A la veille de la présidentielle nord-américaine

Début octobre, le directeur de la Chambre de commerce US, Rob Engstrom, (soutien discret mais puissant et traditionnel du parti républicain), suite aux « révélations » sur le sexisme appropriateur de Donald Trump, déclarait que le parti républicain, en fait, n’avait pas de candidat. Trump semblait amorcer sa chute du haut de la roche Tarpéienne avant même d’avoir accédé au Capitole. Un couac majeur de Clinton, ou à propos de Clinton, pouvait seul inverser la pente.

Le couac s’est produit : ce fut la « surprise d’Octobre » dont l’importance politique va d’ores et déjà au delà du scrutin qui aura lieu dans trois jours, quelle qu’en soit l’issue.

Le 28 octobre dernier, le directeur du FBI, James Comey, dans une lettre à des présidents de commissions parlementaires dont il savait forcément qu’un ou l’autre la rendrait publique, ce qui fut le cas immédiatement, faisait savoir que le FBI rouvrait son enquête sur les e-mails d’Hillary Clinton, « dans le cadre d’une affaire distincte » et bien qu’il « ne puisse déterminer si ces informations seront ou non significatives ».

Dans son courrier, il expliquait son initiative d’informer les commissions parlementaires, malgré ces restrictions, « eu égard à mes déclarations passées ». Il s’agit de ses déclarations officielles de cet été mettant soi-disant fin aux investigations contre Clinton, dénoncées – à juste titre – par Trump comme relevant d’un favoritisme coupable. S’il ne s’agissait que des contorsions d’un flic en chef s’étant pris les pieds dans ses propres manigances en voyant qu’une enquête tierce risquait de contredire ses propos officiels, la réaction du « camp Clinton » se limiterait aux déclarations de la candidate selon lesquelles il n’y a qu’à publier les fameux e-mails, sous-entendant qu’au fond il n’y aurait en vérité pas grand chose à se mettre sous la dent dans tout cela.

Mais c’est une campagne déchaînée contre le désormais célèbre James Comey qui a été tout de suite orchestrée, l’accusant d’être le pire directeur du FBI depuis Hoover, référence en la matière, suggérant sa destitution, et mettant Barack Obama lui-même en lice : la présidence contre le FBI. La presse démocrate de bas étage, qui existe elle aussi, n’y va pas par quatre chemins et circule déjà le bruit que le directeur du FBI roule pour … Poutine ! Il se passe donc quelque chose …

D’après le très pro-Clinton Guardian du 4 novembre, porte-voix de la gauche anglo-saxonne capitaliste débridée, la crise couvait au FBI depuis cet été et J. Comey était dans une posture de plus en plus fâcheuse – on notera au passage qu’une autre enquête concernait l’ancien coach de Trump, mais aussi du président-dictateur ukrainien Ianoukovitch, ou encore d’Edouard Balladur, Paul Manafort, enquête visant les réseaux policiers et affairistes liés à la Russie dans l’entourage de Trump.

Posture dont J.Comey se serait sortie, en interne, par la « révélation » du 28 octobre qui en fait la cible de l’exécutif, mais qui le conforterait envers son propre appareil policier qui serait devenu, toujours selon le Guardian, un « Trumpland » où H. Clinton serait perçue comme « l’Antéchrist », rien que ça.

Celle-ci affecte de ne pas être affolée par ce que pourraient contenir les dits e-mails. Rappelons qu’il s’agit des e-mails touchant à la diplomatie et aux secrets d’État qu’elle envoyait, lorsqu’elle dirigeait les Affaires étrangères, sur son serveur privé, au lieu d’utiliser le serveur officiel prévu normalement à cet effet, où ils sont bloqués et archivés. On parle généralement de simple imprudence, ce qui, du point de vue des intérêts d’État US, serait déjà problématique (un peu comme quand le président français raconte à des journalistes combien d’assassinats il a commandités ! ), mais ceci semble une interprétation naïve : il serait plus probant que le clan Clinton ait estimé utile de soustraire des messages aux archives informatiques d’État, ou de pouvoir les utiliser ultérieurement pour les monnayer d’une façon ou d’une autre. Trump lui-même pourrait passer, à tort ou à raison, pour un Bisounours quand il ne met l’accent que sur l’incompétence, féminine évidemment, de Mme Clinton, là où il pourrait être permis de voir un comportement mafieux et affairiste.

