Sentsov, Koltchenko, Kostov … : il faut imposer la libération de tous !

Voila maintenant plusieurs semaines que la libération de Sentsov, ou de Koltchenko, ou des deux, est « imminente » et n’a pas eu lieu. Que se passe-t-il ?

Il se passe que Poutine fait monter les enchères. Et cela à la manière d’un chef mafieux, outrancière et grossière.

Il a demandé, et obtenu, que le gouvernement ukrainien de Zelenski concède la libération du dénommé Vychinski, ayant la double nationalité russe et ukrainienne, qui était chef des services officiels de propagande russe (RIA-Novosti) en Ukraine.

Il a demandé, et obtenu, que le même gouvernement Zelenski concède la libération du dénommé Tsemakh, en vue que la Russie le reprenne bien qu’il soit uniquement de nationalité ukrainienne : c’est le témoin clef dans un procès possible de la destruction par missile du MH17, avion civil abattu au-dessus du Donbass par un missile russe en 2014, 298 morts , puisque ce personnage conduisait le « BUK » d’où est parti le missile.

Si le gouvernement ukrainien a un peu tardé à « libérer » cet individu, ce n’est pas parce que Zelenski faisait de la résistance, mais parce que les Pays-Bas, d’où venaient la plupart des victimes, exerçaient une forte pression diplomatique …

Pourquoi Poutine peut-il ainsi se permettre de faire monter les enchères ? La réponse tient en deux noms : Macron et Zelenski.

Macron est désormais clairement dans une ligne politique européenne de « main tendue » à Moscou, implicitement par-dessus Berlin et Varsovie. Le général De Villiers qu’il avait licencié en 2017 et toute la tribu des Asselineau, Dupond-Aignan, devraient lui tresser une couronne. A Poutine sont promises une « solution négociée » sur le Donbass ne disant mot de la présence-clé de troupes et de mercenaires de l’État russe, l’absolution sans phrases sur la Crimée, la levée, de fait ou de droit, des « sanctions », moyennant de petits « gestes » dont, précisément, cet échange de prisonniers qui n’a toujours pas eu lieu, bien que Zelenski libère ceux qu’il détenait avant tout échange, lui …

Zelenski est élu en raison d’un énorme ras-le-bol populaire contre l’oligarchie, un mot qui, en Ukraine comme en Russie, a un sens précis, désignant la couche sociale des anciens bureaucrates, capitalistes privés de maintenant, mafieux de toujours. Il a bénéficié, derrière lui, d’une conjonction d’oligarques, justement, de bords différents mais qui, de Kolomoïski, son premier parrain, à Akhmetov, toujours l’homme le plus riche d’Ukraine et parrain des groupes mafieux dans l’Est occupé et non occupé, l’ont poussé comme susceptible de « mettre fin à la guerre » en faisant les « compromis nécessaires ».

Quels sont les « compromis nécessaires » ? C’est ce que préparent Macron et Poutine pour le prochain sommet Russie-Ukraine-Allemagne-France. Il s’agit de « réintégrer » officiellement la « République populaire du Donbass » et la « République populaire de Louhansk » dans l’Ukraine mais en faisant accepter à celle-ci une « décentralisation », ainsi qu’une amnistie, par lesquelles ces deux régions seront en fait toujours sous contrôle de la mafia russe et pro-russe.

Imaginons que la partition de l’Irlande, imposée à la nation irlandaise en 1922 via une guerre civile, n’ait pourtant pas placé ouvertement l’Irlande du Nord en dehors de l’Eire, mais au sein de celle-ci, sauf que les milices unionistes et, de manière ouverte ou masquée, les troupes britanniques, y seraient restées. Dans ce cas de figure, M. Johnson aurait aujourd’hui plus de facilité à faire son Brexit dur puisque l’Eire serait déjà dans la zone Sterling !

Une Ukraine « décentralisée » avec un Donbass toujours occupé de facto serait à nouveau un État faible faisant courroie de transmission pour la restauration de l’impérialisme russe, ce qui ne manquerait pas de soulever des fortes oppositions dans la population.

Notons bien qu’une telle « issue » serait un cadeau formidable à Poutine précisément maintenant, où la montée des manifestations en Russie pour des élections libres à tous les niveaux met son pouvoir fondamentalement en cause. Une Russie démocratique est une Russie qui reconnaît l’Ukraine unie et indépendante. Une Russie impériale et qui écrase ses opposants est une Russie qui pose sa patte sur l’Ukraine. Il ne s’agit pas que du Donbass, mais de l’Ukraine. Et de la Russie.

Quelques mois après son élection, Zélenski se trouve au pied du mur. Rien ne dit que Sentsov, Koltchenko et leurs camarades seront libérés. S’ils le sont, Zélenski espère un succès populaire, mais si c’est au prix de ce qui est en train de se tramer, le piège se refermera.

Un dirigeant national et démocratique mettrait toute cette diplomatie secrète, mais suffisamment grossière pour qu’il soit, sans aucune grande oreille, possible de tout dire comme nous le faisons ici, sous les yeux du public, et particulièrement sous les yeux du public russe dont la pression peut et doit s’exercer !

Poutine le sait très bien, qui multiplie suite aux manifestations les condamnations à la prison, en vertu du code pénal promulgué juste après l’annexion de la Crimée, dont le combattant Konstantin Kotov, qui vient d’être condamné à 4 ans en arborant fièrement en plein procès le portrait d’Oleg Sentsov, qui est un symbole en Russie aussi !

Konstantin Kotov a déclaré :

« Je crois que par ces actions, le régime est en train de creuser sa propre tombe. Si les moyens légaux de protestation sont complètement interdits, tôt ou tard nous verrons dans les rues de la ville non pas des actions publiques pacifiques, mais un soulèvement du peuple. » (Photo et déclaration rendues publiques en français par le Facebook de C. Ruggia, cinéaste agissant pour Sentsov).

Les mots de Konstantin Kotov disent à ceux qui espéraient que Zelenski ou Macron obtiendraient de grands résultats avec Poutine comment il faut s’y prendre.

