La bête est blessée, mais elle continue de frapper, par Robert Duguet

S’il faut caractériser la situation politique, on peut dire que le régime continue de se décomposer, offrant un spectacle pour le moins pitoyable, tandis que ceux d’en bas n’ont pas les armes pour intervenir au niveau de l’État, même si les mobilisations locales ou par secteur de productions sont constantes. Les appareils continuent la valse des journées d’action, mais déjà le contenu que prend la mobilisation, par exemple celle des retraités dans la rue, dirige ses coups contre Macron, lui exprime sa haine et porte l’exigence qu’il disparaisse. C’est dans ce contexte global qu’il faut resituer les deux récentes affaires : celle qui vise le chef de la France Insoumise, Jean Luc Mélenchon et celle qui aboutit à la démission de Pascal Pavageau, secrétaire national de la CGT-Force Ouvrière. Toute la politique de Macron, depuis l’affaire de sa milice privée Benalla, qui a abouti à l’éclatement du gouvernement par la démission du ministre de l’intérieur Gérard Collomb, vise à casser toute recomposition contre lui : cela commence par la provocation policière assistée par les hommes de main de l’Elysée contre la manifestation ouvrière du 1er mai. 

Perquisition chez Mélenchon…

La perquisition au domicile de Jean Luc Mélenchon, et dans les locaux de FI et du PG, doit être appréciée de ce point de vue : quoiqu’on pense des dérives populistes du chef de la FI et de sa politique en général et de la façon dont il a mis en scène médiatiquement sa réaction, c’est une opération qui vise celui qui, aux yeux de Macron, est son principal opposant, disons côté gauche. Toutefois l’opération révèle aux yeux de tous, que Jean Luc Mélenchon, a lui aussi mis les doigts, ou pour le compte de ses proches, dans le bocal de confiture : les premiers éléments d’enquête, livrés par le journal Mediapart, s’ils déclenchent l’ire du « leader maximo », n’en sont pas moins incontestables. Madame Sophia Chirikou, avec qui il entretient une relation privée de longue date, est une « communicante », qui pendant le temps de la campagne présidentielle de 2017, s’est attribuée une rente de situation de 15 000 euros par mois : c’est de l’argent public. Dans le contexte actuel, où les gens d’en bas se battent contre la mise en pièce de leurs acquis, le « dégagisme » va aussi frapper Jean Luc Mélenchon. 

Rien ne va plus à Force Ouvrière ?

En fait rien n’allait plus déjà à Force Ouvrière lors de son récent congrès : l’engagement de Jean Claude Mailly dans les réformes de Macron avait mis la confédération au bord de l’éclatement et le compromis boiteux, minimisant le désaveu de Mailly, passé entre les différentes forces politiques existant dans l’appareil syndical, n’a en rien réglé la question de l’unité pérenne de la confédération. Il a suffi que « le Canard enchaîné » révèle l’existence d’un fichier interne listant les préférences politiques ou la vie privée de cent vingt-sept responsables de fédérations et d’unions départementales, assorti de qualificatifs injurieux, pour que la division reprenne de plus belle. Ce type de liste, pour ceux qui ont milité quelque peu dans une organisation politique ou syndicale – on peut par ailleurs ne pas être d’accord – est monnaie courante. C’est roupie de sansonnet ! L’offensive politique vise à déconsidérer FO, comme d’ailleurs la CGT, pour les élections professionnelle de décembre 2018, afin que la CFDT, qui est apparue dans les derniers conflits sociaux – notamment ceux autour de la loi El Khomri et des ordonnances Macron contre le droit social – comme une organisation de jaunes, soit majoritaire. Il y avait un danger pour l’exécutif : l’élection de Pascal Pavageau, soutenue par le POI lambertiste, mettait la barre à gauche pour sauver la confédération. En même temps, de fait c’est la question de l’unité avec la CGT qui était posée. Au-delà le cauchemar pour Macron de l’unité des confédérations CGT et CGT-FO contre sa politique, voire de la réunification dans une CGT unique et démocratique, resurgit. 

Congrès du PCF, quelle orientation ?

