse sondagière de l’un peut sembler faire remonter l’autre, le véritable fait significatif est que leurs baisses deviennent conjointes : tant il est vrai que contre un César ce n’est pas d’un autre César mais de sa propre organisation, de sa propre unité, de sa propre démocratie, qu’a besoin le peuple des luttes sociales.

Ni coup d’État pour en finir avec une terrible force populaire d’opposition, ni manœuvre habile pour inciter celle-ci à se lancer dans une fuite en avant solitaire, les perquisitions du 16 octobre sont sans doute, tout simplement, et de manière plus conforme à l’état actuel de l’exécutif, une bévue, comme l’avaient déjà été les faveurs faites à M. Benalla. Pas de complot, donc, ni d’un exécutif aux abois devant la FI, ni d’un exécutif triomphant, car il n’est ni l’un ni l’autre, mais une bévue. Une bévue du parquet de Paris et l’on peut, en ajoutant que l’exécutif ne pouvait pas ne pas avoir donné son aval, suivre à nouveau la sobre analyse juridico-politique de Paul Cassia :

« En décidant de diligenter des perquisitions au domicile de M. Mélenchon, de son parti et de ses proches, le parquet de Paris n’a probablement pas commis d’irrégularité (la question du déroulement de ces perquisitions devant être réservée) ; il a certainement commis une immense maladresse, sinon une erreur voire une faute, sur le terrain des principes républicains. »

Ajoutons qu’une telle bévue, une si grande maladresse, une aussi grave faute, aurait pu et dû permettre une campagne massive dans l’opinion publique démocratique, discréditant ce gouvernement, enfonçant un peu plus ce pouvoir exécutif, ouvrant la voie aux luttes sociales dont l’engouffrement dans la brèche de la crise du régime est indispensable à toute issue réellement démocratique.

Le moment précis où la réaction de J.L. Mélenchon et de la FI se tourne définitivement en obstacle frontal contre toute campagne démocratique, alors que celle-ci était oh combien nécessaire, se situe deux jours après, le jeudi 18 octobre, lorsque France info et Mediapart publient des reportages sur les motifs juridiques des dites perquisitions (lesquels, répétons-le, ne les justifiaient pas, ni juridiquement, ni politiquement).

Il n’y a pas, à vrai dire, de grandes surprises dans ces « révélations ». Officieusement, il était en effet facile de deviner le processus dont J.L. Mélenchon s’est rendu lui-même victime, fournissant des matraques pour se faire battre, et expliquant sans doute, psychologiquement, une grande partie de son grand énervement : Sophia Chikirou semble avoir notoirement prospéré en même temps que la campagne des présidentielles, en ayant à la fois une place dans le staff politique dirigeant cette campagne et celle de patronne de la principale entreprise de com’ répondant aux commandes de celle-ci. Quels que soient ses rapports privés avec le chef, qui ne regardent personne, il est évident que son statut d’intouchable, qui se prolonge jusqu’aux affres juridico-financiers du Media, lui a été conféré par ce dernier.

Laissons de côté tout commentaire sur la vie privée des gens et les éventuelles atteintes à celles-ci, et contentons-nous d’une appréciation politique : les mœurs d’une ligue plébiscitaire, se présentant comme dépassant les partis bureaucratiques alors qu’elles rompt en fait avec toute pratique de partis démocratiques, ne peuvent que conduire à ce genre de phénomène de cour, de camarilla, ou quelque nom qu’on lui donne – une micro société du 10 décembre, pour parler comme Marx, pâle écho il est vrai, des frasques de celle qui est au pouvoir !

Des organes de presse et des journalistes d’investigation ont donc diffusé des informations à ce sujet, Mediapart y rajoutant l’info sur les « 12.000 euros en liquide » trouvés lors d’une des perquisitions. Il est vrai que la publication de ces précisions tombait mal à la fois pour la défense de la FI et pour inciter, s’il était encore possible, celle-ci à répondre à l’agression par une démarche démocratique et large. Mais peut-on, en quelque circonstance que ce soit, exiger qu’une information portant sur des questions publiques soit tenue sous le boisseau ? Non.

Il était pourtant possible à la formation politique frappée quasi ouvertement et assez outrancièrement par l’exécutif, et présentée comme « première force d’opposition », de rassembler largement contre ce régime, pour la démocratie, et, ainsi – de gagner.