Ils le disent aussi aux militants ouvriers à l’Ouest. Si le sort de Sentsov et Koltchenko est mis en balance avec celui de quelques flics et assassins dans une répugnante comédie diplomatique, c’est aussi parce que le mouvement ouvrier et syndical n’a pas joué son rôle comme il lui était arrivé, autrefois, en pleine guerre froide pourtant, de le jouer, quand il a fallu par exemple sauver Léonide Pliouchtch. Cela dit, notre action, avec celle de défenseurs sincères de la démocratie, et avec la grève de la faim menée par Oleg Sentsov l’an dernier, a tout de même contribué à ce que le « geste » attendu de Poutine comporte leur libération.

Seront-ils libérés, ne le seront-ils pas ? Dans les deux cas, il est décisif que l’action pour la libération de TOUS les prisonniers politiques en Russie, dont les Ukrainiens et les Tatars, dont Konstantin Kotov, soit poursuivie et relancée. C’est immédiatement pour cela qu’il faut agir.

06-09-2019.

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Libération de tous les prisonniers politiques en Russie !

Dans le cadre de la préparation du règlement diplomatique offert par E. Macron, qui revient à entériner l’annexion de la Crimée et à perpétuer sans le dire la présence de forces russes au Donbass, Poutine, en difficulté sur le front social et politique intérieur, a promis un « geste ». Pour le moins il s’agit d’un échange de prisonniers avec l’Ukraine, 33 contre 33, comprenant les marins kidnappés dans le détroit de Kertch au printemps dernier et plusieurs prisonniers politiques dont Alexandre Koltchenko, militant anarchiste, syndicaliste et écologiste de Crimée pour lequel les animateurs d’Arguments pour la Lutte Sociale, directement ou dans le cadre de leurs organisations syndicales, ont impulsé des combats depuis son arrestation.

Jusqu’à il y a quelques heures le nom du principal co-accusé (dans le cadre d’un procès truqué) avec A. Koltchenko, le cinéaste Oleg Sentsov, n’apparaissait pas. Mais les informations se pressent aujourd’hui allant dans le sens de sa libération. Il n’est plus dans le grand Nord mais à Moscou. Il serait échangé contre le responsable de RIA-Novosti en Ukraine, un dénommé – cela ne s’invente pas ! – Vyshinsky (1).

Prudence toutefois, à cette heure (29 août 20h 50 heure française), Vyshinsky est libre mais ni Sentsov, ni les 33 ukrainiens ne le sont.

Si ces faits se confirment, nous reviendrons sur le bilan politique d’un combat indispensable, internationaliste au vrai sens du mot, à l’impulsion duquel nous avons contribué, qui a pesé, mais qui s’est heurté aux obstacles d’un mouvement ouvrier et syndical souvent prisonnier de représentations erronées sur la réalité mondiale, ou tout simplement de son ignorance.

Une chose est sûre : ceci ne peut qu’être un encouragement à poursuivre ou reprendre l’action pour la libération de TOUTES ET TOUS les prisonniers  politiques de Poutine, parmi lesquels figurent encore des dizaines d’Ukrainiens et de Tatars de Crimée.

(1) Le sordide procureur des procès de Moscou au compte de Staline, qui criait sur les accusés torturés, après avoir été ministre d’un gouvernement blanc pendant la guerre civile et qui sera ensuite ministre des Affaires étrangères d’URSS, s’appelait lui aussi Vychinski.

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A bas le coup d’État monarchique de Johnson, à bas le «Brexit dur» !

Boris Johnson, premier ministre britannique, c’est-à-dire chef de l’exécutif, a demandé et obtenu de la reine d’Angleterre que les Communes (l’assemblée nationale) ne puissent pas se réunir de mi-septembre au 14 octobre, où elles devront entendre le «discours du trône», c’est-à-dire la déclaration de politique générale de Johnson lue par la reine, puis disposeront de deux jours pour se prononcer sur les ultimes modalités du Brexit, avant le «sommet européen» prévu vers le 20 octobre.

Autrement dit, Boris Johnson, en s’appuyant sur l’institution monarchique, procède à un coup d’État. Sur une question d’une importance centrale, le Parlement est interdit de se réunir. Ceci est absolument sans précédent dans l’histoire britannique, ou plus exactement les deux précédents sont ceux du roi Charles I° en 1629 et Jacques II en 1689 : dans les deux cas, il en a résulté une révolution renversant ces rois (et décapitant le premier d’entre eux).

La crise institutionnelle de la construction britannique arrive à son point crucial. L’impasse dans laquelle le capitalisme anglais s’est mis lui-même par le succès du référendum sur le Brexit, initialement calculé pour enrayer les effets de la réapparition d’un parti ouvrier de masse en Europe avec la victoire de Jeremy Corbyn dans le Labour party, cette impasse parvient à son acmé.

C’est l’impasse en ce qui concerne la question irlandaise réactivée par le Brexit, puisque sa conséquence inévitable est le rétablissement d’une frontière «dure» coupant l’Irlande en deux, ce qui sera refusé massivement par la nation irlandaise et aussi par les «protestants» d’Irlande du Nord, rejet qui soulève de facto la question de la réunification de l’Irlande. Bruxelles et Macron veulent imposer à la place un système temporaire qui place la frontière douanière entre l’île irlandaise et l’île britannique, ce qui soulève de facto … la même question de la réunification de l’Irlande. Johnson, soutenu par de larges secteurs du capitalisme britannique, a choisi le «Brexit dur» pour garder l’Irlande. Impasse, donc, en ce qui concerne l’existence politique du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord.

C’est l’impasse en ce qui concerne la cohésion de la Grande-Bretagne, puisque le coup d’État de Johnson veut dire une contrainte politique renforcée pour l’Écosse, poussée à l’indépendance, et même pour le Pays de Galle, où le Brexit avait eu une courte majorité en 2016, mais où Johnson a suscité les plus grandes inquiétudes. Écosse et Pays de Galles ne peuvent pas exister démocratiquement en étant ligotés dans un État «brexiteur» associé aux États-Unis de Trump. Cela ne veut pas dire que l’indépendance s’impose forcément : la renégociation démocratique des fondements nationaux de la Grande-Bretagne est à l’ordre-du-jour, mais elle ne se fera ni avec Johnson – ni avec la reine.

