Éléments de réflexion sur la situation brésilienne.

C’est une lutte qui s’engage au Brésil et par rapport au Brésil. Toute lutte réelle suppose conscience et débat. Loin de taire les problèmes, elle exige de les poser et de les traiter. Le présent texte aborde, à chaud, et au vu des réactions immédiates, plusieurs points nécessaires pour un tel débat visant à la lutte.

 1. Le fascisme.

La prise de conscience du caractère fasciste de Bolsonaro est largement répandue. Mais que faut-il entendre par fascisme ? Ce ne sont pas en effet seulement les propos détestables et la violence que porte ce personnage qui suffisent à porter une telle caractérisation.

Ce sont trois choses : la mobilisation de « hordes » du type petite-bourgeoisie, lumpen-prolétariat, couches désaxées du prolétariat, contre la démocratie, le mouvement ouvrier et la culture ; une visée d’écrasement de la société ; et le financement par le grand capital. Ces trois composantes sont bel et bien réunies ici.

Les « hordes » menacent d’écraser le mouvement ouvrier, paysan et étudiant et menacent aussi les femmes, les gays et lesbiennes, les Indiens. Leur composante sociale principale est donnée par ces classes moyennes qui se sont enrichies, parfois plus et parfois moins, dans les années 2000 (les années Lula !) et qui sont à présent menacées dans leurs quelques gains, complétées par la pègre et ses clientèles pauvres, et étayées par la police et l’armée. Il n’y a pas de forces organisées à l’échelle du pays, mais les Églises évangélistes et pentecôtistes jouent en partie ce rôle.

La visée est symbolisée par le geste fétiche de Bolsonaro et de ses partisans : mimer un tir au pistolet, « pan, pan ! « . Sur le plan idéologique nous avons affaire à un ultra-libéralisme : c’est la guerre de tous contre tous qui est préconisée. Prétendre ainsi mettre fin à l’insécurité est bien entendu une sordide plaisanterie, sauf à commettre des massacres, après lesquels l’insécurité régnera à nouveau.

Quand au financement par le grand capital, il est plus flagrant que jamais.

Mais, ces précisions étant acquises, on a souvent entendu ces jours-ci que « le Brésil est devenu fasciste », ou, pire, que « le peuple brésilien a choisi le fascisme ». Combattre le fascisme exige qu’on ne joue pas à se faire peur et qu’on évalue le rapport de force : ces affirmations, parfois dictées par l’émotion, sont fausses et donc contre-productives.

Elles traduisent en partie une sorte de sidération due à la difficulté à comprendre comment on en est arrivé là, mais elles risquent d’empêcher cette compréhension.

Comment en est-on arrivé là ? Un jeune et puissant mouvement ouvrier a porté son parti, le PT, au pouvoir au Brésil, mais en même temps qu’il grandissait, il reproduisait les traits bureaucratiques des partis dominant ce même mouvement ouvrier alors, dans le reste du monde, et passait des compromis avec l’ordre existant : respect, non seulement du capitalisme, mais du « remboursement » de la dette extérieure, et finalement large début de corruption. La déception a démobilisé la base, et les classes moyennes des années 2000 se sont mobilisées contre la corruption. Les partis bourgeois, préservés par le PT et jusque là ses alliés, ont monté un coup d’État juridique pour s’en débarrasser. Et là, le processus leur a échappé et les grands capitalistes et propriétaires ont vu la possibilité d’un écrasement physique de ce jeune et puissant mouvement ouvrier – et paysan, par le moyen de Bolsonaro. Sa force vient de la faiblesse du camp de classe adverse, à cause de la politique de ses organisations, et cela lui a permis de mobiliser une base de masse : là est le principal danger.

Mais au jour d’aujourd’hui, « le fascisme » n’a pas écrasé le mouvement ouvrier, paysan étudiant, féministe … du Brésil. Ce n’est pas fait. Il faut donc arrêter les lamentations : l’heure est à la conscience, à l’organisation, à la lutte, pour résister et contre-attaquer.

2. Les armes.

Dans ces conditions, la question à la fois la plus aiguë politiquement et la plus immédiate est celle des armes, de l’armement, des syndicalistes, des organisations, des sans-terre, de leurs locaux, de leurs quartiers. C’est la plus immédiate parce qu’elle découle de la nécessaire auto-défense : ils risquent d’être attaqués ou le sont déjà. Mais c’est la plus aiguë politiquement parce que les directions de leurs organisations, à commencer par le PT et la CUT, soit évitent d’en parler, soit excluent qu’on l’envisage car ce serait « la violence ». De plus, parler des « armes », surtout en Amérique du Sud, évoque toute l’histoire de la guérilla qui n’est pas seulement héroïque mais qui fait aussi fonction de repoussoir.

Inversement, Bolsonaro a annoncé sa première mesure, conforme à la culture du flingue qu’il distille et dont ses supporters raffolent : la liberté généralisée du port d’arme, déjà largement existante dans les faits.

Du coup, il est normal et légitime d’opposer à cette culture de la violence et des armes la revendication de paix et d’amour, et aussi de culture. Justement, une banderole dans une université, avec les mots « Moins d’armes et plus de livres », a été enlevée par la police, jugeant, d’ailleurs à juste titre, que c’était un slogan politique anti-Bolsonaro. Mais cela ne démontre-t-il pas que pour avoir plus de livres, il faut … des armes ?

Chacun comprend en réalité que les appels de Bolsonaro à l’armement visent ses partisans, les milices des latifundiaires pour tuer les sans-terre et terroriser les ouvriers agricoles, et les bandes de nervis contre les libertés. La culture des armes de Bolsonaro, soit-disant sécuritaire, est celle-là même de l’insécurité généralisée, police et milices paramilitaires tuant plus que les délinquants ou supposés tels, à l’instar de ce que fait son modèle Dutertre, aux Philippines, mais aussi des assassinats commis par les bandes du régime (les Opérations de Sûreté Populaire à masques à tête de mort) contre la jeunesse et les quartiers pauvres au Vénézuela.

La manière de s’armer qu’il faut opposer à ces pratiques, c’est l’autodéfense collective démocratique. Il ne s’agit donc pas de former des commandos de guérilleros virils se substituant aux masses organisées. Il n’y a d’issue que dans leur lutte, leur conscience et leur organisation, incluant leur armement. La voie qui y mène est celle des comités unitaires regroupant toutes les organisations ouvrières, paysannes, étudiantes, de sans-toits, féministes, LGBT. Mais elle y mène, il est nécessaire de le dire, de le mettre en débat.

3. Les élections.

Un élément de désarroi et de démoralisation vient de ce que Bolsonaro a gagné des élections. Même si l’on fait remarquer que près de 30% ont refusé de voter (soit en n’allant pas voter alors que le vote est obligatoire ou par le vote blanc ou nul, le tout dépassant les 40% dans des villes comme Sao Paulo), et d’autre part que Haddad a regagné bien plus de voix que Bolsonaro entre les deux tours, atteignant 44%, ce fait demeure, assurément.

Dans l’absolu, le fait qu’en toute démocratie un pouvoir appelant à l’emploi de la force contre, en fait, la majorité de la population, ne saurait avoir de légitimité démocratique. Mais de toute façon, rien de cela ne s’est effectué « en toute démocratie ». Le coup d’État contre Rousseff et Lula, permis par leur politique, a conduit à ces élections où la terreur et la menace ont fait irruption dès le début et ont culminé dans un second tour où toutes et tous savaient que si jamais Bolsonaro n’était pas élu, il appelait à la violence avec l’appui d’une partie de l’armée. Il n’y a donc pas de scrupules « démocratiques » à avoir pour lui dénier toute légitimité démocratique et fixer de manière claire et simple l’objectif politique des prochaines combats : dehors Bolsonaro !