James Comey dit avoir été placé dans l’obligation de faire savoir aux commissions du Congrès que beaucoup de ces e-mails ont été trouvés dans l’ordinateur d’Anthony Weiner, dans le cadre d’une enquête sur le harcèlement sexuel numérique massif et récurrent de ce congressiste envers de nombreuses jeunes femmes. Cet élu démocrate de New York, adversaire malheureux de Bill de Blasio à l’investiture pour les élections municipales, également connu pour son hostilité à la représentation palestinienne à l’ONU et présenté comme un lobbyste pro-israélien, vient de faire savoir que, pour sa rédemption, il était entré dans un monastère – pardon, dans une clinique spéciale pour riches cyber-sex-addicts.

Or, jusqu’à leur séparation officielle cet été, il était l’époux de Huma Abedin, forte personnalité qui, si l’on peut risquer cette comparaison, était, et est, à Hillary Clinton ce que Paul Manafort semble avoir été pour Donald Trump : le coach, le conseiller, le connaisseur en affaires internationales, et le chef officiel du protocole, tout cela depuis 20 ans, H. Clinton la présentant comme sa « fille spirituelle ». D’origine indo-pakistanaise et musulmane, ayant vécu en Arabie saoudite, cette battante qui, jusqu’aux frasques de son ex-mari, était présentée dans le camp Clinton comme le renouveau féminin et oriental de l’american dream, est accusée par les supporters de Trump d’être un agent islamiste, affirmant notamment que son père était proche de la Jamaat Islamiyya pakistanaise.

On voit le mauvais film : poutiniens deplorable (« ploucs », comme a dit H. Clinton) contre islamistes de la jet set, liés à un « agent sioniste » et sex-addict, telles seraient les présidentielles US aujourd’hui !

Cette imagerie faite de théories du complot complémentaires et symétriques n’explique pas la réalité mais la traduit en ce sens qu’elle reflète le degré de dégénérescence avancé du « débat public », tout en prenant la place d’une véritable analyse de la crise gravissime que connaissent les sommets de l’appareil d’État de la première puissance mondiale.

James Comey a tout de même été nommé à la tête du FBI, en 2013, par Barack Obama, qui doit regretter d’avoir alors déclaré que « Avec Jim à la tête du bureau, je sais que le FBI sera en de bonnes mains bien après avoir quitté mon poste » ! Ce républicain, avocat d’affaires, connu pour s’être opposé à Bush junior en 2004 sur un programme de surveillance électronique, passait pour un bon coup d’Obama, main tendue aux républicains « modérés ». D’une façon ou d’une autre, il a été amené à produire un court-circuit imprévu dans la dernière étape de la course au pouvoir d’Hillary Clinton.

Or, ceci intervient alors que l’état-major – le Pentagone – est déjà en conflit plus ou moins larvé avec la Maison Blanche, les généraux et le secrétaire à la Défense Ashton Carter s’inquiétant vivement de la perte de contrôle US au niveau mondial et singulièrement au Proche-Orient, surtout depuis l’éclatement de la crise ouverte avec la Turquie, membre de l’OTAN, et diffusant des propos bellicistes qui contredisent les positions réelles prises sur le terrain – la « bataille de Mossoul » est peut-être la compensation pour ces contradictions, mais elle-même ne sera pas terminée le 8 novembre. Crise entre le Pentagone et la Maison Blanche et maintenant, sur le front interne, entre le FBI et la Maison Blanche.

A leur tour, ces contradictions au sommet, qui devraient être dissimulées mais ne peuvent pas l’être, couronnent la crise générale du système politique nord-américain à travers les présentes élections, une crise qui vient d’ailleurs de loin, mais qui a pris maintenant une forme qui tend à s’accélérer.

Pour le dire vite, rappelons que l’implosion du bloc soviétique a laissé le « vainqueur » tout seul, et que la dernière « éruption volcanique de l’impérialisme américain » (Trotsky), la bataille pour un nouvel ordre mondial impérial, amorcée avec la première guerre du golfe, portée à son acmé avec la deuxième, n’a pas engendré de domination durable mais un chaos durable. Avec la crise des subprimes, le poids symbolique de l’élection de B. Obama, les révolutions arabes, le déclin arrive, dans des formes forcément convulsives.