C’est enfin l’impasse, qui concentre les deux impasses précédentes, au niveau de l’Angleterre proprement dite où, sans aucun précédent depuis le XVII° siècle, le pouvoir exécutif tente d’imposer la suspension du parlement, car cette suspension viole tout autant les droits démocratiques anglais qu’écossais et gallois. Or, il s’agit là du régime parlementaire bourgeois par excellence, du plus ancien et du plus rôdé de l’histoire. Sa faillite sonne un glas.

La vraie démocratie exige un parlement souverain en Angleterre, un choix souverain écossais et gallois quant à l’association de l’Écosse et du Pays de Galles avec l’Angleterre dans la Grande-Bretagne, et l’unité de l’Irlande reconnaissant l’égalité des droits de tous ses habitants.

Le coup d’État de Johnson soutenu par la reine va produire des réactions démocratiques de masse. Ce serait une erreur que de ramener la situation à une confrontation entre «pro» et «anti» Brexit formant deux coalitions aussi confuses et inter-classistes l’une que l’autre. La responsabilité des militants ouvriers est justement de briser ce cadre.

La réaction démocratique de masse contre Johnson est tout aussi fondée que les critiques de la Commission européenne et la fausse union appelée UE que nous faisons sur le continent. Se référer à la légitimité du référendum de 2016 n’est plus, dans ces circonstances, une position démocratique, car ce que veut faire Johnson, avec Trump, c’est un coup d’État imposant un régime autoritaire à référence monarchique, ultralibéral et piétinant les droits des travailleurs : le summum du thatchérisme. Les habitants de l’Angleterre et du Pays de Galles industriels qui ont voté en 2016 pour le Brexit sont tout à fait fondés à se mobiliser contre le hard Brexit de Johnson qui piétine leurs intérêts et leur avenir.

Le rejet du hard Brexit et du coup d’État monarchique de Johnson et donc le rejet de Johnson est la question brûlante du moment présent, c’est là-dessus que les militants ouvriers doivent prendre position, avec la plus grande clarté, et se porter aux avant-postes.

Cela n’implique nul soutien aux institutions de l’UE : au contraire, la mobilisation démocratique en Grande-Bretagne contre le hard Brexit et le coup de force de Johnson ouvre la voie à la libre alliance des peuples d’Europe contre la tyrannie des marchés financiers, que ceux-ci soient continentaux ou atlantiques !

Le parlement doit se réunir, sous pression populaire, avec ou sans autorisation du premier ministre et de la reine. Cette exigence démocratique ouvre la voie à des élections générales imposant un gouvernement du Labour suspendant tout Brexit dur, prenant des mesures d’urgence sociale et tendant la main aux peuples du continent par-dessus la tête de leurs «dirigeants» et de la Commission «européenne».

Johnson dehors ! Élections immédiates ! Gouvernement Labour !

Soutien total aux manifestations qui ont commencé dans tout le pays, et aux militants ouvriers qui se portent à leurs avant-postes !

Le 28-08-2019.

 

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G7 de Biarritz et «nouveau Macron» : analysons pour comprendre.

Le G7 de Biarritz a vu se produire une série d’évènements diplomatiques bien orchestrés, fortement surévalués par la plupart des médias et des commentateurs. Au total, ils concourent à la construction du «second souffle» indispensable au président de la V° République Emmanuel Macron. On ne peut pas se contenter de réagir sur le mode du seul scepticisme ou du dépit : l’analyse est nécessaire à l’action.

Si Macron peut adopter la posture du «second souffle», c’est avant tout parce que les directions syndicales ne se disposent pas du tout à l’affronter comme tel, et parce que les organisations politiques issues du mouvement ouvrier, ou, comme la FI, créées sur la base d’une rupture explicite avec celui-ci, ont toutes, dans leurs chamailleries et convulsions intestines, un point d’accord central : respecter le calendrier institutionnel et donc garder Macron jusqu’en 2022.

Ainsi la perspective politique rampante, souterraine, mais bien réelle, qui s’est manifestée en novembre-décembre 2018 : celle de l’affrontement social aboutissant au renversement des «institutions» et au processus révolutionnaire constituant, cette perspective réellement démocratique et ennemi véritable des uns et des autres, est-elle cachée sous la moquette. Tout du moins, espèrent-ils …

C’est dans ce cadre que le G7 a lancé à fond la thématique du «second souffle», du «second Macron», qui sera, c’est promis, plus ouvert, plus «à l’écoute», plus «social» et qui sera «écologique». Rien de tout cela n’est acquis pour Macron, précisons-le : la rentrée scolaire et sociale arrive et cette opération a justement visé à en préempter les données politiques. Il avait déjà tenté le «second souffle» avec les élections européennes, mais l’affaire De Rugy avait suivi.

Ce serait une erreur de tenir les évènements et pseudo-évènements diplomatiques de ces derniers jours pour de purs artifices, une erreur désarmante face aux roulements de grosse caisse sur le «second souffle». Il faut en analyser le contenu réel, qui diffère de la présentation qui en est faite, pour pouvoir contre-attaquer.

Pour commencer : Macron/Poutine.

Le premier épisode saillant précède le G7, mais il en fait en réalité partie : c’est l’invitation de Poutine à Brégançon. Le retour officiel de la Russie dans le G7 redevenant G8, faisant suite à son retour au Conseil de l’Europe et impliquant la levée des sanctions commerciales datant de l’annexion de la Crimée en 2014, sont clairement promis et souhaités par Macron. Cela veut dire que l’annexion de la Crimée, qui s’est faite par la force, et le maintien de la présence de fait de troupes et de mercenaires russes dans le Donbass, sont entérinés «définitivement», moyennant … moyennant rien du tout, l’Ukraine devant s’aligner.