Le texte porté par Pierre Laurent, appelée « base commune », non seulement n’a pas obtenu la majorité absolue, mais est arrivé derrière celui défendu par le député du Puy-de-Dôme, André Chassaigne. Ce texte alternatif a obtenu 42% contre la «base commune» arrivée avec 4 points de retard (38%). Fait à remarquer : le troisième favorable à un rapprochement avec Jean-Luc Mélenchon, est arrivé loin derrière. Les responsabilités du leader de FI dans l’éclatement du Front de Gauche, de même que sa radicalisation sur une ligne populiste pèse lourd dans la conscience des militants communistes. A juste titre d’ailleurs. Toutefois la stratégie de Chassaigne s’inscrit essentiellement dans le cadre d’une candidature autonome et ce, en prévision des élections présidentielle de 2022. Il est il ne met pas en cause les institutions de la Vème république. Or, une nouvelle fois, on en revient à la nature de ces institutions : elles ont été fabriquées pour légitimer un Bonaparte élu au suffrage universel direct, par nature elles sont faites pour détruire le mouvement ouvrier organisé. Le PCF n’a aucune chance de survie sur cette orientation. Le PS y a perdu son âme. Clémentine Autain explique «c’est un repli identitaire sur le parti, net, clair et franc». Et Eric Coquerel ajoute : «Pierre Laurent avait une ligne opportuniste qui partait un zigzag. Il n’avait pas de fil à plomb et sa priorité, c’était de sauver l’appareil de son parti». Toutefois ces critiques sont assises sur la même contradiction. Jean Luc Mélenchon fait le calcul que Macron ne peut plus tenir jusqu’en mai 2022 et donc qu’il  faut le sanctionner aux européennes de juin 2019 : mis en minorité le président dissoudrait  la chambre. Que ferait alors le « leader maximo », s’il apparaissait comme l’opposition loyale à Macro ? Deviendrait-il le premier ministre dans le cadre d’un gouvernement de cohabitation ?

Mon camarade Vincent Présumey ajoute dans des notes politiques récentes :

« …Observons encore que la crise politique se répercute dans toutes les organisations. La FI ayant passé pour l’issue politique est la première concernée. Car en occupant à peu près 12% du paysage électoral elle n’est en fait non pas une issue, mais un bouchon : un obstacle à toute issue réelle. La « grande France Insoumise » populiste, nationale et populaire (rêvée par les « Italiens » du site La Sociale ! ), n’a pas vu le jour. Soyons francs, c’est tant mieux ! Du coup revient envers et dans la FI toute ces vieilles histoires qu’elle avait prétendu ostraciser pour les siècles des siècles : front populaire, union de la gauche et toutes ces sortes de choses ! – c’est cela qui permet que viennent s’y accoler les Maurel et Liennemann, après avoir évité tout au long de la législature Hollande que leur « fronde » ne le renverse. Ce n’est pas là une scission, c’est une tentative de transfert d’allégeance, et la première conséquence n’est pas la renaissance d’une sorte de PS à l’ancienne, ni d’un front populaire, mais la méfiance et les interrogations de la base militante de la FI formée dans la détestation fétichiste de tout ce qui peut venir du PS. Lequel PS est en effet mal en point, sauf que sa situation n’est pas fondamentalement modifiée par les derniers départs en date. Enfin, le vote interne au PCF, sur un peu plus de 30 000 votants, a désavoué sa direction, exprimant, sans qu’une ligne politique n’émerge, la volonté de ses membres d’exister comme parti, ni plus ni moins. »

Toutefois je ne suis pas certain que le danger de la grande France insoumise, populiste et cocardière, soit écarté : au-delà de la personnalité de Mélenchon et de son cursus vers la « magistrature suprême », la lutte des classes continue. Les hommes font l’histoire, dans des conditions précises, mais in fine, ils font l’histoire. L’Italie est aujourd’hui un laboratoire d’expériences qu’il faut analyser précisément : le mouvement ouvrier y a été très puissant et le PCI était sur l’échiquier européen une force politique importante: la ligne du compromis historique avec la Démocratie Chrétienne a été au bout de sa logique mortifère pour le communisme. Le mouvement ouvrier italien est globalement détruit. L’accord entre le parti « gazeux » de Pépé Grillo, où coexistent des forces sociales politiquement hétéroclites avec les fascistes des ligues du nord, ouvre une situation de tous les dangers : à ce propos il faut condamner sans appel les militants de l’extrême gauche française, et cela ne concerne pas seulement les Italiens de « la Sociale » Jacques Cotta et Denis Collin, qui voient une ouverture intéressante dans le gouvernement Salvini contre l’Union Européenne. Cette extrême gauche-là marche dans les pas de Marcel Déat et de Jacques Doriot… La France n’est pas à l’abri de cette dérive. Sans construction d’une alternative anticapitaliste, qui s’affirme à la fois dans un mouvement d’ensemble pour débarquer Macron, mais surtout pour poser la question du pouvoir constituant, d’une nouvelle république redéfinissant les règles du contrat social, la dérive continuera vers une solution à la Salvini.

Sous le masque de l’insoumission, ou d’une volonté de revenir à une logique électoraliste d’union de la gauche, ou encore d’une renaissance autonome du communisme à la Chassaigne, tous sont accrochés au radeau de la méduse, à l’épave de la 5ème république qui n’en finit pas de prendre l’eau… 

Cette situation ne peut pas durer bien longtemps et les termes de l’alternative sont là.

RD, 23-10-2018.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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