Remarques sur la situation française à la veille du 14 juin

La situation politique et sociale française est perçue comme étrange au sommet comme à la base. Président et gouvernement semblent vitrifiés et sont totalement déconsidérés, à la fois du côté du monde du travail et de la jeunesse qui a clairement compris que ce sont des ennemis et qui, de plus, les méprise, et du côté de ses propres partisans ainsi que du capital et du patronat qui comptent sur lui, mais ne lui font guère confiance.

Nous avons donc un gouvernement très affaibli mais, par cela même très dangereux, et qui frappe. Alors que le policier qui a lâché une grenade sur la foule le 26 mai ou ceux qui ont frappé des enfants à Saint-Malo ne sont de fait pas inquiétés, des gamins sont condamnés à des peines de prison ferme. Évidemment : les coupables s’appellent, en remontant la chaîne de commandement, Mirmand (préfet d’Ille-et-Vilaine), Cazeneuve, Valls, Hollande. Cette dérive, cette fuite en avant, correspond à un fait central de la situation : sous l’exigence majoritaire de retrait de la loi El Khomri, avec elle, nous avons l’exigence démocratique de départ de ce gouvernement, de ce président, et l’ouverture du changement de régime.

Les grandes manœuvres contre les cheminots en grève sont exemplaires de cette situation. Des chiffres, donnés par la direction, toujours rétrécissants du nombre de grévistes accompagnent la réalité de trains massivement absents. Valls présente la grève des cheminots comme sans rapport avec la loi El Khomri, incompréhensible, preneuse d’otages, criminelle au regard des inondations (alors que c’est sa politique et celle de ses comparses qui ont affaibli les services publics d’aide aux populations), et plus encore au regard de la coupe Euro de foot. Et en même temps, il court-circuite M. Pépy et la direction de la SNCF pour engager de soi-disant « négociations » directement avec la CFDT (à laquelle l’UNSA s’est ensuite ralliée sans phrases) pour un « accord d’entreprise ». Or, qu’est-ce qu’un « accord d’entreprise » à la SNCF ? C’est mettre le droit privé à la place des décrets et décisions administratives, cela clairement avec la possibilité pour les chefs d’établissement de déroger, c’est-à-dire de faire … comme le permet la loi El Khomri dans le privé (en l’occurrence cette réalité est exposée clairement par les fédérations SUD-Rail et FO des cheminots, mais on ne peut pas en dire autant de la direction de la fédération CGT).

C’est la conscience de cela qui fait que des milliers de cheminots, ayant perdu lourdement sur leur paye depuis des semaines, ayant par ailleurs parfois bénévolement aidé les victimes des inondations, poursuivent la grève par roulement, pour que tienne le mouvement d’ensemble visant au retrait de la loi El Khomri comme au maintien des dernières garanties statutaires en matière de rail, celle par lesquelles tous les trains, en France, ne déraillent malgré tout pas encore, même si les démanteleurs du service public au pouvoir arrivent déjà souvent à les empêcher de partir à l’heure. C’est la même grève que celle des travailleurs des raffineries, courageusement reconduite à Donges comme à Feyzin, et que celle des dockers du Havre, toujours massivement dans la bataille, et que celles des éboueurs, qui comme à la Ville de Paris ont voté la reconduction, massivement, en assemblée générale, face aux CRS envoyés par la mairie.

Étrange ambiance en effet que celle d’un pays parcouru par une grève dont le contenu politique fait la grève de tous, soutenue par l’immense majorité, alors que les médias nationaux et la plupart des journalistes-stars (on ne parle pas ici de la masse des travailleurs de la presse, évidemment), après avoir hurlé à la prise d’otage et au terrorisme, fait comme si il ne passait rien et comme si tout un chacun ne pensait qu’à l’Euro de foot, salué pourtant par une grève massive sur le RER. En réalité, le mouvement qui s’est mis en branle ce printemps ne compte pas s’arrêter.

