Mardi 9 juin dernier, Aplutsoc a eu une visio avec le camarade wallon Selim, l’un des initiateurs du mouvement d’organisation des parents d’élèves belges en soutien et prolongement de l’importante vague de grèves et de lutte que connait tout le système scolaire en Wallonie et à Bruxelles, à une échelle nationale donc (la Flandres malgré son imbrication dans la Belgique avec Bruxelles et la Wallonie, constituant une autre nation). Nous le remercions de son intervention à la fois vivante, et même passionnée – et passionnante- sur ce qui constitue un mouvement de fond, une lame de fond de toute première importance, et nous essayons dans cet article, à partir de nos notes, d’en restituer une partie de la substantifique moelle.
Des forces réactionnaires sont au pouvoir en Belgique, que l’on peut clairement situer dans l’axe Trump/Poutine, et dans le cas de la Wallonie, le MR, Mouvement Réformateur, parti bourgeois traditionnel, est aujourd’hui en pleine dérive trumpienne. La Fédération Wallonie Bruxelles (FWB) ou Communauté Française de Belgique est actuellement gouvernée par une alliance de ce parti et des Engagés, l’ancienne démocratie chrétienne en pleine recomposition. Les forces de gauche, dans l’opposition, comportent le vieux PS, les Ecolos et un parti qui s’est fortement développé, un peu par défaut, dans le monde ouvrier ces dernières années, le PTB (Parti du Travail de Belgique), de moule stalinien et confronté à des problèmes inédits avec ses adhérents et ses élus depuis qu’il a des positions institutionnelles.
Si le système institutionnel belge dépayse complétement des militants français habitués à la centralisation et, comme nous, à la recherche de l’offensive sociale et politique contre le pouvoir central, et offre une sorte de toile d’araignée dans laquelle on peut se perdre mais qui comporte aussi bien des brèches possibles, la nature des réformes « libérales », ou illibérales d’ailleurs, s’attaquant au système scolaire, faisant suite à des mesures graves contre les retraites et contre les droits des chômeurs, ne peut, elle, nous étonner, chantant une musique que nous connaissons aussi.
Mais en pire : la mesure phare du projet de « décret-programme », exclusivement et ostensiblement motivé par des nécessités d’ « économie » et de « remboursement de la dette », est une hausse de deux heures du temps de travail des enseignants, de 22 heures de cours hebdomadaires à 24, sans hausse de salaire !
D’autres mesures équivaudraient, en France, à des attaques contre les Réseaux d’Enseignement Prioritaire et à des mesures du type « choc des savoirs ». Les aides aux cantines sont rabotées, les droits d’inscription des étudiants (le « minerval ») fortement augmentés, etc. Une charge tout azimut qui frappe avant tout les plus pauvres, et qui intervient après que la Belgique ait connu de grandes journées d’action syndicales contre les précédentes mesures visant les chômeurs et les retraites. Et des négociations officielles, mais tronquées et trompeuses, avec les organisations syndicales.
« Jusque-là, tout va bien » (pour les dominants) – avec des limites toutefois car les manifestations contre les premières mesures anti-sociale du gouvernement « Arizona », sans aboutir, ont montré la puissance sociale potentielle, formant en somme le préambule de ce qui se passe à présent.
L’irruption du nouveau se produit en mars 2026 et prend justement le nom de Mars Attacks, référence à ce vieux film de SF humoristique. Ce sont des collectifs de profs, nullement antisyndicaux mais constitué en dehors et à côté des syndicats, qui disent à ceux-ci qu’ils peuvent négocier ou faire semblant, mais que l’important c’est que s’organise de manière horizontale le réseau de celles et ceux qui disent tout simplement « NON», exigent le retrait, et qui, pour leur part, ne s’engageront dans aucune négociation.

De 23 écoles au départ, le réseaux Mars Attacks en regroupe maintenant des centaines (sur un peu plus d’un millier, donc sans doute la majorité à présent), en ayant appliqué le principe de considérer qu’une école, un établissement ou une « académie » (les écoles communales optionnelles telles que les conservatoires, etc., attaquées elles aussi), fait partie du réseau quand la majorité des personnels qui y travaille s’est réunie pour y adhérer.