Officieusement, circule le projet d’un échange de prisonniers entre Russie et Ukraine, 33 contre 33… Selon Novaïa Gazeta et d’autres sources russes, les prisonniers ukrainiens en Russie libérés seraient les 24 marins kidnappés lors de l’attaque militaire russe qui s’est produite dans le détroit de Kertch au printemps dernier, plus un groupe de prisonniers politiques comportant le militant anarchiste Alexandre Koltchenko, ainsi que Vladimir Balukh, Nikolai Karyuk, Roman Suschenko, Stanislav Klykh. Outre qu’il y a de nombreux autres prisonniers politiques ukrainiens, ou tatars, en Russie, il saute aux yeux qu’un nom décisif manque : Oleg Sentsov, condamné à 20 ans de camp aux côtés d’Alexandre Koltchenko, condamné à 10 ans. Cet échange éventuel de prisonniers serait censé être le gage de «bonne volonté» de Poutine en relation avec le sommet au «format Normandie» (Russie, Ukraine, Allemagne, France) annoncé par Macron pour septembre à l’issue du G7, qu’il avait à l’évidence convenu avec Poutine.

En clair, il est proposé par Macron à Poutine d’entériner l’annexion de la Crimée, la présence de troupes russes dans le Donbass pour une durée indéterminée, et la prise en otage d’Oleg Sentsov et de dizaines d’autres prisonniers politiques. Ce soutien diplomatique et politique intervient au moment précis où la crise de l’appareil d’État et la montée du mécontentement s’accentuent en Russie. C’est une version amplifiée du coup qu’avait fait Sarkozy en faisant avaliser les lignes de front acquises contre la Géorgie en 2008.

Alors que le gouvernement français entretient des doutes menaçants sur le devenir des enfants de djihadistes s’étant rendus en Syrie, le fait que l’ex-ministre de Sarkozy aujourd’hui membre du RN Thierry Mariani se rende auprès du tortionnaire en chef Bachar el Assad, avec Andrea Kotarac (il y a encore peu figure de l’aile «nationale-populiste» de la FI), s’intègre somme toute dans le jeu diplomatique de Macron.

Toute la suite des banderilles et feux d’artifice diplomatiques ayant suivi durant le G7 ne peut pas être interprétée et comprise en dehors de ce cadre initialement mis en place, donnant satisfaction sur l’essentiel à Poutine en le confortant au moment où il en a besoin. Ceci ne surprendra que ceux qui s’imaginent que «l’Occident» et «la Russie» sont par nature opposés, alors que l’opposition principale est celle qui existe entre tous les «grands de ce monde» et les peuples. Cela surprendra et surprend aussi ceux qui avaient cru que Macron devait être en Europe l’antithèse de Poutine. A la faveur, en outre, de la crise gouvernementale italienne, et sautant par-dessus l’Allemagne, Macron se veut au contraire son grand partenaire !

Cette resucée d’ «alliance franco-russe» comblera d’aise les divers néo-gaulliens et autres «eurasiens» et «géopoliticiens» nombreux dans l’appareil d’État français, les militaires en retraite et les blogueurs «radicaux». On est pourtant dans la tradition diplomatique de l’impérialisme français, puissance de seconde zone jouant la mouche du coche quand les plus «grands» sont en crise, comme Washington, mais bien incapable de s’y substituer.

En plat de résistance : Macron/Bolsonaro.

Le second morceau de la pièce concerne donc le Brésil. Macron a, juste avant le début officiel du G7, et juste après que l’Irlande ait mis en cause la signature du traité commercial UE/Mercosur au motif de l’inaction du gouvernement brésilien contre la destruction accélérée de l’Amazonie, menacé de ne pas ratifier ce traité si le président Bolsonaro continue à «ne rien faire». Le G7 a proposé une aide (purement symbolique et, à vrai dire, ridicule dans son montant de 20 millions de dollars), que le Brésil a refusée.

Cette initiative est-elle motivée par une prise de conscience, par ailleurs oh combien nécessaire, de l’urgence à sauver l’Amazonie ? S’agit-il d’une décision altruiste et courageuse de Macron qui serait bel et bien un «écologiste» et n’aurait pas reculé devant une crise sans précédent entre la France et le Brésil ? Si les «grands de ce monde» commencent à tenir compte de la pression sociale sur ces questions gravissimes, on ne va pas s’en plaindre, sans être dupes. Mais plusieurs éléments contredisent cette version officielle et bien-pensante qui est passée sans difficulté auprès de presque tous les commentateurs.

En premier lieu, objectivement, l’urgence amazonienne est comparable à trois autres urgences forestières immédiates. Les cartes de la Nasa montrent clairement quatre nappes de fumée à l’échelle mondiale ces jours-ci : celle de l’Amazonie, celle – plus importante- de l’Afrique centrale, celle des régions situées au Sud de l’Oural (Russie et Kazakhstan), et celle de Sibérie nord-orientale (Russie). Il y a deux ans, le Canada a connu une situation aussi grave. Les forêts d’Asie du Sud-Est et d’Indonésie ont produit de telles fumées depuis trois décennies et sont aujourd’hui largement détruites. Leur destruction continue plus à l’Est, en Irian-Jaya (partie de la Papouasie-Nouvelle Guinée occupée par l’Indonésie), où les peuples papous affrontent en ce moment même l’armée indonésienne, entre autres pour cette raison.

La hiérarchie «objective» des urgences aurait donc voulu que le G7 débloque tout de suite beaucoup plus que 20 millions de dollars vers les pays d’Afrique centrale, ce dont il n’a été nullement question. Et l’on n’a pas remarqué que Macron ait reproché à Poutine son inaction, pourtant parfaitement avérée et assumée, envers les incendies en Sibérie. Et encore moins qu’il préconise une ingérence internationale en Irian-Jaya.