D’autant qu’il est articulé avec les nombreuses grèves dans les entreprises qui tendent à le rejoindre ou à en reprendre les formes. C’est ainsi qu’à l’entreprise de logistique Heppner, en Alsace, en grève contre des suppressions d’emplois (un « plan social », comme ils disent), un camion a chargé un barrage, manquant d’assassiner un délégué – un délégué CFDT. Voila qui rappelle au bon moment qu’il n’y a qu’une seule classe ouvrière et que le vote et l’application de la loi El Khomri sont attendus par les patrons de combat, les jaunes et les nervis pour attaquer.

Nous n’avons pas gagné à ce jour. Mais la force qui s’est levée ne rentrera pas dans son lit. Elle s’est affirmée dés le mois de mars, mais avec l’entrée des raffineurs, des routiers, des éboueurs, des cheminots, dans le combat commun, elle a revêtu les couleurs et exhalé les odeurs de la classe ouvrière organisée, en sécession contre l’ordre dominant, patronal et étatique. La bouffée de haine contre « la CGT » a renforcé ce sentiment ainsi que la fierté légitime des milliers de militants CGT qui, en effet, portent la bagarre sur leurs bras. A l’encontre du « syndicalisme rassemblé » avec la CFDT (mais aux côtés des militants CFDT qui veulent défendre leur classe), c’est le front unique de classe, autour de la CGT et de FO, qui s’est affirmé comme force politique (la FSU n’occupe pas la place qu’elle tenait en 2003 car elle a été affaiblie par sa propre orientation depuis des années, bien que ses militants soient pleinement partie prenante de ce front unique). Front unique de classe : dire ceci ainsi peut passer pour du syndicalisme révolutionnaire et en effet, les traditions du syndicalisme révolutionnaire sont là et nous renforcent, mais c’est en réalité profondément politique. Ce mouvement politique est né des actes de Hollande, Valls et de la décomposition de toute la « gauche ». Sa dynamique, soudée sur l’exigence de retrait de la loi El Khomri, conduit à la crise du régime.

Elle y conduirait tout de suite si le timing imposé par les directions confédérales CGT et FO ne reposait pas sur ce qu’on pourrait appeler le « principe de la saint Glinglin ». Qu’on en juge : alors même qu’une énorme manifestation s’annonce pour le 14 juin, date qu’avaient fixée ces directions il y a un mois quand la grève partait dans les raffineries, mois durant lequel les travailleurs grévistes, chose déjà admirable, ont tenu, voilà qu’elles annoncent de nouvelles journées d’action les 23 et 28 juin, envoyant donc comme message : « nous n’avons pas l’intention de gagner le 14 juin ni les jours suivants ». Le débat « journées saute-mouton versus grève générale » est en réalité très concret et doit être saisi dans sa réalité tangible : il s’agit en fait du débat « tout faire pour gagner quand les conditions sont réunies – et elles l’ont été fin mars, et encore début mai, et encore mi-mai, et elles vont l’être le 14 juin ! – ou renvoyer les choses à la saint Glinglin » ! Sauf que le mouvement tient.

Ce débat est politique : doit-on fusiller ce gouvernement, oui ou non ? La réponse sociale et démocratique, c’est oui. Et il n’y a pas, et il n’y aura pas, à attendre l’échéance des présidentielles.

Éditorial du N°48 du 11 juin 2016

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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2 commentaires pour Remarques sur la situation française à la veille du 14 juin

  1. IRA dit :

    D’accord avec cet argumentaire, où le gouvernement focalise sur les confédérations syndicales, face aux casseurs….mais ce sont les casseurs qu’il faut casser , oui !
    Ont-ils cassé un hôpital ?… des vitres d’un laboratoire de recherche visiblement, et d’où les médias , les chiens du gouvernement s’en servent à outrance contre nos organisations syndicales et d’interdire ensuite toutes manifestations !

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    • aplutsoc dit :

      En l’occurrence, les casseurs se sont trouvés être des pions dument instrumentalisés dans une stratégie gouvernementale visant et à discréditer et à écraser le mouvement de refus de la loi Travail. La canalisation policière provocatrice des têtes des cortèges depuis des semaines est bâtie sur la recherche évidente de l’incident .. et quand cela ne suffit pas, les CRS attaquent le lieu de dispersion de la manifestation, comme ce 14 juin sur l’Esplanade des Invalides. Malheur à eux cependant quand ils tombent sur un os, la classe ouvrière organisée, telle qu’incarnée par le contingent des dockers !

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