D’ailleurs, aucun compromis n’apparaît acceptable et personne, dans la gauche brésilienne, ne l’a proposé. Mais ceci a bien pour conséquence que lui résister, c’est l’affronter, et que l’empêcher de nuire, ce sera le chasser. Par conséquent, l’acceptation du cadre constitutionnel, une constitution dont Bolsonaro n’a rien à faire, ce qui était d’ailleurs déjà le cas de Temer et compagnie, cette acceptation signifiant accepter qu’il dirige le Brésil pendant quatre ans, n’a aucune légitimité démocratique, elle non plus.

Ce qui implique que la constitution est morte, la république fédérale brésilienne s’est effondrée et ne ressortira pas telle quelle d’un affrontement qui battrait et chasserait Bolsonaro. L’auto-défense armée et la lutte démocratique conduisent non à la restauration de l’État qui l’a engendré mais à sa destruction.

D’ailleurs cette république présidentielle a engendré les conditions de Bolsonaro, notamment en faisant confondre le charisme présidentiel de Lula et une véritable organisation des masses et implantation du PT et de la CUT, notamment dans les grandes favelas des villes du Sud qui votaient Lula mais pas forcément PT. Il n’est pas de sauveur suprême …

4. Classes et races.

Plusieurs commentateurs à gauche dans le monde sont à juste titre frappés de la vision de la carte électorale du Brésil, opposant un bastion pétiste qui correspond au Nordeste, au reste du pays, surtout aux grandes villes du Sud.

Ceci traduit une plus grande résistance du mouvement paysan, ainsi qu’une opposition « de couleur » entre territoires et populations se percevant comme plutôt noirs ou métisses ou plutôt blancs.

Il faut cependant faire attention à ne pas ériger cette juste observation en un axiome politique qui renverrait dans la rubrique « blancs » la population des mégapoles que sont Sao Paulo, Rio de Janeiro et Porto Alegre. N’oublions pas que le PT et la CUT en proviennent et que Porto Alegre a longtemps, à tort ou à raison, passé pour la capitale de la gauche radicale altermondialiste !

C’est bien dans ses bastions de départ que le PT aujourd’hui s’est effondré, ses dirigeants sapant leur propre base et la démoralisant. La nécessité de la lutte unie pour l’auto-défense ne vaut pas oubli de ces leçons politiques, bien au contraire.

Le mépris de classe et le mépris pigmentaire, l’oppression sociale et la marque de l’esclavage, se combinent au Brésil. Autant les couches les plus opprimées, victimes du racisme, parmi lesquelles comptent aussi les Indiens, sont les premières concernées par la nécessité de l’autodéfense unie cherchant à s’armer, autant c’est par l’unité de tous les exploités, « blancs » ou pas, que la résistance eut aboutir. Le Nordeste ne survivra pas comme bastion « métissé » mais assiégé, mais bien comme base de la contre-attaque unissant les exploités et opprimés.

 5. « Plutôt Hitler que le Front populaire ».

Cette phrase est beaucoup citée ces jours. Elle provient, historiquement, du ressenti des capitalistes et des réactionnaires dans les années 1930, aux côtés de cet autre topos : « Au moins avec Mussolini, les trains arrivent à l’heure ! »

En dehors du fait que dans le libéralisme décadent contemporain, les trains n’arrivent de toute façon pas à l’heure, la citation de cette phrase demande des précisions.

Car si l’on entend par « front populaire » une coalition de partis issus du mouvement ouvrier et de partis bourgeois disant défendre et gérer la démocratie, alors c’est ce que le Brésil a connu de 2002 à 2016 sous l’égide du PT, allié à de nombreux partis bourgeois dont les deux principaux à l’époque, le PSDB et le PMDB. Ce sont eux qui l’ont « trahi » et le résultat de ce long « front populaire » s’appelle … Bolsonaro.

Si l’on entend par « front populaire » ce que Léon Trotsky entendait par là en 1936, à savoir le dernier rempart du capital contre la révolution avec et avant le fascisme, alors force est de constater que si, dans le cas des présidences Lula puis Rousseff au Brésil, le danger fasciste au départ n’était pas présent comme en Europe en 1936, il en a été, là encore, le résultat sous le nom de … Bolsonaro.

Donc les capitalistes préfèrent « Hitler » au « Front populaire », mais après s’être bien servi du « Front populaire ». Ils n’ont aucune reconnaissance pour services rendus. La voila, la vraie leçon.

Quand au « Front populaire », il ne barre pas la route à « Hitler », Franco ou Bolsonaro, il lui pave la voie.

Il faut donc une autre voie : celle qui, commençant par la défensive dans l’unité d’action pour l’autodéfense armée, conduit à la révolution, c’est-à-dire au pouvoir de la majorité organisée. C’est la seule voie réaliste, et c’est celle qui économise le plus la violence.

6. Brésil et Amérique du Sud.

Il est évident que l’élection de Bolsonaro est un tournant pour tout le continent. Pendant des années, outre le pétisme, le bolivarisme et ses avatars ont été présentés comme une politique de gauche inédite, ces derniers plus radicaux, anti-impérialistes voire révolutionnaires.

Cette période est terminée. La faillite ne concerne pas que ce qu’a été la politique de la direction du PT au pouvoir, mais aussi ce que sont devenus les régimes vénézuélien et nicaraguayen. Les aspirations démocratiques, et, dans une large mesure, les méthodes de lutte, des populations au Nicaragua et au Vénézuélienne contre Ortega et Maduro, s’apparentent d’ailleurs à ce qui est maintenant à l’ordre-du-jour au Brésil.

La résistance et la contre-offensive seront perdantes si elles ne sont pas pleinement démocratiques, ce qui n’est en rien contradictoire avec la nécessité de s’organiser de manière armée, bien au contraire. Maduro et Ortega sont des repoussoirs, ils ne valent pas mieux que Bolsonaro et Dutertre et sont du même monde qu’eux.

De manière concrète immédiate, il est possible que cette question soit au cœur de la situation dans l’État frontalier du Roraima, où milices bolsonaristes et police des frontières vénézuélienne ont pour ennemis communs les centaines de milliers de réfugiés vénézuéliens.

 7. Sur la place des Etats-Unis.

Il faut connaître l’histoire pour en tirer les leçons, mais croire en sa répétition mécanique n’est pas la connaître réellement. Bolsonaro se réclame de Pinochet mais son arrivée au pouvoir ne procède pas des mêmes mécanismes. Il n’a pas eu besoin de la CIA.

« Oui, mais il y a les médias vendus à l’oncle Sam, Cambridge Analyctica », etc., etc. Sans doute en partie. Mais il faut saisir la part d’imprévu, du point de vue du capital lui-même, de toute cette affaire. Les secteurs de l’impérialisme nord-américain qui ont soutenu et étayé Bolsonaro sont au mieux représentés par celui qui l’accompagne depuis un mois : nul autre que Steve Bannon en personne.

Mais l’âme damnée de Donald Trump, qui l’a écarté depuis l’été 2017, conseiller des Le Pen fille et nièce et de Mateo Salvini, n’est pas le représentant patenté et reconnu de Wall Street. Il y a justement crise politique au sommet, à Washington.

Au point que les services secrets d’une autre puissance, le FSB et la Russie, ont été mêlés à cette crise ! …

L’élection de Bolsonaro entre donc en résonance avec les développements récents aux Etats-Unis – colis piégés, crime antisémite de Pittsburgh- et peut regonfler Trump mais aussi aggraver la crise, ou les deux en même temps. Alors que les bourses fléchissent, la répétition des mantras, moins que jamais, ne saurait remplacer l’analyse concrète des situations concrètes.

VP, 30-10-2018.