Si la pression sociale et celle des opinions publiques ont pu jouer dans l’initiative de Macron, le choix du Brésil comme cible symbolique ne répond donc pas à des préoccupations principalement «écologiques». Remarquons d’ailleurs que les discours officiels soudain tenus sur l’Amazonie reprennent des poncifs inexacts et sont, du coup, fragiles. L’Amazonie n’est pas un «poumon» : l’oxygène émis le jour est repris la nuit par les plantes. C’est, par contre, une éponge régulatrice du climat, une mine de biodiversité, et un puits de carbone dont la combustion contribue au réchauffement. Quant à Bolsonaro, le problème n’est pas seulement qu’il n’éteint pas le feu, c’est qu’il l’allume : ce type de forêt ne brûle pas de manière naturelle à cette échelle. Les incendies sont allumés par les firmes capitalistes de l’agro-business. Ce n’est pas nouveau : la pire année a été à ce jour 2013. Mais les incendies allumés par les firmes incendiaires se sont brutalement aggravés cette année.

Le fait que Bolsonaro soit un crétin machiste et la teneur des déclarations et tweets officiels et officieux de l’exécutif brésilien qui s’est emparé, d’une manière ridicule et pathétique, du thème «anticolonialiste» de l’offense faite par «la France», ne doit pas masquer que ce fut un choix délibéré de Macron de procéder sans avoir à aucun moment consulté ou informé les autorités brésiliennes de son initiative, exhibant en quelque sorte ce pays comme le cancre mondial, au milieu de ses partenaires les puissants du G7. La méthode dans la forme choisie, et dans les relations internationales les questions de formes sont souvent des questions de fond, s’apparente à un précédent qui a fait rire tout le monde mais qui datait seulement de quelques jours: l’offre publique d’achat du Groenland par Trump !

Détour par le Groenland.

Resituons ce dernier épisode dans son contexte réel. Ce n’est pas une simple bouffonnerie. Les États-Unis ont acheté une grande partie de leur territoire (la Louisiane, qui à l’époque allait du Mississippi aux Rocheuses, à la France en 1803, l’Alaska à la Russie en 1865, et les îles Vierge au Danemark en 1917) et a déjà proposé d’acheter le Groenland au Danemark en 1946. A l’échelle mondiale, la domination US a reculé ces dernières années, du fait de la crise globale de la première puissance mondiale dont une expression flagrante s’appelle d’ailleurs Donald Trump. Son bras de fer commercial et monétaire avec la Chine est risqué et difficile. Mais le seul domaine où Trump a rencontré de vrais succès mondiaux est celui du plus vieux champ de domination nord-américain : le double continent américain.

Son plus grand succès date de juin 2019 : le président mexicain Lopez Obrador, fameux «anti-impérialiste», le dernier en date à vrai dire de ce continent qui n’en a pas manqué, récemment encore visité par J.L. Mélenchon parti se «ressourcer», a complètement cédé aux volontés de Trump en matière de contrôle des flux migratoires, question clef de toute la politique anti-populaire et antisociale de Trump. Avec l’élection de Bolsonaro et l’alignement du Mexique et de son président «progressiste», la pression et la domination yankees ont donc progressé au niveau de l’ensemble du continent. Comme si le recul mondial devait être combiné à une emprise affirmée sur le pré carré.

De ce point de vue, faire une OPA sur le Groenland a du sens : le Canada pris en étau, l’UE et le Royaume-Uni pré-Brexit proches, la Russie en face (et les glaces fondent), et les ressources minérales qui sont là. En mettant sa patte sur le Groenland, l’ours yankee (cette métaphore est en général utilisée pour désigner la Russie mais en l’occurrence elle convient bien aux États-Unis !) «tiendrait» tout le continent nord-américain. La méthode Trump a suscité l’indignation danoise, et aussi celle des habitants du Groenland, de plus en plus politisés et qui ne se laisseront pas faire. Mais au plan géostratégique l’affaire n’est pas une bouffonnerie.

Ceci n’a donc, naturellement, pas été relevé, mais du point de vue des us et coutumes diplomatiques, la méthode française envers le Brésil est tout à fait digne de la méthode nord-américaine envers le Groenland. Elle se situe dans le cadre des traités de commerce et non pas contre eux : il s’agit pour Macron de tenter de faire de l’accord UE/Mercosur le moyen d’une présence accrue en Amérique du Sud, et d’envoyer un signal à Trump : il n’y aura plus de chasses gardées, la doctrine Monroe à l’âge de la «mondialisation», c’est fini.

Ceci à travers un prisme médiatique qui permet toutes les confusions : il s’agirait d’écologie et de défense du «poumon» de la «planète». Du point de vue de l’humanité, l’Amazonie doit en effet être protégée des incendiaires de l’agro-business et des industries extractives, les français compris. Ne laissons pas faire passer Macron pour le chevalier vert de cette protection-là, d’autant qu’à ce jour et à cette heure, ses déclarations n’ont strictement rien protégé du tout, en Amazonie ou ailleurs, alors qu’il y a le feu.

La surréaction et les crétineries machistes de Bolsonaro et de son clan donnent, il est vrai, de l’eau à ce moulin. Elles ne sauraient masquer que dans les plans d’ouverture des marchés publics du gouvernement brésilien, les capitalistes français sont positionnés pour des contrats d’infrastructures. Bolsonaro a vu chuter sa popularité et sa crédibilité rapidement après son accession au pouvoir, et de larges secteurs des classes dominantes au Brésil se demandent s’il n’est pas trop contre-productif, mais le pouvoir réel est du côté des militaires et du lobbying de l’agro-business.

La mouche du coche ne remplacera pas le cocher.

Après les pantomimes du duo Macron-Poutine et de la guerre avec Bolsonaro, le troisième «coup» de Macron au G7 a été l’invitation «surprise» du ministre des Affaires étrangères iranien, Djavad Zarif, parallèlement au sommet officiel, avec l’accord, mais pas sur l’initiative, de Trump. En fait, celui-ci avait déjà donné son accord pour un voyage officieux du même Djavad Zarif, carrément à Washington, à l’invitation d’élus du parti républicain de tendance libertarienne, mi-juillet. Trump a cette fois-ci appuyé l’initiative de Macron en se déclarant prêt à une rencontre avec le pouvoir iranien. Mais le lendemain, le président iranien Hassan Rohani a répété que le préalable à une rencontre officielle au sommet reste la levée des sanctions US qui asphyxient l’économie iranienne. Donc, quand Macron affirmait le dimanche soir avoir créé «les conditions d’une rencontre et donc d’un accord», c’était de la gonflette pure et simple.