Nous y sommes : le système des primaires, prolongement extra-constitutionnel, mais de fait institutionnel, des freins et contrepoids de la constitution fédérale, centre des mécanismes d’intégration et d’exclusion qui, combinés, ont fait la force de la « démocratie américaine », a implosé cette année, un outsider désintégrant le parti républicain, et un socialiste imposant à Clinton une première campagne inattendue et, de fait, elle aussi, violente.

Ce sont, cette fois-ci, les contradictions au sommet entre instances exécutives de l’État – Maison Blanche, Pentagone, FBI – qui ont rebattu les cartes de la crise sur le terrain de la campagne électorale, de sorte que le résultat du scrutin est redevenu incertain, faisant fléchir la bourse.

Une véritable campagne d’affolement nous annonce l’Apocalypse en cas d’élection de D. Trump. Barack Obama est maintenant directement en campagne, prenant pratiquement le pas sur H. Clinton qu’il ne porte vraisemblablement pas dans son cœur, mais craignant d’avoir pour bilan final celui d’avoir conduit à Trump.

Naturellement, celui-ci est un grossier démagogue milliardaire, capable de bien des mauvais coups, cultivant une sorte de racisme social qui vise à opposer les prolétaires «blancs », les soi-disant « classes moyennes » comme on dit aux EU, aux plus pauvres qu’eux ainsi qu’aux nouveaux arrivés. En dehors de la construction délirante d’un mur sur la frontière Sud, et de l’affirmation plus délirante encore que ce serait au Mexique d’en payer les frais, le programme de Trump ne comporte qu’un seul aspect clairement identifiable : l’isolationnisme, tournant le dos aux années Bush et à ce que Clinton est censé incarner.

Ce sont les couches déclassées des régions industrielles qui ont fait son succès. Mais une chose est certaine : il ne prendra pas, s’il est élu, de mesures sociales autres que démagogiques, frappant les plus pauvres, en commençant par défaire le peu de protection sociale existante. On notera qu’il essaie de prendre ses distances envers le soutien encombrant du Ku-Klux-Klan, mais il est certain que s’il est élu les noirs auront peur et avec raison, et seront encore plus poussés à s’organiser.

L’élection de Trump, à coup sûr, serait une étape majeure franchie dans le déclin de l’impérialisme nord-américain : une sorte de Brexit mondial, en ce sens que le pays qui fut le foyer et le bénéficiaire de la « mondialisation », dirait non à la dite mondialisation, tout en ne disposant d’aucune alternative à celle-ci, car l’alternative, que le profond mouvement en faveur de Bernie Sanders a profilée, passe par la démocratie et la rupture avec la prévalence de l’accumulation du capital sur toute chose.

Le discours sur Trump-fascisme, Trump-Apocalypse, ne permet donc pas de comprendre ce qui est en train de se produire et quelle serait réellement l’accélération des contradictions du pays au cas où il serait élu. A tous les niveaux, des sommets de l’État aux conflits sociaux, raciaux, urbains et environnementaux, à chaque échelle, les affrontements se multiplieraient – en somme on aurait une aggravation amplifiée de ce qui se passe déjà.

Le risque de l’organisation d’un mouvement de masse ayant des traits fascisants est peut-être plus important en cas de défaite de Trump, lui-même et ses partisans, surtout dans les couches les plus populaires, ayant la conviction qu’un complot vise à truquer le vote, et beaucoup annonçant qu’alors il leur faudrait entrer dans une sorte de « Sécession », un mot qui a du sens dans l’histoire nord-américaine.

En Europe et ailleurs, la « gauche de gauche » se voulant anti-impérialiste, c’est-à-dire anti-américaine, veut voir en Clinton la porteuse d’une éventuelle 3° guerre mondiale, tandis que le discours isolationniste de Trump lui convient. En gros, les « poutiniens » sont pro-Trump, sans aucun doute.