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Où va le POI lambertiste ? par Robert Duguet

Après avoir soutenu lors du congrès d’avril 2018 l’élection de Pascal Pavageau à la direction de la confédération, le POI vient de tourner casaque brutalement et de lâcher le dirigeant, soit disant suite à la révélation d’un fichier sur la vie privée des cadres du syndicat. On s’interroge sur les raisons de ce revirement, qui ne peuvent être que politique. Essayons de démêler l’écheveau !

Un point d’histoire

Rappelons qu’au début de la guerre froide, le mouvement syndical, du fait du rôle éminemment réactionnaire joué par l’appareil stalinien, éclate. Dans la poussée révolutionnaire qui convergera dans la grève générale de juin 1936, les deux CGT, celle dirigée par le courant réformiste de Léon Jouhaud et celle dirigée par le PCF, se réunifieront : cette unité confédérale ne laissait réellement aucune place aux courants ultra minoritaires construits par le corporatisme chrétien (CFTC, ACO et œuvres sociales de l’église catholique…). En 1947, l’offensive de l’appareil stalinien sur une ligne ultragauche, qui avait été celle de la IIIème Internationale en Allemagne avant 1933, dénonçant la social-démocratie comme « la sœur jumelle du fascisme » (disait Staline), aboutit à l’éclatement du syndicalisme confédéré : la CGT, directement contrôlée par le puissant appareil du PCF et la CGT-Force Ouvrière, issue de la tradition réformiste de Léon Jouhaud.

Robert Bothereau…

L’identité de la confédération à sa naissance, c’est un homme comme Robert Bothereau (1901-1985), qui l’incarne le mieux. Il dénonce dès 1940 la Charte du travail du maréchal Pétain (traduisez le « syndicalisme » d’accompagnement qui prolifère aujourd’hui). Il reconstitue dans la clandestinité une structure de la CGT et crée un réseau de résistance dans la région de Beaugency. Après la rupture du pacte germano-soviétique, il s’inscrit dans une démarche d’unité ouvrière en direction des militants communistes et crée, suite aux accords du Perreux avec Louis Saillant, le journal clandestin Résistance Ouvrière.

La scission de 1947

L’éclatement confédéral de 1947 voit les enseignants, dont les instituteurs sont l’aile la plus radicalisée pour l’unité, refuser la division. La motion au congrès de 1948 du SNI (Syndicat National des Instituteurs), dite motion Bonnissel-Valière, était un accord entre le courant réformiste et l’École Émancipée regroupant des syndicalistes révolutionnaires, dont les trotskystes. Ceux qui ont fondé la FEN (Fédération de l’Éducation Nationale), considéraient que son autonomie ne pouvait être que provisoire et entendaient bien œuvrer pour recomposer une CGT Unique et Démocratique, rassemblant en son sein tous les courants de la démocratie syndicale ouvrière. Et on peut dire que le contrat a été profitable aux personnels de l’éducation Nationale, puisque cette fédération a connu un taux de syndicalisation infiniment plus élevé que celui des confédérations divisées… Et quand la FEN toussait, les gouvernements s’enrhumaient. Le courant lambertiste s’appelait dans les années qui ont précédé la grève de 1968, l’OCI (Organisation Communiste Internationalise) : ses militants dans Force Ouvrière défendaient l’indépendance du syndicat vis-à-vis des structures d’intégration à l’État, et l’accord avec les réformistes s’entendait sur cette ligne de résistance : le fondement de cette orientation reposait sur l’analyse juste qu’à l’époque de la décadence impérialiste – aujourd’hui on dira avec le néo-libéralisme – la tendance est à l’intégration corporatiste dans l’État. Dans la FEN jusqu’en 1983, à juste titre les trotskystes ont continué le combat dans l’esprit de la motion Bonnissel-Valière, pour un syndicat rassemblant tous les courants de la démocratie ouvrière et pour reconstruire une CGT unique et démocratique. Au passage, faisons remarquer, que l’éclatement confédéral a largement permis la construction d’une organisation construite sur les principes du corporatisme chrétien, la CFDT, qui a connu un regain d’influence en s’appuyant sur la démagogie gauchiste de la décennie 1970-1981.

La FEN et les contre-réformes, sa dislocation et l’émergence de la FSU

Bien entendu la FEN de 1981 n’était plus celle de 1948 : sa majorité réformiste dans les années qui ont précédé la montée au pouvoir du PS, s’est effectivement adaptée aux contre-réformes qui minent l’Éducation Nationale depuis le plan Fontanet de 1972, année du premier choc pétrolier : la bourgeoisie française veut adapter l’institution scolaire à son appareil de production. Déjà elle met à l’ordre du jour la remise en cause des acquis résultant du contrat social imposé à la Libération par le CNR (Conseil National de la Résistance). La crise de la FEN se développe : sa majorité dans les années 1978-1981 penche plutôt en direction de Rocard que d’un Mitterrand, qui tombe très à gauche pour être élu président de la République.(1) C’est en 1983 que la direction de l’OCI impose à sa fraction enseignante le passage à la CGT-Force Ouvrière. Avec le recul du temps, je pense que ce fait marque une rupture historique avec le combat syndical pour le Front Unique, et sera une des raisons de la décomposition du courant lambertiste dans la période qui va suivre. Le soutien de la majorité de la FEN aux contre-réformes de l’Éducation Nationale par les gouvernements de François Mitterrand, la trahison laïque de 1983, vont conduire à la liquidation de la fédération.

Pour les personnels de l’Éducation National, toutefois, l’émergence de la FSU (Fédération Syndicale Unitaire) en 1992, ne permettra pas l’éclatement vers les confédérations ou le syndicalisme autonome. Le courant lambertiste a cessé alors de jouer un rôle progressiste, il le paiera d’ailleurs au prix fort : le passage à Force Ouvrière a laissé le terrain du syndicalisme unitaire à la composante Unité et Action, courant construit par le PCF en 1948 mais dont les cadres syndicaux rompront les liens de dépendance lors de l’émergence de la FSU. Une occasion manquée pour reconstruire un syndicalisme lutte de classe dans l’enseignement et maintenir le cap pour une CGT ouvrière unique et démocratique, y compris en direction de ses cadres Unité et Action qui vont se retrouver majoritaires dans la nouvelle fédération.

Les dérives du POI donc ne datent pas d’hier…

Il y a l’incrustation dans l’appareil FO d’un certain nombre de cadres politiques de cette organisation dans une carrière syndicale ; il y a surtout la position de Pierre Lambert, son dirigeant historique, vis-à-vis de François Mitterrand, l’implication au plus haut niveau de l’appareil du PS de militants « trotskystes » dans l’opération Jospin, jusqu’à prendre la direction et prendre en charge dès 1983 les contre-réformes du gouvernement socialiste de l’époque. Établir une filiation entre Léon Trotsky et Pierre Lambert, comme le fait le dirigeant du POID Daniel Glückstein, est pour le moins contestable (2). A ma connaissance, la politique de Trotsky et des trotskystes vis-à-vis de la social-démocratie, notamment la SFIO en France dans la montée révolutionnaire de 1933-1936 et en Espagne le PSOE au moment de la guerre civile, ne visait pas à prendre la direction de ces partis, mais à prendre appui sur les couches militantes qui se radicalisaient sur leur aile gauche. La trahison du POI vient de loin. Ce qui se passe aujourd’hui n’est que l’aboutissement d’un processus d’intégration à une bureaucratie syndicale et politique, qui est elle-même intégrée dans la marche au corporatisme et à la politique de Macron.