La mouche du coche ne prendra pas la place du cocher, même quand celui-ci est aux abonnés absents. Le véritable fait important de ce G7 n’est en effet pas la place prise par Macron, mais celle laissée par Trump qui, cette fois-ci, a eu le profil d’un vieux tonton grincheux mais mis sur la touche et finalement pas si méchant. Ce qui est largement trompeur concernant la puissance nord-américaine : répétons-le, elle a récemment renforcé son hégémonie sur le double continent américain. Mais la ligne de confrontation commerciale avec la Chine, visant à casser la croissance capitaliste intensive chinoise, et son corollaire la menace au bord du gouffre quoi que sans passage à l’acte (mais créant le risque de dérapages incontrôlés) envers l’Iran, sans que les puissances européennes, Macron le premier, tentent quoi que ce soit pour contrer l’embargo unilatéral proclamé par les États-Unis, cette ligne donc reste la sienne, avant comme après le G7, et quels que soient les exploits funambulesques et sportifs d’Emmanuel Macron.

Trump dans une manche à air.

Cet article est consacré à Macron. Mais l’examen de sa gestuelle conduit à dire que l’élément beaucoup plus important, du point de vue mondial, qu’il faut analyser, est la situation de Trump en relation avec la lutte des classes aux États-Unis.

A l’intérieur, la polarisation s’accentue : Trump a pris position contre les «antifas» de Portland comme «terroristes» tout en ne qualifiant pas le terrorisme d’extrême-droite qui se réclame de lui et a frappé plusieurs fois ces dernières semaines, et son administration envisage de légaliser la discrimination des transgenres à l’embauche pendant que des rafles visent des travailleurs sans papiers, exploités de longue date dans les industries du Sud. C’est la fuite en avant qui utilise à fond racisme et homophobie comme armes anti-ouvrières.

Mais à l’international la double offensive lancée contre la Chine, qui est réellement en mesure de fracturer la croissance capitaliste intensive chinoise (mais sans redynamiser celle des États-Unis), et contre l’Iran, patine et accentue les toussotements et les rhumatismes du pachyderme impérialiste US. Trump diffère ses plus grosses menaces de guerre commerciale et a engagé un bras de fer avec les dirigeants de sa propre Banque centrale, la Fed, sur la question des taux d’intérêts, twittant à répétition contre son directeur, Jérôme Powell, qu’il a pourtant nommé.

Or, plus discrètement, mais parallèlement au G7, se tenait le sommet des banquiers centraux, à Jakson Hole dans le Wyoming. Cette réunion est apparue comme une séance de soutien à Powell des directeurs des grandes banques centrales de la planète, contre Trump. On a même vu le gouverneur de la Banque d’Angleterre Mark Carney proposer de remplacer le dollar dans les échanges internationaux par une monnaie synthétique adossée au FMI, proposition néo-keynésienne n’ayant aucune chance d’aboutir mais qui résonne curieusement de la part du grand argentier d’un pays que son premier ministre tente d’adosser aux États-Unis contre le continent!

C’est cette situation dans son ensemble qui réduit momentanément Trump à une relative prudence dans les séances d’exhibition diplomatique telles que ce G7.

Nous connaissons déjà le Macron nouveau.

Dans l’appel d’air et le vide ainsi créés, Macron tente de nouer un lien direct avec le parrain de Trump qu’est Poutine et se donne des airs de leader du monde occidental par défaut, au risque des effets boomerangs à venir. L’orientation de sa campagne de 2017 et des premiers mois de sa présidence – relancer l’UE en y jouant les premiers rôles – est mise à mal : plus vraiment de couple franco-allemand, main tendue à Poutine, pari du «Brexit dur». Il n’y a pas de chef d’orchestre et la mouche du coche n’en tiendra pas lieu.

Quoi qu’il en soit, cette «séquence diplomatique» inaugurale de la rentrée sociale et scolaire 2019 en France renforce effectivement, mais de manière très précaire, Macron. Nous allons aborder les prochains jours la traduction intérieure de ces questions politiques : «concertation» sur les retraites et prétendue «rentrée scolaire apaisée», toutes choses qui voleraient en éclat instantanément sans la disposition des directions politiques issues du mouvement ouvrier et des directions syndicales à les cautionner, mais qui risquent – et nous comptons bien agir en ce sens- de voler en éclat de toute façon. Macron apaisé et ouvert au dialogue ? Citons pour conclure ses principaux propos de politique intérieure «post-G7», revenant sur les évènements de ces derniers mois :

« La violence était telle qu’il n’était pas possible de désarmer la police. On n’aurait peut-être pas tenu. Les préfectures auraient brûlé, des personnes allaient mourir, victimes de ce qui était à un moment une folie collective.« 

Si la «violence des manifestants» est inadmissible, les forces de l’ordre et l’État n’ont rien commis d’«irréparable».

Voilà le Macron nouveau : la violence (d’État) est son horizon. On le connaissait déjà, n’est-ce pas ?

VP, le 28-08-2019.

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Les grands esprits.

Edwy Plenel est un ignoble individu qui a un gros couteau entre les dents pour égorger ses victimes. Tel est le message similaire qu’a suscité, auprès de deux éminents penseurs, le petit tweet qu’il a publié le 20 août, jour anniversaire de l’assassinat de Léon Trotsky mortellement frappé le 20 août 1940 par un agent de Staline, et décédé le lendemain. Voici ce petit tweet :

« Il y a 79 ans, le 20 août 1940, Léon Trotski était assassiné à Mexico sur ordre de Staline. Son testament : « La vie est belle. Que les générations futures la nettoient de tout mal, de toute oppression et de toute violence et en jouissent pleinement » ».