Aux États-Unis même, les références de la gauche « anti-impérialiste » n’ont pas forcément ce langage. Cette Pythie ou ce gourou de la « gauche radicale » mondiale, qui, faute de l’avoir lu, professe envers lui une admiration inconditionnelle, qu’est Noam Chomsky, prophétise que Trump pourrait déclencher le feu nucléaire et que « la survie de l’espèce humaine » est en jeu dans cette élection, ce qui requiert de voter Clinton comme moindre mal. Analyse fort impressionniste et subjective de la part d’un pape de l’anarchisme universitaire … Depuis maintenant un an, le PC américain (CP-USA) explique que Clinton pourrait s’engager dans des accommodements en politique étrangère, confirmant et prolongeant l’accord sur le nucléaire iranien, et s’avérer ne pas être celle que l’on croit, la dame qui a appuyé Bush en Irak puis théorisé le « pivot Asie-Pacifique » pour encercler la Chine. Cuba vote Clinton : Ricardo Alarcon, au nom du PC cubain, appelle à battre Trump dont il dénonce « le racisme, l’individualisme brutal, la stupidité et la violence » (http://www.cpusa.org/article/hillarys-hour/).

Ces termes sont justifiés, certes, mais la réduction de la crise de la première puissance mondiale à la menace d’un épouvantail fascisant et méchant-méchant, commune aux discours de B. Obama, de N. Chomsky ou de R. Alarcon, ne renvoie quant à elle à aucune analyse véritable du processus en cours, mais fait écho à la peur des sphères dirigeantes de perdre le contrôle, le parti républicain s’étant effondré et le parti démocrate n’étant pas passé si loin de l’effondrement. D’où un formidable numéro de « jouons à nous faire peur » qui, à l’échelle, en fait mondiale, de ce que sont les États-Unis, évoque les campagnes de peur que l’on a connues en France en 2005 et plus récemment au Royaume-Uni ce printemps, toutes choses égales par ailleurs.

Cette vision est erronée en ce qu’elle tente de passer sous le boisseau une réalité qui marque en fait la profondeur et la puissance de la crise : même en dehors d’une éventuelle élection de D. Trump, les États-Unis sont en situation de crise aiguë, car celle-ci a commencé et vient de s’amplifier avec la « surprise d’octobre ». Car Clinton élue sera immédiatement poursuivie par un Watergate rampant. L’élu quel qu’il soit risque d’être mal élu, chacun des deux battant des records d’impopularité. Le gagnant ne sera pas celui qui aura gagné, mais qui aura moins perdu que l’autre. L’élue ou l’élu peut d’ailleurs l’être avec moins de voix, et la crainte d’un nouvel épisode type « Floride 2000 », mais cette fois bien plus explosif, est présente. Le niveau d’abstention, et plus accessoirement celui des autres candidats (l’écologiste et le libertarien en particulier), auront aussi toute leur importance.

Enfin, pour aller jusqu’au plus fondamental, on dira qu’un spectre hante cette élection. Il s’est appelé Bernie Sanders – il s’appelle maintenant mouvement majoritaire de la jeunesse et de larges couches de la population qui avaient soutenu à un moment donné Bernie Sanders. Celui-ci, loyal jusqu’au bout à ce qu’il avait annoncé, n’est pas allé jusqu’à la candidature indépendante. Au moment le plus « chaud » de sa bataille, alors même qu’il renonçait à délégitimer H. Clinton au vu des trucages avérés ou soupçonnés en Californie et à New York, il menaçait d’aller à une convention démocrate disputée et proposait à Trump un débat, que celui-ci refusa prudemment, tous les sondages ayant régulièrement donné Sanders, s’il avait été le candidat démocrate, vainqueur contre Trump, attirant des voix de ces prolétaires et travailleurs indépendants déclassés qui ont applaudi un milliardaire. La démonstration a été faite qu’un véritable parti démocratique, ce que n’est pas le parti démocrate, peut avoir une place aux États-Unis et est potentiellement majoritaire. Cette démonstration hante silencieusement, par la lumière qu’elle porte, l’obscurité et l’obscurantisme de cette fin de campagne. Elle aussi va peser au moment de la proclamation des résultats, puisque la crise va continuer, va s’aggraver, quelle qu’en soit la teneur.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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