Du moment Sanders au moment des masses

La rencontre entre Bernie Sanders et Barack Obama, à la demande officielle de ce dernier, le jeudi 9 juin 2016, marque un tournant et ouvre une nouvelle phase dans la situation inédite de crise du système des primaires aux États-Unis.

Même s’il déclare toujours maintenir sa candidature à l’investiture démocrate jusqu’au bout, les déclarations de B. Sanders à l’issue de cet entretien sonnent clairement comme une acceptation de la candidature d’Hillary Clinton et sont un appel à « l’unité contre Trump », d’ailleurs conforme à la plupart des déclarations du candidat socialiste, malgré l’aggravation de l’affrontement avec H. Clinton et l’appareil démocrate dans la dernière période. L’éventualité d’une candidature indépendante de Sanders, qu’il a sans doute pesée et envisagée, semble écartée, même si ses choix finaux ne sont pas totalement déterminés, disons à 100%, mais ils le sont pour l’essentiel.

La « défaite » à la primaire de Californie (Clinton 57,5%) : évidente déception au regard des meetings de masse réussis par Sanders les jours précédents, même si les doutes de toutes ces primaires (organisation tordue, soupçons divers de fraude, écart entre sondages et résultats, barrage médiatique proclamant Clinton investie par avance, etc.), valent aussi ici, cela a évidemment pesé de tout son poids. Gagner en Californie, ce qui n’était pas absurde, permettait à Sanders d’aller vers une convention véritablement disputée fin juillet. A présent, la « dispute » portera non sur l’investiture du candidat, mais sur le programme, et tout le monde sait très bien ce que vaut un programme démocrate même avec une certaine pression populaire.

Il reste pourtant que le mot « défaite » nécessite des guillemets. La duplicité de nombreux moyens d’information éclate en cela qu’ils présentent cette primaire comme la « défaite » d’un candidat qui, initialement, ne devait pas dépasser les 5%, et qui termine avec plus de 40% et probablement 5 à 10% de plus en réalité, idole des jeunes, ayant réussi les rallies (meetings) les plus importants de cette séquence, loin devant Clinton mais aussi devant ceux de Trump, ayant popularisé les idées de service public, de sécurité sociale et de gratuité des études supérieures et dédiabolisé le mot « socialisme ». C’est vraiment beaucoup.

Et tout cela, effectué non en complicité avec l’appareil démocrate, mais, jusqu’à la rencontre au sommet avec Obama du 9 juin, dans une confrontation croissante avec lui, et sous la chape de plomb d’une hostilité ou d’un silence médiatique dominant délibéré.

De plus, avec l’hostilité de l’appareil dirigeant de l’AFL-CIO qui, depuis les années trente, est hostile à tout ce qui pourrait aller vers un troisième parti représentant le monde du travail aux États-Unis, déclenchant clairement un combat politique dans les syndicats entre structures de base souvent pro-Sanders et appareils pro-Clinton ou faussement neutres.

Ajoutons l’hostilité de la majeure partie de l’extrême-gauche étatsunienne à l’exception notable de groupes comme Socialist Alternative, dont l’élue de Seattle Kshama Sawant a fait meeting avec Sanders et campagne pour qu’il se présente en indépendant. Immanquablement, ces groupes vont maintenant diffuser le texte pré-enregistré : « on l’avait bien dit, rien ne nouveau sous le soleil, car il ne doit rien y avoir de nouveau sous le soleil ».

Ajoutons encore que le PC américain penchait de plus en plus ouvertement pour Clinton, lui trouvant mêmes des qualités géopolitiques, à l’encontre de ce que les mêmes courants pensent d’elles – assurément d’ailleurs de façon plus réaliste ! – de ce côté-ci de l’Atlantique (voir : http://www.cpusa.org/article/left-strategy-in-2016-part-1-grasping-the-key-link-of-struggle/)

 Bref, toutes les forces attachées à la défense soit de leur domination, soit de leur pré carré aussi ténu soit-il, étaient viscéralement hostiles à un phénomène politique de masse qui a surgi, partout, dans la jeunesse nord-américaine notamment.

Leur problème, maintenant, ce sont ces masses, partiellement organisées par les liens tissés dans la campagne des primaires et les candidatures à des élections locales qu’elle a déjà suscitées. Ce qu’elles expriment n’est pas du tout « pro-Clinton ». Et le problème va encore au delà : on le dit le moins possible, mais tout le monde sait que les sondages donnaient Sanders unique gagnant certain … contre Trump. Ce ne sont pas que les jeunes « sandéristes », c’est la nation nord-américaine qui se polarise sur des axes de classe. Mettre le « nous » en avant, à la fois « nous, les travailleurs » et « nous, le peuple », est d’ailleurs le cœur des discours de Sanders.

Des axes de classe : Sanders est issu du mouvement ouvrier (au sens historique du terme) et c’est en grande partie pour cela qu’il a fait cette « percée », laquelle n’aura pas de débouché dans une éventuelle réforme du parti démocrate, à laquelle il appelle à l’étape présente.

La réalité est plutôt que, comme nous l’écrivions précédemment, il a atteint « l’extrême limite de la stratégie radicalement démocratique qui a été la sienne et qui s’est avérée gagnante jusque là », à savoir pousser« à fond la démonstration que le parti démocrate n’est pas un parti démocrate, et nourrir le désir d’un véritable parti démocrate aux États-Unis, qui ne pourrait être qu’un parti rompant avec Wall Street et défendant la majorité contre le capital. »

A cette conclusion sont maintenant parvenus des millions. Aucune candidature « gauchiste » traditionnelle de témoignage n’aurait eu un tel résultat.

Les uns vont voter Clinton pour stopper Trump en comptant bien la combattre ensuite, les autres ne vont même pas voter Clinton. Les aspirations sociales et l’aspiration à une « révolution politique », qui est le ciment commun de cette masse, exigence de démocratie et de transparence à tous les niveaux, ancrée dans les meilleures traditions américaines, ne veulent pas s’arrêter là, et donc, elles ne s’arrêteront pas là. De fait, la question d’une organisation politique commune sur ces bases, à la fois interne et externe au parti démocrate, est maintenant, assez rapidement, posée. Non pas le parti démocrate, mais le parti de la révolution démocratique.

VP, le 10/06/16.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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