Il n’est pas nécessaire d’être « trotskyste », ou de considérer comme d’une grande utilité l’expérience et les écrits de Léon Trotsky en matière de stratégie révolutionnaire pour aider à penser et agir aujourd’hui, ni même d’être « révolutionnaire », c’est-à-dire de considérer comme d’une nécessité vitale le fait que la majorité exploitée et opprimée s’empare du pouvoir, réalise la démocratie, exproprie le capital, encore moins d’ailleurs d’assumer tout le parcours de Léon Trotsky, qui mérite étude et discussion et comporte ses contradictions, pour se sentir de cœur et de raison aux côtés de ce que signifie ce petit tweet.

Oui, la vie et le monde sont beaux, oui, on a raison d’espérer – et, oui, la personnalité de Trotsky et les raisons de son assassinat participent de cet espoir et, disons-le, de cette beauté. C’est aussi simple que cela et cela trace une limite entre ceux que porte cet espoir, quels que soient par ailleurs leurs désaccords inévitables et la vivacité de leurs débats, et ceux qui, quand ils entendent, lisent ou perçoivent l’évocation d’un tel espoir, sortent leur Kalach’.

Deux éminents penseurs (escortés de bataillons secondaires d’idiots utiles et autres sycophantes sur les réseaux dits sociaux) ont donc sorti leur Kalach’ et brandi leur indignation à l’encontre du méchant « Plenel », cet homme au couteau entre les dents qui, sur Trotsky et la beauté de la vie, en fait décidément trop, comme si cela ne suffisait pas qu’un organe de presse indépendant établisse des faits « gênants » pour nos gouvernants.

L’un de ces penseurs a pondu la pensée qui suit :

« Personnellement je me sens plus proche des marins et des ouvriers de Kronstadt, que du sanguinaire Trotsky qui mata la révolution des prolétaires dans un bain de sang. » (le tweet se termine par une parenthèse que nous gardons pour la suite).

Le second penseur, marchant sur les mêmes foulées que le premier, a développé plus longuement la même pensée profonde, dépassant ainsi le volume d’un tweet pour atteindre celui d’une petite page de son magazine. D’abord, ce penseur réaliste déplore que Plenel ose parler d’espoir, de beauté de la vie et de Trotsky, non mais :

« On croirait un conte pour enfants. Sauf que Plenel, normalement, a passé l’âge où l’on croit au père Noël … » (et ragnagna et scrogneugneu, etc.).

Ensuite, il embraye sur l’affirmation que Trotsky et Staline se valaient, que le premier a massacré plein de monde, que le second n’est qu’un « Trotsky qui a réussi » et qu’il ne faut pas, de même que tous les méchants « dictateurs », « le réhabiliter » (il a donc été condamné par le tribunal ? Lequel, hormis celui des procès de Moscou ?).

Pour finir, E. Plenel est invité à – pardon, c’est mieux : il est affirmé qu’il va « bientôt se préparer à saluer l’anniversaire de la mort de Pol Pot, histoire de battre le record de l’audace historique. » Il va le faire ! Abattu, le Plenel-au-couteau-entre-les-dents, par la Kalach’ du grand penseur réaliste à qui on ne la fait pas !

Sauf que celui-ci, involontairement, nous apprend que même pour lui, « Pol Pot » fut bien pire que « Trotsky ». Tiens donc. Ceci nous suffira ici pour ce qui est de la réfutation historique de ces âneries d’ignorantins patentés, incapables ne serait-ce que de se poser la question suivante : pourquoi ce terrible Trotsky comparable voire pire que Staline et, initialement, bien plus puissant que lui, a perdu le pouvoir et n’a pas cherché, en fait, à le garder sous la forme d’un pouvoir d’État militaire et administratif ? Entreprendre de répondre à cette simple question conduit tout chercheur et tout penseur sérieux à étudier la tragédie du XX° siècle, le premier âge des révolutions prolétariennes des années 1917-1923 et ce que nous a valu leur échec : Hitler et Staline dans un premier temps, l’ordre mondial du monde de Yalta dans un second temps.

Du coup émerge – quelles que soient les erreurs, contradictions, fautes, qu’aucun de nos deux penseurs à la gomme ânonnant ce vieux chapelet sur « Kronstadt » et les « pelotons d’exécution » n’est capable ne serait-ce que de détecter réellement, ne procédant que par images convenues – la figure de Trotsky comme celle de la mémoire vive de ce moment qui rata, et de la volonté de reprendre le cours de l’histoire – sans oublier la poésie et la beauté du monde, hé oui.

Il est temps de donner ici l’identité de ces deux grands penseurs. Les voici.

Se sont-ils concertés ? Le premier à avoir dégainé, le 20 août à 21 h sur Twitter, est Alexandre Benalla. Connu initialement pour avoir brutalisé des opposants politiques à Macron le 1° mai 2018, il s’est avéré avoir été homme de main, garde du corps et proche du président de la V° République, en charge de la réorganisation prétorienne des services de sécurité des sommets de l’État. Il a dû – on suppose et on espère – y renoncer, mais il s’est avéré qu’il est aussi un important affairiste en Afrique, lié à des dictateurs comme le sanguinaire et tortionnaire Idriss Déby au Tchad. La parenthèse qui termine son tweet est la suivante : « nda : ce n’est pas pour notre amour commun des pistolets à eau ». Hé oui, c’est un profond penseur …

Le second, développant les propos du premier, est Jack Dion, directeur adjoint de la rédaction de Marianne, journal dans lequel il a publié son article le 21 août (à 10h 58 sur le site Internet) – qui fut auparavant, et pendant longtemps, et c’est bien son droit, dirigeant de l’Humanité et de l’Humanité dimanche. L’article est intitulé « Trostki [sic ! ] revu, corrigé et salué par Edwy Plenel« .

Outre leur détestation de « Plenel » et de « Trotsky » (pardon, « Trostki ») et leur soudaine sollicitude pour les prolétaires d’il y a un siècle que le second aurait massacrés en masse sous les applaudissements posthumes du premier, ces deux éminents penseurs ont un autre point commun.

Alexandre Benalla, auquel nous avons (pour l’instant ?) échappé, à la tête des « organes » de l’État, comme âme damnée de M. Macron et exécuteur en chef des basses œuvres du régime, est associé en affaires et en clientèle, comme l’ont établi des enquêtes de journalistes d’investigations à Mediapart, à l’oligarque proche de Poutine Iskander Makhmudov.