Mars Attacks a instauré au printemps une ambiance de grève active associant le plus de monde possible, même quand il n’y a pas grève mais des actions diverses cherchant à affirmer la volonté collective, à impulser des discussions et à faire parler les médias.
C’est à partir de cette cassure qu’il y a une lame de fond. La référence à Mars est puissante. Elle signifie : nous sommes, par rapport à vous – les institutions, le MR, et aussi dans une certaine mesure les directions des syndicats dont les mêmes personnels sont membres – nous sommes les Martiens. Mais au fond, nous sommes la réalité. Les Martiens sont les Terriens !
Le récit de Selim nous a fait saisir le développement vivant, et les contradictions, d’une irruption de l’auto-organisation par vagues successives d’élargissement, faisant qu’à présent, le noyau de Mars Attacks, car le réseau horizontal a quand même un noyau politisé étroit, se trouve à son tour largement débordé, avec quelques tensions que l’on sent sur les itinéraires de manifs par exemple.
En effet, la mise en mouvement des personnels a été suivie de celles des élèves, l’équivalent des lycéens en France, dans une large mesure semble-t-il aussi des collégiens, et des lycéens professionnels, l’entrée en mouvement massif des étudiants semblant ne se faire que maintenant.
Les jeunes s’organisent avec une rapidité foudroyante, fonctionnant avec leurs portables, réinventant « en temps réels » les tactiques de regroupement-dispersion dans la rue pour tromper la police, formant des piquets mobiles que les profs, mais à un rythme plus lent, avaient initiés.
Là-dessus, Selim lui-même et quelques autres ont lancé Parents Attacks et ont été saisis par un succès foudroyant, des milliers de personnes rejoignant des groupes Facebook qui débouchent, il faut le préciser, sur des rencontres « réelles » avec une inventivité croissante dans l’élaboration des pancartes, des mots d’ordre, et dans la discussion qui part sur l’école et la société qu’il nous faudrait.
Profs, élèves, parents : c’est progressivement, mais de moins en moins lentement, donc de plus en plus vite, toute la société qui s’ébranle par elle-même. C’est un mouvement qui, comme tout vrai mouvement de classe, construit et procure confiance et conscience, simultanément. Et donc les différentes strates se brassent dans l’action.
Ainsi, voici quelques jours, à Spa, dans la région de Liège, une élève de 15 ans demande à Parents Attacks comment lancer le mouvement, faire une réunion, rassembler tous les élèves, etc. Et c’est de là que partent grève et mobilisation des écoles et établissements de la ville, qui entrent tous dans la danse en une journée.
Le jeudi 4 juin, le mouvement s’est centralisé à Bruxelles vers le parlement où le décret-programme devait être soumis à discussion et vote. Si les 3 représentants PS, Ecolo et PTB se sont bien comportés dans cette affaire, les dirigeants MR et Engagés ont violé les règles parlementaires en imposant une procédure accélérée qui n’a aucun précédent, et pas de fondement légal. Et dans le même temps les violences policières se sont déchainées en ciblant les jeunes dans et autour, et surtout après, l’énorme manif de dizaines de milliers de participants. C’était une manif organisée par en bas, sans défilé ni cortège mais ceinturant la « zone neutre » de Bruxelles où se trouvent le parlement et le palais royal, conduisant la centrale chrétienne des employés à délivrer de nombreux préavis de grève, au delà de l’enseignement.
Ainsi, devant l’irruption des larges masses, le pouvoir veut passer en force et jette aux orties ses anciennes normes constitutionnelles et réglementaires.
A la suite des évènements du 4 juin, Selim nous a fait ressentir une relative désynchronisation entre Bruxelles et toutes les villes, bourgs voire villages de la Wallonie. Le décret-programme a été adopté. Bien que des procédures judiciaires soient engagées pour le faire annuler en raison de la procédure irrégulière, la mobilisation désormais exige l’annulation et la non-application d’une mesure « légale ». Elle pourrait s’émietter et reculer. Mais ce n’est pas le cas.
