Macron versus le grand état-major : portée d’une crise majeure

Ajout du 19/07/17 : Cet article était écrit avant l’annonce de la démission de Pierre De Villiers, qui n’ira donc pas voir Macron vendredi. Pour le journal « Le Monde », après « l’euphorie de la victoire », commence « l’épreuve de vérité » pour Macron. La crise au sommet n’est pas terminée. Elle devra être tranchée – renvoyant les Macron et les De Villiers dans les cordes –  par en bas.

La crise qui oppose le président Macron au chef d’état-major des armées, Pierre De Villiers, est un événement de première importance.

C’est d’ores et déjà l’acte 2, sous les apparences des ors et du strass «jupitériens», de la crise au sommet de l’État sous Macron, qui n’a pas encore restauré la V°République dans toute sa plenituda potestatis, comme on pourrait le croire si on se contentait … de lire les journaux.

L’acte 1 avait été la mise à l’écart de 4 ministres et le court-circuit très rapide du Modem (Voir https://aplutsoc.wordpress.com/2017/06/21/macron-crise-au-sommet-de-letat-acte-1/ ).

Nous observions déjà qu’au delà des affaires d’assistants parlementaires, la démission rapide de la ministre de la Défense Sylvie Goulard et son remplacement par Florence Parly renvoyait à d’autres sujets d’affrontements internes à l’appareil d’État, des rumeurs ayant filtré sur ses liens (politiques et financiers) avec une officine US. De manière forcément rampante puisque les questions militaires de fond auxquelles est confronté l’impérialisme français sont soustraites au débat public, la crise couve (elle couvait déjà dans l’exfiltration de Le Drian, figure de la transition hollando-macronienne, de la Défense aux Affaires étrangères).

La crise rampante est devenue ouverte avec les questions budgétaires. Le chef d’état-major – un vieux réactionnaire dont la référence est l’Organisation Civile et Militaire, l’extrême-droite de la Résistance rejointe par de nombreux officiers d’abord pétainistes, par ailleurs frère du politicien catholique conservateur et poutinien Philippe De Villiers, et qui avait été confirmé dans ses fonctions quelques jours auparavant seulement – s’est insurgé, devant la Commission de la Défense de l’Assemblée nationale, contre une baisse de crédits de 850 millions d’euros portant sur l’année en cours.

Les arguments du lobby militaire sont les suivants.

Il est contradictoire d’annoncer que la France tiendra la consigne de l’OTAN (et de Trump) d’atteindre un budget militaire de 2% du PIB en 2025 hors pensions et surcoûts d’opérations extérieures (pour 1,4% aujourd’hui), ce qui supposerait de passer de 32,7 milliards aujourd’hui à environ 40 à 50 milliards, en commençant par une baisse budgétaire, et avec un rythme annoncé pour l’année prochaine (passage à 34,2 milliards) très loin de mener à l’objectif officiel. On peut certes parfois reculer pour mieux sauter, mais à ce point …

Ces mesures restrictives ne pouvant toucher les opérations extérieures très nombreuses et déjà surdimensionnées («Opex»: 6500 soldats officiellement, plus les non déclarés, au Mali, en Centrafrique, au Tchad, au Burkina, en Libye, au Liban, en Syrie, en Irak, à Djibouti …), ni les salaires et pensions des soldats et des personnels civils, vont porter sur le matériel.

Exactement au même moment est mise en œuvre la recapitalisation d’Areva (décidée sous le gouvernement précédent) avec injection immédiate de 2 milliards puis de 3 d’ici la fin du mois.

Toujours au même moment – en fait, le matin même du 13 juillet au conseil des ministres franco-allemand – est annoncé un avion de combat franco-allemand, à horizon encore lointain (2035-2040) mais appelé à mettre fin à l’ère «Rafale», mesure immédiatement louangée par Macron dans son style caractéristique: «C’est une révolution profonde», etc, etc.

De là à imaginer un complot germano-macronien pour remplacer à terme Dassault et l’industrie militaire hexagonale par un axe industriel européen et multinational …

Enfin, tout de même, le général De Villiers s’indigne de ce que les économies demandées à ses armées soient supérieures à celles de l’Éducation nationale. Tout de même !

Ceci étant, et quoi que l’on pense du langage châtié du général («il ne veut pas se faire «baiser» par Bercy»), il répondait à une commission parlementaire et était, de ce fait, dans son rôle. Il faut le souligner: l’esclandre était tout autant, sinon plus, parlementaire que militaire.

Or, cette pseudo Assemblée nationale hors sol et minoritaire est appelée par Macron à devenir non plus un parlement croupion, mais un simple croupion. Un tiers de députés en moins et des lois votées en commission, tel est son programme.

Jusque là, nul accroc: des centaines de député(e)s macronistes suivistes, la gamelle tendue, un folklore «insoumis», bref aucune vraie difficulté parlementaire. Et soudain, une bronca.

Car M. De Villers est soutenu par le président LREM de la Commission des lois, qui va continuer à parler même après que Jupiter eut tonné, et qui surenchérit sur la question d’Areva.