Jack Dion multiplie les articles de facture « gaullienne » sur la nécessité pour la France de « parler avec Poutine » et plus encore. Il est donc enchanté du récent tournant affiché d’Emmanuel Macron en la matière, et a entrepris de le défendre contre la presse supposée bien-pensante, antirusse et ne comprenant rien au réalisme politique.

Trostky ? Abomination de la désolation ! Poutine ? Du vrai du bon du dur !

Ces grands esprits pleurent « Kronstadt », invoquent « Pol Pot » ? Allons donc, ne croyons pas au père Noël, les Toubous du Nord du Tchad et les Syriens en savent quelque chose …

VP, le 25/08/2019.

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Additif du 25 août 2019 : Macron contre Bolsonaro, vraiment ?

Notre édito de rentrée,« Une perspective contre Macron », a été écrit juste avant l’ouverture du «G7» de Biarritz. Depuis, circule la « bonne nouvelle » : voici venir l’Emmanuel Macron qui défie le méchant Bolsonaro en remettant en cause l’accord commercial UE/Mercosur pour défendre la forêt amazonienne qui, pour l’heure, est largement en flammes.

Du point de vue international, s’agit-il d’une prise de conscience réelle, à savoir un passage à l’action, de la part de certains de nos « grands de ce monde », donc en l’occurrence Macron, de l’urgence environnementale ?

Oui et non. Oui, en ce sens que la question du climat et de la protection des espèces vivantes devient de plus en plus un enjeu des affrontements sociaux directs et immédiats. C’est le cas au Brésil, et comme l’Amazonie a une importance planétaire, ce qui se passe au Brésil concerne les peuples du monde entier. Il est donc logique que la pression croissante des luttes sociales et environnementales produise des réactions diverses de la part des « grands de ce monde ». Un « coup » politique, et un coup de politique intérieure en fait, consistant à se présenter à bon compte comme le champion de la survie d’un monde vivable, est donc de bonne guerre de la part de Macron dont l’une des composantes de son affaiblissement réside dans le reniement consciencieux et systématique, à ce jour, de ses quelques promesses en la matière.

Mais le contenu réel de ce qui vient de se passer ne consiste pas dans la prise de mesures d’urgence immédiates, ne serait-ce que pour éteindre les incendies – ce qui nécessiterait une opération mondiale, techniquement parfaitement possible, comme l’auraient d’ailleurs nécessité les incendies de Sibérie dont on a moins parlé et dont l’ampleur est supérieure.

Ensuite, il s’agirait d’en empêcher le déclenchement. Même si la saison sèche dans la périphérie sud-amazonienne contribue à faciliter les départs de feu, les incendies de forêts équatoriales sont, massivement, artificiels : il s’agit d’incendies volontaires provoqué par les « déforestateurs », firmes capitalistes voulant planter du soja ou orpailleurs « à la sauvage » voulant déloger les peuples amérindiens, les uns et les autres encouragés par Bolsonaro et aussi par la promesse européenne et française de signer ce fameux traité de commerce. Ces incendies sont déclenchés en arrosant le sol d’essence et ils échappent souvent au contrôle des incendiaires, qui se contentent d’allumer des contre-feux pour les orienter dans la direction voulue. Stopper ce massacre implique donc une intervention populaire armée contre les incendiaires, unissant indiens et travailleurs du Brésil contre leurs exploiteurs, leurs massacreurs et contre Bolsonaro.

Macron – à la suite de la prise de position du premier ministre irlandais – n’a pas, contrairement à ce qui se raconte, dénoncé ou annulé le traité. Il s’appuie au contraire sur son contenu, qui contient un passage sur la « lutte contre la déforestation » qu’en toute hypocrisie Bolsonaro a signé. Au mois de juin le MEDEF français et le gouvernement brésilien commençaient à organiser des rencontres concernant aussi l’Amazonie, et la France, en Guyane, n’est pour l’instant pas en reste dans le feu vert, si l’on peut dire, à l’orpaillage et à la déforestation. Macron a simplement menacé de suspendre la ratification sans que rien ne garantisse qu’il ira jusque là. Il s’agit d’un coup diplomatique dans lequel il cherche à entraîner l’UE – réticente hormis Irlande et Pologne – et dont l’enjeu touche aux alignements européens ou nord-américains de Bolsonaro. On est loin de l’indispensable protection de la biodiversité.

Si un effet collatéral des tensions diplomatiques mondiales et des manœuvres de dirigeants étatiques comprenant qu’ils doivent se poser en protecteur du bon peuple, est de ralentir la destruction des forêts, on ne va pas s’en plaindre, mais pour l’heure ce n’est même pas sûr. Ce ne sont pas des rodomontades sur le contenu d’un traité de commerce qui peuvent stopper la catastrophe, d’autant moins que telle n’est absolument pas leur fonction.

Le «G7» (ou 8, ou 20 …) n’a jamais été rien d’autre qu’une caverne de brigands postulant à la « gouvernance » mondiale et le programme des uns et des autres, Trump comme Macron et climato-sceptiques comme apôtres de la « transition », n’est pas de stopper le processus capitaliste de combustion planétaire, mais de faire en sorte que l’humanité s’y adapte en continuant à produire de la plus-value. Pour eux tous, le « développement », c’est-à-dire l’accumulation, doit être « durable », et la « transition », c’est-à-dire l’adaptation de gré ou de force de l’humanité à des conditions invivables, doit être acceptée par les populations. Contre eux les besoins sociaux et naturels doivent pour s’imposer prendre le pouvoir.

25-08-2019.

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Le legs du cavalier (Sur les Mémoires de K. Modzelewski)

Karol Modzelewski est né « au mauvais endroit au mauvais moment » (à Moscou en 1937), et est mort ce printemps. Peu auparavant ses mémoires militantes étaient parues en français : Nous avons fait galoper l’histoire. Confessions d’un cavalier usé, aux Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, fin 2018, traduit du polonais par Elzbieta Salamaka Lire la suite

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