Manifestement, elle s’approfondit. On ne dira pas qu’elle s’étend au sens géographique, car la Wallonie, c’est très peuplé et pas très grand, mais qu’elle gagne toutes les couches de la jeunesse et de larges secteurs de la société et du monde du travail. A travers l’école, parce que les jeunes sont entrés dans la bagarre, et que leur sujet, c’est l’avenir, ce sont la société, les rapports sociaux et la nature du pouvoir qui sont en cause.
Vous l’aurez senti, on parle ici de révolution, quelle que soit la suite, que ça monte encore ou que ça retombe il y aura un avant et un après. « La révolution sera enfantine ou ne sera pas », nous dit Selim. On dira même plus : c’est parce qu’elle est enfantine qu’elle est la révolution. Et, on l’a bien senti, et c’est très important, c’est un plaisir !
Liège : toutes les écoles, des dizaines, bloquées par les parents. A Liège, un jugement à la demande de « 5 parents d’élèves » a voulu casser le piquet massif devant l’école Saint-Véronique : ce matin, un piquet de masse a empêché cette opération.

Cependant, la nature des mobilisations à Bruxelles a été dominée depuis le 4 juin, d’une part par la thématique de la « lutte contre les violences policières », tout à fait normale il est vrai (il y a un problème avec la police à Bruxelles, d’autant que les effectifs de « maintien de l’ordre » à l’échelle du pays sont en réalité très légers !), mais qui tend, comme thème traditionnel ayant ses spécialistes, à passer devant l’exigence maintenue de non-application et de retrait du décret-programme portant à travers elle et la question du pouvoir politique (le MR s’effrite dans les sondages comme jamais) et celle de la nature et du pourquoi de la société. En fait, le rejet des violences policières et le mouvement contre le décret-programme et pour l’école peuvent et doivent se combiner en un grand mouvement de protection de la jeunesse, pour lui donner les coudées franches pour qu’elle agisse par elle-même.
D’autre part, des forces politiques et associatives ont organisé une manifestation à Bruxelles hier, dimanche 14 juin, en relation avec la tenue du G7 en Suisse, sous le mot-d’ordre La justice sociale pas la guerre. C’est notamment l’occasion pour le PTB, totalement extériorisé sur le terrain par rapport à une auto-organisation que non seulement il ne comprend pas, mais qu’il ignore, de se remettre en avant sur le thème de « la paix », hostile à la résistance ukrainienne et allant jusqu’à permettre l’apparition de drapeaux du régime iranien dans la manifestation. En fait, tenir une « manifestation centrale » sur ce thème est une manière de s’opposer à l’auto-organisation des larges masses de Wallonie et de Bruxelles telle qu’elle existe réellement. Le campisme international s’oppose directement à la lutte des classes à l’échelle nationale.
Dans les profondeurs du pays le mouvement s’étend et s’engage à être là à la rentrée prochaine, tout en mettant en cause, tout de suite, la tenue des examens. La tension monte dans beaucoup de villes où les directions d’écoles cherchent à casser les piquets au motif des épreuves certificatives externes de fin de cycles pour les élèves, qui doivent débuter ce jeudi 18 juin. Les petites manifestations et les piquets déferlent dans les campagnes et les bourgs, avec souvent des RDV tous les matins devant des écoles ou sur des ronds-points (ce qui nous rappelle quelque chose en France), et une forte couverture par les chaînes TV régionales. Des assemblées de base rédigent leur « contre-décret » disant ce que sont les vrais besoins. Marx Attacks appelle à ne pas centraliser les copies des examens et à en apporter des photocopies au ministère le 1° juillet, en invitant le ministre à les corriger lui-même. Non, cela ne va pas s’arrêter.
« Il pleut. Elle sont trois à avoir planté leur camp au feu rouge, l’une d’elle est l’institutrice de ma fille. A chacune son ciré, à chacune sa pancarte. « Aidez-moi à remplir le cartable de mes élèves », jette l’une. « Klaxonnez pour l’enseignement » lance l’autre. … ces trois femmes étaient parties pour rester le temps qu’il faut, et chaque voiture – je dis bien, chaque voiture – qui passait ajoutait son klaxon à la cause. Le boulevard retentissait, le ciel était gris à se pendre et c’était un chouette début de journée.«





Assemblée générale, Verviers.