Outre ce début de crise dans LREM, trois forces politiques montent au créneau pour soutenir le général: le groupe parlementaire LR, le FN, Florian Philippot tout particulièrement, et la «fachosphère», et la France insoumise, dés avant l’intervention du général d’ailleurs, par la voix d’Alexis Corbière, aux avant-postes pour défendre les «capacités militaires de la France». Relative discrétion par contre du PCF et du PS.

Macron, après avoir fait le défilé côte à côte avec le général, l’a attaqué très violemment (sans le nommer mais tout était très clair) le soir même, mouvement de mâchoire et de talons à l’appui sur le mode «je suis le chef». Il n’est pas sûr que son autorité jupitérienne ait fructifié ce soir là (on notera au passage l’inexistence de la ministre de la Défense dans ce feuilleton).

Le président et le général doivent se voir vendredi 21 juillet. La crise est ouverte.

Mais elle est ouverte en l’absence de véritable débat public: les montées au créneau, de Florian Philippot à Alexis Corbière, pour défendre «nos forces armées», contribuent justement à l’empêcher en prenant la place du vrai débat nécessaire. Des économies ? Pour le coup, il y a de quoi en faire.

La présence militaire française en Afrique, qui ne vise pas à combattre les islamistes, leur servant de point de fixation, mais à tenter de pérenniser le statu quo, l’arme nucléaire, qu’aucun régime réellement démocratique ne peut employer de manière offensive, le contrôle des DOM-TOM, et l’opération Sentinelle, très critiquée par les militaires eux-mêmes et banalisant le déploiement de l’armée dans les rues du pays, seraient de premières économies possibles rapidement … avec un gouvernement et un régime démocratiques, qui sauraient préserver et augmenter les emplois en réorientant ces secteurs vers des activités socialement utiles.

Mais assurément, tel n’est pas l’enjeu, ni d’un côté ni de l’autre, entre la tentative de Macron d’augmenter et de diminuer les crédits militaires «en même temps» et les rodomontades de tous les amis de Dassault et du Rafale et des nostalgiques de la puissance passée de l’impérialisme français. Au fond, les uns et les autres sont d’accord pour restaurer celle-ci, et se disputent sur les voies et les moyens.

Du point de vue de l’industrie et du capital industriel dans ce pays, cette crise a probablement, par contre, des implications profondes à terme. C’est sans doute sur ce plan que Macron a réellement choisi une option, à la différence du domaine strictement militaire où il ne sait pas encore réellement comment il va s’y prendre pour augmenter les moyens en commençant par les réduire. Cette option, de manière très générale, c’est de booster le capitalisme français par un choc de compétitivité le mettant à niveau pour parlementer avec l’Allemagne. La baisse des salaires réels, objectif véritable et fondamental de ce gouvernement, n’ira pas de pair avec l’éclosion de PME productives, façon plaine du Pô ou Bavière il y a plusieurs décennies, mais avec une désindustrialisation accrue et des concentrations massives, s’effectuant sur un théâtre international et européen.

Il y aura des morts, et des secteurs entiers du patronat et du capitalisme français vont vite réaliser que Macron, ce n’est pas le Pérou.

Il est à cet égard intéressant de rapprocher la crise sur le budget militaire de deux autres facteurs de crises au moment présent.

Les annonces d’ «économies» sur les collectivités locales, 13 milliards aux dernières nouvelles, non seulement conduiraient à des dizaines de milliers de licenciements dans la fonction publique territoriale, mais mettent en cause la politique d’externalisation et de partenariats public-privé, qui était jusque là le procédé dominant pour liquider les services publics. Car si les services ne sont plus publics, l’argent public coule à flot vers le privé. Le secteur du BTP notamment est nourri de ces marchés passés avec les collectivités. Les économies «Macron» menacent indirectement ce secteur.

La ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a fait tout un numéro sur le scandale des admissions post-bac, mais sans prendre aucune mesure pour sauver le droit aux études. Au contraire, elle veut en tirer parti pour que les facultés imposent des «pré-requis» aux bacheliers, l’objectif étant de faire du Bac un gros brevet, certificat de fin d’études secondaires, et non le premier grade universitaire. Et «en même temps», comme dit Macron, elle annonce l’annulation de 331 millions de crédits pour l’année en cours, dont 95 contre la Recherche (mais que fait Villani?!), et 45 contre la Vie étudiante. Aux États-Unis, on se gausse déjà de l’appel jupitero-gaulliste de Macron à une fuite des cerveaux de la Sillicon Valley vers Paris lancé suite au retrait de Trump de la COP 21 …

Le trait commun aux restructurations qui se dessinent dans le secteur de l’armement, à l’impact de l’asphyxie organisée des collectivités locales sur leurs investissements, donc sur le BTP, au serrage de vis contre la recherche, est une réduction du capital productif de plus-value (par l’exploitation du travail humain) sur le territoire français. On retrouve ce trait dans les manipulations et restructurations du secteur automobile, dénoncées par la CGT à l’occasion de la lutte des ouvriers de GM&S.

En résumé, Macron est en train d’aggraver les contradictions à l’intérieur même de la classe capitaliste, habituée en France à vivre aux crochets de l’État et de ses commandes publiques. Avant même que ne s’ouvre la grande explication entre le monde du travail et lui, les facteurs de crise au sommet arrivent.

18-07-2017.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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