L’offensive contre Pavageau

La politique de l’ancien secrétaire de la CGT-Force Ouvrière, Jean Claude Mailly et, non seulement son adaptation, mais son implication dans la rédaction des lois Macron contre le droit du travail, ont mis la confédération au bord de l’éclatement. Le compromis boiteux, ménageant Mailly, lors du congrès d’avril 2018, n’a pas réglé la crise. La ligne sur laquelle Pascal Pavageau a été élu, vise à infléchir le combat contre la politique de Macron, donc à s’ouvrir de fait à l’unité d’action avec la CGT : compte tenu de la composition de FO, cette ligne n’a pas réglé la crise du printemps, elle vient brutalement de l’amplifier. C’est dans ce contexte que surgit l’affaire du fichier : descendre Pavageau pour Macron qui veut continuer à appliquer les contre-réformes devient une nécessité absolue. Il fait donner l’artillerie : le Figaro, organe du groupe Dassault, fleuron de l’industrie de guerre ; le Monde, contrôlé aujourd’hui par le propriétaire de Free Xavier Niel et par Mathieu Pigasse, directeur de la banque Lazard ; Les Échos, propriété du milliardaire Bernard Arnault ; Madame Pénicaud et ses ordonnances de démantèlement du droit de travail. Le tout, avec l’émotion très chrétienne de Laurent Berger en faveur de la démission de Pavageau. Tout ce joli monde d’un ancien monde qui veut nous ramener à l’univers du Germinal de Zola reçoit en interne dans la confédération des soutiens.

D’abord la fédération des métaux qui s’est opposée violemment lors du congrès, allant jusqu’aux menaces : « Pascal, si tu t’écartes de ce que nous considérons comme l’orientation nécessaire, nous dresserons les barricades. » Le syndicat, en violation de ses propres décisions de congrès, et suite à la démission du secrétaire général, est en présence d’une véritable révolution de palais. Dans l’attente du CCN (Comité Confédéral National) convoqué pour les 21 et 22 novembre, le bureau confédéral sera sous la surveillance d’une commission totalement anti-statutaire, de 7 responsables : d’abord quatre prétendus « réformistes » qui sont en fait des cadres syndicaux favorables à l’ancien secrétaire Jean Claude Mailly et trois autres, membres du POI lambertiste.

Comment une organisation issue du trotskysme, peut-elle aujourd’hui, être partie prenante d’une telle opération de charcutage bureaucratique, dans le dos des adhérents, des militants de FO, et pour faire directement le jeu de Macron, du MEDEF et de l’Union Européenne. La question de l’intégration des syndicats à l’État a fait évoluer depuis des décennies de nombreux cadres des syndicats vers l’accompagnement des contre-réformes. La référence au trotskysme chez les lambertistes ne devient plus qu’un prêt à porter idéologique, une vitrine. Le POI est aujourd’hui intégré, ses cadres appartiennent à une aristocratie ouvrière, avec ce que cette position implique en termes d’avantages matériels. Un appareil bureaucratique classique avec un habillage idéologique usurpé.

Le POI et France Insoumise…

Si des camarades s’interrogent aujourd’hui, sur le fait que le POI soit entré dans l’espace politique interne à France Insoumise, jusqu’à servir de Service d’Ordre à la manifestation de la FI le 26 mai 2018, cela doit être mis en rapport avec la politique syndicale des lambertistes. Lorsque Jean Luc Mélenchon était dans l’aile gauche du PS, lorsqu’il construisait la Gauche Socialiste, il recueillait les critiques les plus acerbes, voire haineuses de Pierre Lambert. Lorsqu’il quittera le PS pour constituer le Front de Gauche, cette attitude a perduré : jamais d’ailleurs le courant lambertiste, qui prétendait se réclamer du trotskysme, n’a cherché à faire un travail politique dans l’aile gauche du FDG. Aujourd’hui on est en face d’une vraie dérive populiste du leader de FI, c’est à ce moment-là que les lambertistes, ou du moins ce qu’il en reste, entrent dans l’espace politique de FI.

L’intégration des syndicats à l’État, le corporatisme, va de pair avec l’offensive contre « les corps intermédiaires », c’est-à-dire des syndicats indépendants gérés par les travailleurs eux-mêmes, obstacles à la « construction du peuple », version Mélenchon.

RD, le 29-10-2018.

 Notes:

 (1)Voir sur ce point le Manifeste présidentiel « Ici et Maintenant » de François Mitterrand, publié en 1980.

(2)La Tribune de Travailleurs, jeudi 25 octobre 2018

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EleNao, la lutte commence.

Bolsonaro est élu. On peut s’épancher et lever les bras au ciel. On l’a assez fait. Il y a au moins une chose qui semble assez massivement comprise, c’est ce qu’est Bolsonaro.

Voici enfin, et il fallait que ce soit un évènement terriblement négatif, un fait qui est ressenti comme notre alors qu’il est sur un autre continent. L’unité mondiale de la lutte des classes est une réalité et l’internationalisme, son expression côté opprimés et exploités, est, lui, à reconstruire – rapidement, ce qui est parfaitement possible, mais rapidement, puisque cet ennemi de l’humanité qui n’a cure de la crise climatique annonce le grill de l’Amazonie. Il faut suivre de près la situation.

Du point de vue de la démocratie, dire clairement que cette élection n’est pas légitime. Pas parce que l’élection d’un « méchant » n’est pas légitime, mais pour des raisons claires : il est le produit d’un coup d’État, celui qui a destitué Rousseff et emprisonné Lula, coup d’État qui a échappé à ses auteurs, lesquels auteurs étaient eux-mêmes le produit des compromissions du PT avec un ordre social qui, lui, n’a eu aucune reconnaissance.

Ajoutons que l’élection présidentielle par nature n’est pas démocratique, et qu’une faiblesse décisive du PT, qu’il prenait pour sa force, s’appelait Lula : des millions votaient pour le sauveur et padre sans être organisés eux-mêmes et une fois Lula enfermé, n’ont pas voté PT et ont parfois, souvent dans les couches les plus pauvres, voté Bolsonaro.

Leçon pour le monde entier : les concessions et compromissions aux dominants ne reçoivent aucune reconnaissance et aucune modération en retour.

La question de l’auto-défense des organisations ouvrières, paysannes, étudiantes, de sans-logis, des universités, des indiens, des femmes, des LGBT, et donc la question de leur armement, est posée.

L’auto-défense nécessite unité et organisation par en bas, dans chaque localité. Son but n’est pas d’affronter la majorité électorale de Bolsonaro mais de défendre les bastions de la démocratie et de contre-attaquer chaque fois que possible, précisément pour faire douter et effriter cette masse.

Mais affronter les nervis qui vont attaquer, c’est indispensable. Ils ont dit eux-mêmes ce qu’il en est de la question des armes en envoyant la police enlever dans une université une banderole qui disait « Plus de livres et moins d’armes » : pour les livres il va donc falloir des armes.

L’avenir commence par la lutte défensive. Le bilan politique en fait partie. L’avenir commence maintenant.

28-10-2018, 23h45.

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A la veille des élections au Brésil, second tour.

Salvador-de-Bahia_manif-anti-Bolsonaro

Manif anti-Bolsonaro à Salvador de Bahia

Il y a, socialement, trois sortes d’électeurs de Bolsonaro.

Il y a bien entendu les « poupées Barbie », comme on dit au Brésil : toute la bourgeoisie, tout le patronat, soutenus par le Wall Street journal, les latifundiaires et leurs sphères d’influence directe, mais il est évident que ça ne suffit pas.

Il y a aussi les « classes moyennes », à savoir surtout des couches qui soit se sont enrichies, soit ont simplement vu leur situation s’améliorer, durant les années Lula qui sont celles d’une « redistribution » qui fut, en fait, un ruissellement permis par les prix des matières premières et de l’agro-alimentaire dans les années 2000-2008, puis qui voient un gouffre s’ouvrir sous leurs pieds avec la crise et évoluent vers la droite dans le cadre des « affaires de corruption ».

Il y a enfin des couches populaires dans les favelas, passées d’un clientélisme à un autre et que le syndicalisme de masse et le PT n’ont jamais véritablement organisées, parmi lesquelles les communautés catholiques de base sont de plus en plus en plus supplantées par les églises protestantes évangélistes et pentecôtistes.

