Alep et Mossoul

Avec la « bataille de Mossoul » les téléspectateurs de 2003 (seconde guerre du golfe), 1992 (opération « sac de riz pour la Somalie ») et 1991 (première guerre du golfe), éprouveront un brin de nostalgie : serait-ce le retour de la grande guerre diffusée sur les ondes en direct dans les sables du désert, celle qui devait en son temps faire la gloire de Bush le père puis de Bush le fils ?

En tout cas, certains « anti-impérialistes » pour qui il n’est d’impérialisme qu’américain sentent battre leur petit cœur à ces retrouvailles, et piaffent de joie : « les médias dominants » avaient voulu nous faire croire avec Alep que les méchants, ce sont les Russes et seulement les Russes, et voilà qu’à Mossoul, « l’impérialisme » s’apprête à massacrer une ville plus grande encore ! Youpi ! on va pouvoir le dénoncer et ça va faire plus de bruit que les bombes de Poutine sur Alep ! Le bon vieux temps est de retour, les avions, forcément « occidentaux », la guerre, forcément « coloniale », est faite par ceux qui doivent la faire, « les Américains », et comme en plus on ne va pas manifester pour autant étant donné qu’on en a perdu l’habitude et que, surtout, dans Mossoul il y a Daesh et que ce serait donc compromettant, on va pouvoir faire les « zanti-impérialistes » devant nos écrans !

Une analyse sérieuse, elle, s’efforcera de comprendre trois ou quatre choses.

Premièrement, les massacres et les bombardements commis à Alep et à Mossoul, ainsi qu’à Sanaa, sont liés et se « cautionnent » mutuellement.

A Alep, l’impérialisme russe, devenu pour un temps principal facteur d’ordre contre-révolutionnaire dans la région en raison de l’affaiblissement relatif de l’impérialisme nord-américain causé par les guerres précédentes de Bush, la crise financière et les révolutions arabes, mène la bataille principale : écraser le peuple syrien insurgé en 2011 pour liquider l’ensemble des révolutions arabes, avec comme alibi la présence de Jabat-al-Chams, ex al-Nosra issu d’al-Qaïda, à Alep Est. Il mène cette campagne d’anéantissement aux côtés de l’armée du régime tortionnaire à idéologie fascisante de Bachar el Assad, et des islamistes chiites liés au régime iranien du Hezbollah.

Tout combat anti-impérialiste à propos du Proche et du Moyen Orient doit placer au premier plan la question d’Alep et donc de l’impérialisme russe, car là se situe la pointe contre-révolutionnaire des agressions impérialistes.

Que ceci ait soulevé de graves contradictions et risques de heurts entre impérialismes nord-américain et russe ne change rien au fait que contre Alep, Poutine agit au compte du capital mondial.

A Mossoul, précisément à l’ombre du bruit fait par Poutine sur Alep, l’impérialisme nord-américain a choisi le moment actuel pour déclencher une offensive dont la fonction politique première est de redorer son blason, de montrer au monde qu’il lui arrive encore de monter des offensives dans les « sables du désert », en somme de montrer ses biceps, sans affronter Poutine mais en collaboration, conflictuelle, mais collaboration, avec lui.

L’organisation fasciste Daesh, constituée par d’anciens cadres d’al-Qaïda et d’anciens cadre du régime baathiste irakien, intervenant ensuite contre la révolution syrienne, contrôle un important territoire, mais sa base sociale, qui a toujours été précaire, s’y effondre : la population arabe sunnite, dont certains secteurs ont pu au départ soutenir Daesh au moins comme un moindre mal pour elle, n’y trouve aucune perspective autre que famine et guerre, les femmes arrachent les voiles intégraux dès que Daesh ne regarde pas, les chrétiens et les Yézidis n’ont d’autre choix que la lutte armée. Dans ces conditions, l’effondrement de la plus grande ville tenue par Daesh, Mossoul (alors que c’est Rakka son centre de commandement, en Syrie), ne s’est pas encore produit seulement parce que les forces qui sont censées « combattre Daesh » ne l’ont pas voulu à ce jour, entretenant en fait les conditions de son maintien par un état de siège permanent. Mais ces conditions s’effritaient de jour en jour. La pire des choses, non seulement pour Daesh, mais pour les forces impérialistes et réactionnaires dans la région, aurait été une libération de Mossoul par une insurrection populaire aidée par les Kurdes.

Pour Washington, ces facteurs internes à la zone contrôlée par Daesh et à Mossoul se sont combinés aux facteurs politiques globaux : concurrence contre-révolutionnaire avec Poutine, approche des élections présidentielles, exigences du Pentagone et de ses généraux de plus en plus mécontents. Il est d’ailleurs probable que, plutôt qu’à un « feu d’artifice » pour la fin du dernier mandat d’Obama, nous avons affaire à un feu d’artifice pour réconcilier la Maison Blanche et le Pentagone, que sa gâchette démangeait et qui peut ici la presser hors de la Syrie où, vaille que vaille et même si c’est contrariant, Poutine fait le sale boulot.

Le motif officiel – combattre les méchants de Daesh – n’est donc pas le mobile réel de l’entreprise de « libération » de Mossoul. Daesh doit être chassé et détruit et ce sont les forces populaires qui seules peuvent le faire de façon définitive. Le vrai mobile est de redorer le blason de l’impérialisme nord-américain, escorté des britanniques et des français.

A Sanaa, la monarchie saoudienne bombarde et ne parvient pas à écraser la coalition des insurgés chiites du Nord, les « houthistes », avec l’ancien dictateur, à laquelle elle a au contraire donné une sorte de légitimité.

Quiconque argue de « Mossoul » et de « Sanaa » pour refuser la bataille centrale à propos d’Alep n’est qu’un anti-impérialiste de pacotille qui, en couvrant l’impérialisme russe, couvre de fait tous les impérialismes et tous les assassins.

La bataille dite de Mossoul doit être dénoncée comme une rideau de feu et de fumée sur le dos des populations. Daesh ne serait pas apparu et Daesh aurait été liquidé sans les interventions des puissances impérialistes et régionales. Et la prise de Mossoul, qui est loin d’être faite à ce jour, va relancer les rivalités entre eux, la Turquie islamo-ottomane d’Erdogan étant d’ores et déjà prête à attaquer, en ne réglant strictement rien. Nous avons d’ailleurs là une différence notable, même au plan médiatique, entre les guerres des Bush père et fils et ce qui se passe à Mossoul : même CNN ne prétend plus que cette « bataille » sera la dernière !

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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