A partir du jeudi matin 18 octobre cette formation est partie en guerre. Contre qui ? Contre Macron ? Non, contre « Plenel » et « Arfi » (le même Fabrice Arfi qui quelques jours plus tard signe un article accablant sur le rôle de la France au Ruanda en 1994, serait donc un agent du pouvoir ! ?). Mais ce tournant contre « le parti médiatique » à vrai dire n’était pas un tournant ; c’est le naturel qui s’affiche. C’est bien avant le 18 octobre que l’on peut voir ou lire des vidéos et interventions où l’on cherchera en vain, non seulement des mots ou expressions tels que « patronat », « capital » ou « V° République », mais même … « Macron », tout simplement. Par contre « les médias », « l’oligarchie », « l’élite », sont abondamment brocardés.

C’est, il faut le dire, un langage à la Trump. Or, on ne combat pas des pratiques illibérales par une rhétorique illibérale. L’ennemi n°1 serait donc Mediapart et pas la V° République. Cerise sur le gâteau, BFM serait tout de même préférable à « Mediapart » puisque Mme Chikirou a pu s’y exprimer, expliquer que ses tarifs de patronne de com’ sont des tarifs normaux et mêmes modiques, que ses émoluments ne sont que le quadruple de ceux d’un simple salarié, ce qui est bien généreux, ne rien dire sur ses profits d’actionnaire, et signaler qu’elle est « géniale » et très demandée pour plus de contrats dans le monde entier vu qu’elle est « internationaliste ». Cette rhétorique patronale du type le plus naïf est amplement relayée par des « insoumis » sur les réseaux sociaux.

Même lorsque la dénonciation d’E. Macron revient dans les propos de J.L. Mélenchon, certes toujours en seconde ligne par rapport au « parti médiatique » et à « l’oligarchie » mondialisée, c’est d’une manière qui reste ambiguë : il fustige « la Macronie » plus que le régime et déplore, qu’ « entrée en agonie« « elle veut nous faire payer à nous cette agonie« . C’est là reconnaître à sa manière la combinaison entre la chute de l’image du président en place et la sienne propre.

Bref, la possibilité d’une grande et vraie riposte démocratique nécessaire a été sabotée et la manière dont les chefs de la FI, et leur communicante en chef, se défendent, fait craindre pour eux tant elle est contre-productive. Rappelons d’ailleurs que le Phi, la FI, le quinoa, les hologrammes … sont des créations made in Chikirou. Le raidissement dans la dénonciation de Mediapart, des autres forces classées à gauche, des médias, des comploteurs de l’oligarchie, qui a donné le ton des réactions « insoumises », traduit sans doute un repli, mais un repli qui réaffirme les valeurs fondatrices, populistes, en rupture avec le mouvement ouvrier et les traditions démocratiques, de ce mouvement, cela au moment précis, notons-le, où le rapprochement des derniers partants du PS, Maurel et Lienemann, allait de pair avec quelques infléchissements dans les discours du chef vers un registre plus « gauche traditionnelle ». Bien qu’ils ne soient apparemment pas dans le premier cercle de la cour au moment actuel, c’est l’orientation, ou plus exactement la culture et la psychologie sociale, des Georges Kuzmanovic et des François Cocq, c’est-à-dire la ligne national-populiste, qui constitue le socle autour duquel on fait bloc, dans les faits, à la FI.

Ce sont là de mauvaises nouvelles, bien qu’elles ne soient pas surprenantes. Car en se repliant sur ses habitus « populistes », la FI fait office de centrifugeuse siphonnant et éparpillant les forces de la gauche cassée, qu’il faudrait regrouper sur une assise de lutte sociale et de rupture démocratique ferme. Ces lignes sont écrites à la veille de la fort possible élection du fasciste Bolsonaro au Brésil. Tout vide politique et social est rempli tôt ou tard. Le succès souterrain, mais populaire, d’un appel d’extrême-droite lancé sur les réseaux sociaux à manifester contre la hausse des prix des carburants en témoigne. N’oublions jamais que la conjonction entre la crise de l’exécutif macronien de la V° République, et le Phi-circus en lieu et place de l’unité pour la démocratie, peuvent conduire à ouvrir une voie à l’autre option illibérale du capital.

VP, le 27/10/2018.

Note 1 : Paul Déroulède (1846-1914), militant de la droite nationaliste, fondateur de la Ligue des Patriotes, fut l’incarnation du chauvinisme et du revanchisme le plus criard après la guerre franco-allemande de 1870.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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