S’ajoutent sans doute à ces trois couches électorales pas mal de fonctionnaires et, bien entendu, le milieu militaire et policier.

Ce que les bolsonaristes préparent c’est la prise d’assaut des organisations ouvrières, paysannes et étudiantes -CUT, Conlutas, MST, MTST, PSOL …- et les agressions sexistes et homophobes généralisées. 

Ces trois ou quatre couches électorales ne forment une majorité potentielle que par la sidération et la démoralisation dans le camp social ouvrier et paysan, déjà marqué par la défaite qu’a constitué le coup d’État à froid contre Dilma et Lula permis par leur politique et perpétré par leurs alliés  -de ce point de vue, on rappellera qu’avant Hitler le mouvement ouvrier allemand avait subi les défaites de Brüning et von Papen ainsi que celle de la confusion du plébiscite rouge-brun en Prusse et de la grève des transports berlinois fin 32.

L’ambiance est telle que ce second tour n’a rien de démocratique : il se fait déjà, localement, sous la terreur, et nationalement, sous la menace d’un coup d’État et d’émeutes si Bolsonaro n’est pas élu. Cela veut dire affrontement dans tous les cas.

Bien entendu, il faut voter Haddad mais ça ne suffit pas. La question des armes dans les luttes sociales en Amérique latine a été présente, mais confisquée par les minorités éclairées. Aujourd’hui la question des armes doit être posée dans les syndicats de la métallurgie et chez les sans-terres notamment, dans les États du Nordeste où Bolsonaro reste minoritaire électoralement et qui formeraient une poche assiégée, de l’extérieur et, de l’intérieur, par les bandes armées des latifundiaires, s’il est élu. La question des armes doit être envisagée partout, avec des comités unitaires locaux, régionaux, nationaux, préparant la défense contre les bandes armées et militaires.

Il n’y a pas de raccourci, il y a une responsabilité. Non pas pour provoquer, mais pour éviter ou limiter, le bain de sang, résister et contre-attaquer, il faut que les ouvriers, les paysans, les étudiants, aient des armes. L’état d’esprit tourné vers ce combat sera la première arme.

27-10-2018.

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Le crépuscule des Jupiter.

Mardi 16 octobre, quelques heures avant l’annonce de la mise en place laborieuse du second gouvernement Macron/Philippe, 15 perquisitions visaient J.L. Mélenchon, les locaux de la FI et du PG et d’autres dirigeants de ces organisations, mobilisant une centaine de fonctionnaires de police, le tout pour deux enquêtes préliminaires qui, selon une déclaration de la procureure générale de la Cour d’appel de Paris faite quelques jours plus tard, ne justifient toujours pas d’ouverture d’une information judiciaire car « nous n’en sommes pas encore aux indices graves et concordants« .

Qui que ce soit ayant un tantinet de sérieux ne saurait faire semblant de croire qu’un tel déploiement de force en l’absence d’ « indices graves et concordants » n’a pas eu pour le moins l’aval du pouvoir exécutif. Comme l’écrit Paul Cassia, juriste et démocrate, sur son blog de Mediapart le 22 octobre :

« Le plus extravagant est que n’importe quel signalement au parquet concernant n’importe quelle formation politique, qu’il soit totalement farfelu ou paraisse plausible, est susceptible de conduire à de tels effets. Et après cela, on va aller donner des leçons d’État de droit à la Pologne et à la Hongrie … « 

Cette vaste opération policière, assortie de la saisie d’une masse de données personnelles et politiques, est une atteinte claire, grave, et inadmissible, aux libertés démocratiques.

Arrivant après les passe-droits et les provocations de l’affaire Benalla, c’est-à-dire Macron/Benalla, et « coïncidant » avec la nomination d’un nouveau gouvernement consécutive à la crise politique déclenchée par cette affaire, marquée par la démission du ministre de l’Intérieur Gérard Collomb, démission imposée au président que M. Collomb, ne l’oublions pas, avait fait roi, et alors que cette crise n’est en rien résolue, cette scandaleuse opération aurait pu et dû provoquer une réaction démocratique unitaire et large favorisant la mobilisation contre un pouvoir exécutif qui poursuit ses attaques envers les droits sociaux, et contre le régime de la V° République.

Il fallait, en quelque sorte, se battre « à la Jaurès » contre les méthodes illibérales, pour employer un mot contemporain, du président Macron et du pouvoir exécutif.

Quelles que soient les responsabilités des uns et des autres, le fait principal qui, immédiatement, a rendu difficile une telle mobilisation, a été le choix politique de J.L. Mélenchon de ne pas se battre « à la Jaurès », mais … « à la Déroulède » (1) !

Le problème ne consiste pas tant dans la « colère de Mélenchon » amplement commentée, les bousculades, etc., que dans la posture immédiatement adoptée de se présenter comme seule opposition, visée par un quasi coup d’État et appelée à réagir de même, par un petit commando pseudo-insurrectionnel qu’immortalisera la phrase « enfoncez-moi cette porte » (juste avant de découvrir la porte de derrière, porte ouverte qui fut enfoncée). La journée du 16 ne fut pas consacrée à la mobilisation unitaire mais à l’auto-mise en scène de la colère du chef. La suite a montré que ceci n’était pas une réaction immédiate, somme toute humaine, mais bien une orientation politique reposant sur le postulat implicite ou explicite selon lequel la FI serait la seule opposition, et les perquisitions un début de coup d’État visant à l’interdire.

Ce n’est pas relativiser la gravité des attaques antidémocratiques et illibérales de l’exécutif Macron, mais c’est au contraire les comprendre pour pouvoir les combattre, que de réfuter ces deux croyances ayant cour dans la FI et ailleurs.

La FI n’est pas la seule ni la principale opposition. Macron a été élu au second tour contre une Marine Le Pen contre-productive qui a quand même fait 34% des voix et autour de laquelle s’est dessinée une coalition dite « souverainiste » (les guillemets s’imposent car ces forces politiques ne défendent pas la souveraineté populaire et démocratique, mais le rang de l’État impérialiste français). RN, LR et les strates intermédiaires entre eux représentées par Dupont-Aignan, Asselineau, Philippot, Lassalle … forment au total une, ou des, « oppositions » plus nombreuses.

La FI, d’autre part, ne représente pas les 7 millions d’électeurs de J.L. Mélenchon du premier tour, ni même les 500.000 clics qui sont censés valoir adhésion. En réalité, ses velléités répétées de se substituer aux luttes sociales contre Macron et le patronat, et le fait qu’elle ne s’est pas développée en mouvement populiste de masse mais s’est plutôt repliée, laissent planer les plus grandes incertitudes sur ses forces et sa représentativité réelles. Loin d’être la solution au problème des partis de gauche issus du XX° siècle social-démocrate et stalinien, elle en fait partie, elle en est le couronnement.

La veille du jour de ces perquisitions et de l’entrée de M. Castaner place Beauvau, J.L. Mélenchon présentait un « budget », au cas où après les Européennes, le président Macron dissoudrait l’assemblée. Il s’efforçait par là de présenter une perspective politique qui, si on l’explicite, consisterait donc à être à partir de mi-2019 le premier ministre de cohabitation d’Emmanuel Macron. Sous le verbiage, nous n’avons pas du tout affaire là à une radicalité démocratique, voire révolutionnaire, à l’encontre de cet exécutif illibéral ! – et l’on notera que la tonalité respectueuse et mielleuse de l’entrevue Mélenchon/Macron à Marseille voici quelques semaines, s’explique donc elle aussi par une orientation politique plus que par les fluctuations d’un tempérament.

