Le mémorandum paraphé par Trump à Versailles le mercredi 17 juin officialisait la tenue de négociations permanentes entre Téhéran et Washington, dont il y a fort à parier qu’elles avaient commencé avant et ne se sont jamais interrompues, et, surtout, il étalait la réalité, non pas exactement d’une victoire iranienne, mais d’une défaite étatsunienne, dont je résumais ainsi les termes principaux dans un article du 21 juin :
« Les 14 points commencent par proclamer la « fin de la guerre », y compris au Liban, établissent la reconnaissance mutuelle entre l’impérialisme américain et la République islamique, annoncent un accord final dans 60 jours, la fin du « blocus » d’Ormuz avec un flou qui laisse ouvert la possibilité d’un péage cogéré par Téhéran et Washington, la fin des sanctions et une aide des Etats-Unis à l’Iran de 300 milliards « au moins », moyennant la promesse de Téhéran qu’il ne « produira jamais d’armes nucléaires », la version diffusée par Washington ajoutant qu’il y aurait une « dilution isotopique de l’uranium enrichi sur site sous supervision de l’AIEA ». En attendant que tout ceci soit fait « dans les 60 jours », le statu quo est maintenu mais avec la possibilité immédiate pour l’Iran d’exporter ses hydrocarbures.
Sur le papier, c’est encore plus qu’une victoire iranienne, c’est l’instauration affichée d’une coopération dans laquelle l’impérialisme US assiste et étaie la République islamique. »
Comprenons bien que le fait que la guerre se poursuive en même temps que la coopération contre-révolutionnaire Iran/Etats-Unis, certes contradictoire, est bien réel. Washington et Téhéran, Trump/Vance et les « Gardiens de la Révolution », sont fondamentalement d’accord sur les quatre points suivants.
Premièrement, leur hostilité et leur peur envers le mouvement propre des peuples, à commencer par les peuples d’Iran. La répression terrible de début 2026, effectuée sous la protection de Trump, se poursuit et vise les femmes, les syndicalistes, les jeunes, les minorités nationales (kurdes, turkmènes, arabes, baloutches). Trump et Netanyahou ont permis, en assassinat Khamenei, un renouvellement du personnel dirigeant iranien, et dans la mesure où ils ont momentanément envisagé de remplacer celui-ci, c’était par la monarchie ou par Amadinejad, le plus antisémite des présidents iraniens depuis 1979, mais précisément celui sur lequel ont misé Netanyahou et le Mossad !
Deuxièmement, cette hostilité et cette peur s’étendent à tous les peuples de la région, aux Kurdes comme aux Palestiniens, dont le régime iranien, antisémite et par là « antisioniste », n’a strictement rien à faire.
Troisièmement, les développements depuis le 28 février 2026 ont montré un autre point d’accord, conflictuel non au niveau de son principe mais de son application : le détroit d’Ormuz doit désormais être payant, ce qui fait augmenter les factures énergétiques et agrochimiques au profit des Etats-Unis comme de l’Iran – et ce dont aurait aussi dû profiter la Russie, mais la manière ukrainienne de faire la guerre pour laquelle le peuple ukrainien manifeste en ce moment même a neutralisé ces profits-là !
Washington et Téhéran pulvérisent donc ensemble les traités instaurant un droit maritime international et définissant les partages de zones économiques exclusives (convention de Montego Bay, contemporaine de la mise en place de l’Organisation Mondiale du Commerce, rédigée en 1982, reconnue par l’ONU et ratifiée en 1994, mais pas par les Etats-Unis).
C’est Téhéran qui a donc apporté à Trump la contribution la plus notable à la mise en place d’un nouveau désordre commercial mondial à coup de tarifs douaniers !
Last but no least et quatrièmement, Téhéran et Washington sont d’accord … pour se faire la guerre, étant entendu que Washington ne peut ni ne veut détruire l’Etat des mollahs et, de plus en plus, des « Gardiens de la révolution ». Cette guerre sert aussi à jauger, mesurer et négocier si possible les rapports de force entre impérialisme américain et impérialismes chinois et russe, beaucoup plus, désormais, que la guerre russe contre l’Ukraine, dont la dynamique révolutionnaire (que n’a pas la guerre Etats-Unis et Israël versus Iran) est dangereuse aussi bien pour Moscou et Beijing que pour Washington.
Les obsèques de Khamenei, utilisant les lieux sacrés chi’ites y compris irakiens, ont été l’occasion d’une manifestation de fausse unité nationale et de puissance du régime iranien, pendant laquelle, le 7 juillet, des frappes iraniennes contre des pétroliers ont visé à rappeler que l’accord de cessez-le-feu donne à l’Iran le droit de gérer le trafic dans le détroit d’Ormuz et le golfe arabo-persique, suscitant des représailles américaines et une nouvelle escalade, avec le même scenario de bombardements US sur l’Iran et d’attaques iraniennes sur les monarchies arabes, Oman compris, et jusque sur la Jordanie, ainsi que contre des organisations kurdes en Irak.
Les bombardements américains détruisent des infrastructures (ponts, centrales électriques …) et tuent des civils, s’étendant jusqu’au port de Chabahar, qui est au-delà du golfe et donne sur l’océan Indien, servant de débouché à l’Afghanistan, voire à l’Ouzbékistan, et dans lequel l’Inde a investi. Le détroit d’Ormuz est donc à nouveau bloqué et les prix du pétrole repartent à la hausse à fond.
Selon Trump, la guerre a repris. Mais nul doute que les négociations continuent et que le partage du détroit et du golfe en est devenu l’un des points cruciaux.
Le partage des gains du brigandage dans le détroit, la nécessité pour les dirigeants iraniens (et leurs luttes intestines) de réaffirmer leur « autorité », et la posture délicate de Trump dont tout le monde sauf lui estime qu’il a « perdu la guerre », expliquent cette reprise des hostilités aéronavales, reprise qui, répétons-le, ne modifie pas le cadre fondamental d’une coopération contre-révolutionnaire conflictuelle.
Guerre et cessez-le-feu sont ici les deux faces de la même médaille contre-révolutionnaire et les négociations permanentes se poursuivent dans l’une ou dans l’autre.
Entre les deux pouvoirs, c’est Trump le plus en difficulté, car lui ne vient pas de massacrer des dizaines de milliers de manifestants (ce n’est pas faute d’en rêver). Jeudi 16 juillet, Trump a étalé ce qui le turlupine : reprenant ses délires sur les ingérences chinoise et vénézuélienne qui l’aurait fait perdre en 2020, il a dénoncé les millions d’étrangers illégaux qui, selon lui, votent (et votent contre lui), et a jeté par avance la suspicion sur les élections législatives du 3 novembre prochain, aggravant le risque de faire de ce scrutin, qu’a priori il a perdu à plate couture, un affrontement militaro-policier (ce à quoi les Démocrates ne sont absolument pas préparés) dirigé contre le peuple américain, dont l’enjeu serait la destruction ou le rétablissement des libertés démocratiques conquises en 1776, par la guerre de Sécession, les grèves des années 1930 et le mouvement des droits civiques des années 1960.
Le champ de bataille principal se déplace vers le centre.
VP, le 18/07/26.