Emmanuel Macron ne saurait ne pas avoir compris le peu de danger réel pour lui que représente une telle « opposition », présentant en outre l’avantage de cristalliser des énergies convaincues que là est la radicalité !

Alors pourquoi ces perquisitions ? Leurs conséquences, du fait de l’orientation politique de J.L. Mélenchon et de la FI, s’avèrent plus défavorables à ceux-ci qu’au président. Ne croyons pas pour autant que, si elles n’étaient pas un coup d’État contre la FI, elles auraient été pensées comme le piège dans lequel elle s’est précipitée : ce serait assurément prêter trop de prescience à Emmanuel Macron. N’est pas habilement machiavélique qui veut. Après l’affaire Benalla, qui n’est pas terminée, les démissions de Hulot et de Collomb, l’Elysée ne brille pas par ce sens jupitérien de la manœuvre qui lui fut prêté un jour, voici longtemps. Jupiter est devenu Manu et ce n’est pas le cri prudhommesque « enfoncez-moi cette porte » qui peut modifier cet état de fait.

Entre le jeune Bonaparte et le vieil aspirant, il y a même comme un effet de miroirs, et si la baisse sondagière de l’un peut sembler faire remonter l’autre, le véritable fait significatif est que leurs baisses deviennent conjointes : tant il est vrai que contre un César ce n’est pas d’un autre César mais de sa propre organisation, de sa propre unité, de sa propre démocratie, qu’a besoin le peuple des luttes sociales.

Ni coup d’État pour en finir avec une terrible force populaire d’opposition, ni manœuvre habile pour inciter celle-ci à se lancer dans une fuite en avant solitaire, les perquisitions du 16 octobre sont sans doute, tout simplement, et de manière plus conforme à l’état actuel de l’exécutif, une bévue, comme l’avaient déjà été les faveurs faites à M. Benalla. Pas de complot, donc, ni d’un exécutif aux abois devant la FI, ni d’un exécutif triomphant, car il n’est ni l’un ni l’autre, mais une bévue. Une bévue du parquet de Paris et l’on peut, en ajoutant que l’exécutif ne pouvait pas ne pas avoir donné son aval, suivre à nouveau la sobre analyse juridico-politique de Paul Cassia :

« En décidant de diligenter des perquisitions au domicile de M. Mélenchon, de son parti et de ses proches, le parquet de Paris n’a probablement pas commis d’irrégularité (la question du déroulement de ces perquisitions devant être réservée) ; il a certainement commis une immense maladresse, sinon une erreur voire une faute, sur le terrain des principes républicains. »

Ajoutons qu’une telle bévue, une si grande maladresse, une aussi grave faute, aurait pu et dû permettre une campagne massive dans l’opinion publique démocratique, discréditant ce gouvernement, enfonçant un peu plus ce pouvoir exécutif, ouvrant la voie aux luttes sociales dont l’engouffrement dans la brèche de la crise du régime est indispensable à toute issue réellement démocratique.

Le moment précis où la réaction de J.L. Mélenchon et de la FI se tourne définitivement en obstacle frontal contre toute campagne démocratique, alors que celle-ci était oh combien nécessaire, se situe deux jours après, le jeudi 18 octobre, lorsque France info et Mediapart publient des reportages sur les motifs juridiques des dites perquisitions (lesquels, répétons-le, ne les justifiaient pas, ni juridiquement, ni politiquement).

Il n’y a pas, à vrai dire, de grandes surprises dans ces « révélations ». Officieusement, il était en effet facile de deviner le processus dont J.L. Mélenchon s’est rendu lui-même victime, fournissant des matraques pour se faire battre, et expliquant sans doute, psychologiquement, une grande partie de son grand énervement : Sophia Chikirou semble avoir notoirement prospéré en même temps que la campagne des présidentielles, en ayant à la fois une place dans le staff politique dirigeant cette campagne et celle de patronne de la principale entreprise de com’ répondant aux commandes de celle-ci. Quels que soient ses rapports privés avec le chef, qui ne regardent personne, il est évident que son statut d’intouchable, qui se prolonge jusqu’aux affres juridico-financiers du Media, lui a été conféré par ce dernier.

Laissons de côté tout commentaire sur la vie privée des gens et les éventuelles atteintes à celles-ci, et contentons-nous d’une appréciation politique : les mœurs d’une ligue plébiscitaire, se présentant comme dépassant les partis bureaucratiques alors qu’elles rompt en fait avec toute pratique de partis démocratiques, ne peuvent que conduire à ce genre de phénomène de cour, de camarilla, ou quelque nom qu’on lui donne – une micro société du 10 décembre, pour parler comme Marx, pâle écho il est vrai, des frasques de celle qui est au pouvoir !

Des organes de presse et des journalistes d’investigation ont donc diffusé des informations à ce sujet, Mediapart y rajoutant l’info sur les « 12.000 euros en liquide » trouvés lors d’une des perquisitions. Il est vrai que la publication de ces précisions tombait mal à la fois pour la défense de la FI et pour inciter, s’il était encore possible, celle-ci à répondre à l’agression par une démarche démocratique et large. Mais peut-on, en quelque circonstance que ce soit, exiger qu’une information portant sur des questions publiques soit tenue sous le boisseau ? Non.

Il était pourtant possible à la formation politique frappée quasi ouvertement et assez outrancièrement par l’exécutif, et présentée comme « première force d’opposition », de rassembler largement contre ce régime, pour la démocratie, et, ainsi – de gagner.

A partir du jeudi matin 18 octobre cette formation est partie en guerre. Contre qui ? Contre Macron ? Non, contre « Plenel » et « Arfi » (le même Fabrice Arfi qui quelques jours plus tard signe un article accablant sur le rôle de la France au Ruanda en 1994, serait donc un agent du pouvoir ! ?). Mais ce tournant contre « le parti médiatique » à vrai dire n’était pas un tournant ; c’est le naturel qui s’affiche. C’est bien avant le 18 octobre que l’on peut voir ou lire des vidéos et interventions où l’on cherchera en vain, non seulement des mots ou expressions tels que « patronat », « capital » ou « V° République », mais même … « Macron », tout simplement. Par contre « les médias », « l’oligarchie », « l’élite », sont abondamment brocardés.

C’est, il faut le dire, un langage à la Trump. Or, on ne combat pas des pratiques illibérales par une rhétorique illibérale. L’ennemi n°1 serait donc Mediapart et pas la V° République. Cerise sur le gâteau, BFM serait tout de même préférable à « Mediapart » puisque Mme Chikirou a pu s’y exprimer, expliquer que ses tarifs de patronne de com’ sont des tarifs normaux et mêmes modiques, que ses émoluments ne sont que le quadruple de ceux d’un simple salarié, ce qui est bien généreux, ne rien dire sur ses profits d’actionnaire, et signaler qu’elle est « géniale » et très demandée pour plus de contrats dans le monde entier vu qu’elle est « internationaliste ». Cette rhétorique patronale du type le plus naïf est amplement relayée par des « insoumis » sur les réseaux sociaux.

Même lorsque la dénonciation d’E. Macron revient dans les propos de J.L. Mélenchon, certes toujours en seconde ligne par rapport au « parti médiatique » et à « l’oligarchie » mondialisée, c’est d’une manière qui reste ambiguë : il fustige « la Macronie » plus que le régime et déplore, qu’ « entrée en agonie« « elle veut nous faire payer à nous cette agonie« . C’est là reconnaître à sa manière la combinaison entre la chute de l’image du président en place et la sienne propre.

Bref, la possibilité d’une grande et vraie riposte démocratique nécessaire a été sabotée et la manière dont les chefs de la FI, et leur communicante en chef, se défendent, fait craindre pour eux tant elle est contre-productive. Rappelons d’ailleurs que le Phi, la FI, le quinoa, les hologrammes … sont des créations made in Chikirou. Le raidissement dans la dénonciation de Mediapart, des autres forces classées à gauche, des médias, des comploteurs de l’oligarchie, qui a donné le ton des réactions « insoumises », traduit sans doute un repli, mais un repli qui réaffirme les valeurs fondatrices, populistes, en rupture avec le mouvement ouvrier et les traditions démocratiques, de ce mouvement, cela au moment précis, notons-le, où le rapprochement des derniers partants du PS, Maurel et Lienemann, allait de pair avec quelques infléchissements dans les discours du chef vers un registre plus « gauche traditionnelle ». Bien qu’ils ne soient apparemment pas dans le premier cercle de la cour au moment actuel, c’est l’orientation, ou plus exactement la culture et la psychologie sociale, des Georges Kuzmanovic et des François Cocq, c’est-à-dire la ligne national-populiste, qui constitue le socle autour duquel on fait bloc, dans les faits, à la FI.

Ce sont là de mauvaises nouvelles, bien qu’elles ne soient pas surprenantes. Car en se repliant sur ses habitus « populistes », la FI fait office de centrifugeuse siphonnant et éparpillant les forces de la gauche cassée, qu’il faudrait regrouper sur une assise de lutte sociale et de rupture démocratique ferme. Ces lignes sont écrites à la veille de la fort possible élection du fasciste Bolsonaro au Brésil. Tout vide politique et social est rempli tôt ou tard. Le succès souterrain, mais populaire, d’un appel d’extrême-droite lancé sur les réseaux sociaux à manifester contre la hausse des prix des carburants en témoigne. N’oublions jamais que la conjonction entre la crise de l’exécutif macronien de la V° République, et le Phi-circus en lieu et place de l’unité pour la démocratie, peuvent conduire à ouvrir une voie à l’autre option illibérale du capital.

VP, le 27/10/2018.

Note 1 : Paul Déroulède (1846-1914), militant de la droite nationaliste, fondateur de la Ligue des Patriotes, fut l’incarnation du chauvinisme et du revanchisme le plus criard après la guerre franco-allemande de 1870.

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BRÉSIL, DES PLEURS AU COMBAT.

Sous nos yeux, à des milliers de kilomètres, pour la première fois de l’histoire récente, un régime fasciste arrive au pouvoir. 

Oui, sous nos yeux, car les moyens de communication actuels permettent de voir en direct ce qui se déroule au Brésil, certes de manière confortable, derrière un écran ou à travers une discussion par messagerie, mais de voir cependant. 

L’armement des masses, ou d’une avant-garde, a toujours fait bander quelques gauchistes en manque de sensations, bien installés dans leur confort petit-bourgeois. Mais le temps de fantasmer est terminé.

Aujourd’hui, il y a des hommes et des femmes armés, en milices, dans les rues brésiliennes. Aujourd’hui, les agressions physiques se multiplient contre les militants ouvriers et paysans, et on ne saurait oublier la mort prémonitoire de Marielle Franco. Aujourd’hui, Bolsonaro appelle clairement à la violence contre les « rouges ». Aujourd’hui, ce n’est plus un danger, c’est un fait qui va s’amplifier.

Bolsonaro peut s’appuyer sur les pouvoirs économiques, mais aussi sur la légalité bourgeoise, l’État et ses organes, police, justice, armée. Cette dernière est déjà dans la transition vers le fascisme. Une masse de brésiliens et de brésiliennes déclassés sont à ses côtés, et les militaires, la base de l’armée, lui sont acquis.

Largement en avance dans les sondages, en tout cas largement en tête au 1er tour, fort de ses soutiens y compris dans le milieu people (footballeurs par exemple), le fait est que quelque soit le résultat du second tour, pour lequel nous devons souhaiter qu’il porte Haddad en tête, le mal est déjà là. Et il ne disparaîtra pas par un vote. Car, dans tous les cas, les partisans de Bolsonaro, l’armée, sont certainement déjà prêts à imposer son pouvoir. Quel rapport de force y aurait-il s’il n’était pas élu ? Y aurait-il des résistances dans l’État ? Ce sont là les questions ouvertes. S’il est élu, l’affaire est réglée…

Au même moment, il semblerait qu’il existe dans le mouvement ouvrier et paysan, surtout dans ses directions, un certain état de sidération, et peut-être une incompréhension. Un refus des directions d’envisager les moyens de résistance ? Une faiblesse organisationnelle ? Poser ces questions et établir des faits n’est pas faire la leçon au peuple brésilien, mais analyser la situation. Il faut bien comprendre que c’est l’action de notre camp social au Brésil qui seul désormais conditionne l’avenir du pays. Et dans ce cadre, dans l’état de développement du camp ennemi, la résistance armée apparaît bien comme la seule solution (sauf à prier Dieu ou espérer des interventions étatiques extérieures ? De quel régime progressiste ? Je ne vois pas).

Et là arrive notre responsabilité. L’état du combat internationaliste au niveau mondial est de notre responsabilité. La crise du mouvement ouvrier en France et ailleurs, et l’impensé de l’internationalisme en 2018, ont ici leur conséquence. Pendant que certains s’inquiètent de la crise de notre souveraineté nationale ou veulent en finir avec le mouvement ouvrier, sommes-nous capables d’organiser la solidarité avec le peuple brésilien ? Le dernier rassemblement parisien du samedi 20 octobre a rassemblé quelques centaines de personnes, quelques intervenants – seulement – ont appelé à soutenir le vote Haddad (c’est pourtant un minimum !), et aucune feuille de route n’a été proposée. Il s’agissait, parait-il, d’un rassemblement se voulant « festif »…

La question est donc : sommes-nous capables, dans l’unité, en France et au niveau international, d’organiser la solidarité avec le Brésil ? Une solidarité qui ne reste pas dans l’entre-soi militant mais mobilise les masses et, en même temps que nous menons la bataille contre Macron en France, pas à la place, en même temps. Une solidarité qui dit clairement la situation : nous sommes avec  le Brésil ouvrier et paysan, pour l’écrasement des bandes de Bolsonaro et la défense de la démocratie et du mouvement ouvrier PAR TOUS LES MOYENS NÉCESSAIRES !

AM, le 26-10-2018

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La bête est blessée, mais elle continue de frapper, par Robert Duguet

S’il faut caractériser la situation politique, on peut dire que le régime continue de se décomposer, offrant un spectacle pour le moins pitoyable, tandis que ceux d’en bas n’ont pas les armes pour intervenir au niveau de l’État, même si les mobilisations locales ou par secteur de productions sont constantes. Les appareils continuent la valse des journées d’action, mais déjà le contenu que prend la mobilisation, par exemple celle des retraités dans la rue, dirige ses coups contre Macron, lui exprime sa haine et porte l’exigence qu’il disparaisse. C’est dans ce contexte global qu’il faut resituer les deux récentes affaires : celle qui vise le chef de la France Insoumise, Jean Luc Mélenchon et celle qui aboutit à la démission de Pascal Pavageau, secrétaire national de la CGT-Force Ouvrière. Toute la politique de Macron, depuis l’affaire de sa milice privée Benalla, qui a abouti à l’éclatement du gouvernement par la démission du ministre de l’intérieur Gérard Collomb, vise à casser toute recomposition contre lui : cela commence par la provocation policière assistée par les hommes de main de l’Elysée contre la manifestation ouvrière du 1er mai. 

Perquisition chez Mélenchon…

La perquisition au domicile de Jean Luc Mélenchon, et dans les locaux de FI et du PG, doit être appréciée de ce point de vue : quoiqu’on pense des dérives populistes du chef de la FI et de sa politique en général et de la façon dont il a mis en scène médiatiquement sa réaction, c’est une opération qui vise celui qui, aux yeux de Macron, est son principal opposant, disons côté gauche. Toutefois l’opération révèle aux yeux de tous, que Jean Luc Mélenchon, a lui aussi mis les doigts, ou pour le compte de ses proches, dans le bocal de confiture : les premiers éléments d’enquête, livrés par le journal Mediapart, s’ils déclenchent l’ire du « leader maximo », n’en sont pas moins incontestables. Madame Sophia Chirikou, avec qui il entretient une relation privée de longue date, est une « communicante », qui pendant le temps de la campagne présidentielle de 2017, s’est attribuée une rente de situation de 15 000 euros par mois : c’est de l’argent public. Dans le contexte actuel, où les gens d’en bas se battent contre la mise en pièce de leurs acquis, le « dégagisme » va aussi frapper Jean Luc Mélenchon. 

Rien ne va plus à Force Ouvrière ?

En fait rien n’allait plus déjà à Force Ouvrière lors de son récent congrès : l’engagement de Jean Claude Mailly dans les réformes de Macron avait mis la confédération au bord de l’éclatement et le compromis boiteux, minimisant le désaveu de Mailly, passé entre les différentes forces politiques existant dans l’appareil syndical, n’a en rien réglé la question de l’unité pérenne de la confédération. Il a suffi que « le Canard enchaîné » révèle l’existence d’un fichier interne listant les préférences politiques ou la vie privée de cent vingt-sept responsables de fédérations et d’unions départementales, assorti de qualificatifs injurieux, pour que la division reprenne de plus belle. Ce type de liste, pour ceux qui ont milité quelque peu dans une organisation politique ou syndicale – on peut par ailleurs ne pas être d’accord – est monnaie courante. C’est roupie de sansonnet ! L’offensive politique vise à déconsidérer FO, comme d’ailleurs la CGT, pour les élections professionnelle de décembre 2018, afin que la CFDT, qui est apparue dans les derniers conflits sociaux – notamment ceux autour de la loi El Khomri et des ordonnances Macron contre le droit social – comme une organisation de jaunes, soit majoritaire. Il y avait un danger pour l’exécutif : l’élection de Pascal Pavageau, soutenue par le POI lambertiste, mettait la barre à gauche pour sauver la confédération. En même temps, de fait c’est la question de l’unité avec la CGT qui était posée. Au-delà le cauchemar pour Macron de l’unité des confédérations CGT et CGT-FO contre sa politique, voire de la réunification dans une CGT unique et démocratique, resurgit. 

Congrès du PCF, quelle orientation ?

Le texte porté par Pierre Laurent, appelée « base commune », non seulement n’a pas obtenu la majorité absolue, mais est arrivé derrière celui défendu par le député du Puy-de-Dôme, André Chassaigne. Ce texte alternatif a obtenu 42% contre la «base commune» arrivée avec 4 points de retard (38%). Fait à remarquer : le troisième favorable à un rapprochement avec Jean-Luc Mélenchon, est arrivé loin derrière. Les responsabilités du leader de FI dans l’éclatement du Front de Gauche, de même que sa radicalisation sur une ligne populiste pèse lourd dans la conscience des militants communistes. A juste titre d’ailleurs. Toutefois la stratégie de Chassaigne s’inscrit essentiellement dans le cadre d’une candidature autonome et ce, en prévision des élections présidentielle de 2022. Il est il ne met pas en cause les institutions de la Vème république. Or, une nouvelle fois, on en revient à la nature de ces institutions : elles ont été fabriquées pour légitimer un Bonaparte élu au suffrage universel direct, par nature elles sont faites pour détruire le mouvement ouvrier organisé. Le PCF n’a aucune chance de survie sur cette orientation. Le PS y a perdu son âme. Clémentine Autain explique «c’est un repli identitaire sur le parti, net, clair et franc». Et Eric Coquerel ajoute : «Pierre Laurent avait une ligne opportuniste qui partait un zigzag. Il n’avait pas de fil à plomb et sa priorité, c’était de sauver l’appareil de son parti». Toutefois ces critiques sont assises sur la même contradiction. Jean Luc Mélenchon fait le calcul que Macron ne peut plus tenir jusqu’en mai 2022 et donc qu’il  faut le sanctionner aux européennes de juin 2019 : mis en minorité le président dissoudrait  la chambre. Que ferait alors le « leader maximo », s’il apparaissait comme l’opposition loyale à Macro ? Deviendrait-il le premier ministre dans le cadre d’un gouvernement de cohabitation ?

Mon camarade Vincent Présumey ajoute dans des notes politiques récentes :

« …Observons encore que la crise politique se répercute dans toutes les organisations. La FI ayant passé pour l’issue politique est la première concernée. Car en occupant à peu près 12% du paysage électoral elle n’est en fait non pas une issue, mais un bouchon : un obstacle à toute issue réelle. La « grande France Insoumise » populiste, nationale et populaire (rêvée par les « Italiens » du site La Sociale ! ), n’a pas vu le jour. Soyons francs, c’est tant mieux ! Du coup revient envers et dans la FI toute ces vieilles histoires qu’elle avait prétendu ostraciser pour les siècles des siècles : front populaire, union de la gauche et toutes ces sortes de choses ! – c’est cela qui permet que viennent s’y accoler les Maurel et Liennemann, après avoir évité tout au long de la législature Hollande que leur « fronde » ne le renverse. Ce n’est pas là une scission, c’est une tentative de transfert d’allégeance, et la première conséquence n’est pas la renaissance d’une sorte de PS à l’ancienne, ni d’un front populaire, mais la méfiance et les interrogations de la base militante de la FI formée dans la détestation fétichiste de tout ce qui peut venir du PS. Lequel PS est en effet mal en point, sauf que sa situation n’est pas fondamentalement modifiée par les derniers départs en date. Enfin, le vote interne au PCF, sur un peu plus de 30 000 votants, a désavoué sa direction, exprimant, sans qu’une ligne politique n’émerge, la volonté de ses membres d’exister comme parti, ni plus ni moins. »

Toutefois je ne suis pas certain que le danger de la grande France insoumise, populiste et cocardière, soit écarté : au-delà de la personnalité de Mélenchon et de son cursus vers la « magistrature suprême », la lutte des classes continue. Les hommes font l’histoire, dans des conditions précises, mais in fine, ils font l’histoire. L’Italie est aujourd’hui un laboratoire d’expériences qu’il faut analyser précisément : le mouvement ouvrier y a été très puissant et le PCI était sur l’échiquier européen une force politique importante: la ligne du compromis historique avec la Démocratie Chrétienne a été au bout de sa logique mortifère pour le communisme. Le mouvement ouvrier italien est globalement détruit. L’accord entre le parti « gazeux » de Pépé Grillo, où coexistent des forces sociales politiquement hétéroclites avec les fascistes des ligues du nord, ouvre une situation de tous les dangers : à ce propos il faut condamner sans appel les militants de l’extrême gauche française, et cela ne concerne pas seulement les Italiens de « la Sociale » Jacques Cotta et Denis Collin, qui voient une ouverture intéressante dans le gouvernement Salvini contre l’Union Européenne. Cette extrême gauche-là marche dans les pas de Marcel Déat et de Jacques Doriot… La France n’est pas à l’abri de cette dérive. Sans construction d’une alternative anticapitaliste, qui s’affirme à la fois dans un mouvement d’ensemble pour débarquer Macron, mais surtout pour poser la question du pouvoir constituant, d’une nouvelle république redéfinissant les règles du contrat social, la dérive continuera vers une solution à la Salvini.

Sous le masque de l’insoumission, ou d’une volonté de revenir à une logique électoraliste d’union de la gauche, ou encore d’une renaissance autonome du communisme à la Chassaigne, tous sont accrochés au radeau de la méduse, à l’épave de la 5ème république qui n’en finit pas de prendre l’eau… 

Cette situation ne peut pas durer bien longtemps et les termes de l’alternative sont là.

RD, 23-10-2018.

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