Bolivie, Chili … des armes pour le peuple ! Constituantes !

Que se passe-t-il en Bolivie ? Un coup d’État, certes, mais ce n’est pas du tout le 11 septembre 1973 au Chili et les cris prématurés sur « le fascisme a vaincu » sont contre-productifs. Il faut comprendre pour agir et non pas se repasser toujours les mêmes films.

Et pour vraiment comprendre, rien de tel que le Chili, justement !

Le jour même où le président bolivien Evo Morales a pris la fuite, le président chilien Pinera, pas loin de prendre lui aussi la fuite, a dû concéder au peuple soulevé, appuyé sur ses comités de quartiers élus, ce qu’il revendiquait : l’élection d’une assemblée constituante. Maintenant, il faut qu’elle soit souveraine, ce qui veut dire que l’élection doit être organisée par les comités populaires et surveillée par eux, et l’appareil d’État, celui hérité de Pinochet, ne doit avoir aucune main sur elle. C’est en affrontant l’armée que les Chiliens ont arraché cette première victoire. Et cette première victoire doit être discutée et traduite en actes en premier lieu dans un pays où l’armée au pouvoir refuse la constituante et prétend imposer sa présidentielle : l’Algérie !

La veille du départ d’Evo Morales, Lula était libéré au Brésil. La tentative de construire un régime présidentiel « dur », c’est-à-dire un bonapartisme mixé de trumpisme et de golpisme, au Brésil, est en crise pratiquement depuis l’élection de Bolsonaro. Cette libération en résulte. Lula s’est rendu à l’ABC de Sao Paulo, le bastion historique du mouvement ouvrier.

Alors : révolution au Chili, qui renverse le Mur du néolibéralisme trente ans après le renversement du Mur de Berlin, libération de Lula au Brésil, mais coup d’État fasciste victorieux en Bolivie ? Se repasser les vieux films finit par donner le tournis !

Disons-le clairement, le mouvement réel en Amérique du Sud tient en deux points.

Premier point : au Chili, en Ecuador, au Venezuela, au Nicaragua, en Uruguay, en Bolivie, et en Haïti, pour énumérer les États confrontés à des crises révolutionnaires avec de massives mobilisations de celles et de ceux d’en bas  -une liste qui peut maintenant s’allonger tous les jours et qui tend la main à l’Algérie, au Soudan, au Liban, à l’Irak, à la Guinée … – l’essentiel des masses qui se mobilisent sont les mêmes forces sociales, jeunesse, pauvres, ouvriers, paysans, femmes : le prolétariat !

Second point : on assiste en même temps à l’épuisement des formes de domination politique capitaliste de type « néolibéral » et des formes de domination politique capitaliste de type « « populiste » ou même « socialiste ». Mais dans ces derniers pays, les présidents-bonapartes ont été portés au pouvoir, il y a parfois longtemps, par des mobilisations populaires et par le rassemblement électoral des exploité-e-s et opprimé-e-s. Et ils se sont usés, parce qu’ils se sont retournés contre celles et ceux qui les ont mis là où ils étaient. C’est arrivé à Lula au Brésil. C’est arrivé à Maduro au Venezuela d’autant plus que lui n’était que le petit héritier de Chavez, uniquement là pour la prédation. C’est arrivé à Ortega au Nicaragua qui nous exhibe le cas le plus répugnant de métamorphose progressive d’un chef guérillériste en un dictateur corrompu allié à la pire réaction. C’est arrivé à Correa en Ecuador et son successeur Lenin Moreno qui a déclenché l’insurrection populaire et indienne en appliquant les contre-réformes néolibérales. Et c’est bien sûr arrivé à Morales qui, depuis plusieurs années déjà, a réprimé les mouvements populaires y compris ceux des Indiens dont il est issu, tout fait en faveur des industries extractivistes du cuivre au lithium, conformément à la doctrine de son éminence grise Alvaro Garcia Linera : le « capitalisme andin ».

Dans les pays comme la Bolivie ou le Venezuela, la situation est plus confuse en raison de l’héritage de ces caudillos « de gauche », « populistes » ou « socialistes ». On nous a chanté pendant des années la thématique de l’ « épicentre latino-américain », où des chefs plus ou moins démocratiques mais résolument socialistes devaient conduire d’une main ferme leurs peuples vers le socialisme (au moyen des pétrodollars ou de la rente extractive). C’est maintenant, camarades, qu’avec l’effondrement du populisme et de ses avatars – que Lopez Obrador au pouvoir au Mexique et Kirschner revenu au pouvoir en Argentine voici peu, ne peuvent pas pour l’heure présenter comme l’alternative dont ont besoin les peuples- c’est donc maintenant que l’Amérique du Sud, dont les luttes remontent jusqu’à la noire Haïti et par Porto-Rico tendent la main à celle du peuple américain, c’est maintenant que l’épicentre latino est là : avec le monde entier !

En Bolivie ou au Venezuela, on a donc, des secteurs, parfois populaires, que des démagogues bien financés, de droite ou d’extrême-droite, ont pris en main pour détourner leur mobilisation démocratique – toujours partiellement et toujours grâce à la violence des caudillos « de gauche ». Morales, l’ancien syndicaliste cocaleros, est devenu un Bonaparte qui ne faisait même plus l’affaire pour les secteurs capitalistes qu’il a toujours voulu se concilier. Il a organisé le trucage de sa réélection. Dimanche dernier la COB, qui unifie le prolétariat bolivien, l’a lâché. L’armée l’a lâché à son tour et il s’est enfui, non sans appeler au « dialogue » avec les mafieux d’extrême-droite, groupés autour de Mesa et surtout autour de Camacho, « el Macho », le cacique de Santa Cruz de la Sierra, adossé au Brésil, un petit Bolsonaro. Alors, oui, il y a des fascistes en Bolivie, mais ils ne sont pas au pouvoir, le pouvoir est à prendre, le Bonaparte Morales s’est dissous, les classes s’affrontent directement. Dans les quartiers populaires d’El Paso, les hauts de La Paz, les comités d’autodéfense s’organisent. Voila notre camp, voila notre classe : ils ne font pas comme Morales qui, même exilé, appelle au « dialogue » !

Les crises bolivienne, nicaraguayenne ou venezuelienne ne sont pas des complots de la CIA (laquelle intervient, bien entendu !), à la manière de Pinochet en 1973, et tout de même il importe de rappeler que si Pinochet a gagné, c’est parce que l’Unité populaire, ses dirigeants, ont respecté l’armée pour respecter le capital. Ce sont les signes que, après que le populisme ait trompé le peuple, le peuple est toujours là (avec bien sûr des forces qui cherchent à le tromper). La meilleure façon de livrer la Bolivie ou le Venezuela à des agents directs de Washington ou de Brasilia (alors même que la crise au sommet ronge Washington et Brasilia !) serait de continuer à vouloir faire marcher le peuple derrière ou pour un Maduro ou un Morales (au Nicaragua, Ortega est candidat lui-même à être l’agent direct de Washington, vu qu’il est déjà celui des riches et du haut clergé !). C’est par la mobilisation indépendante, de El Alto aux mines et aux Sierra occidentales, que les Camacho ne voleront pas une nouvelle fois la Bolivie. Et cette mobilisation, c’est le même mouvement qu’au Chili, pour un avenir et pour la démocratie !

D’ailleurs, le premier résultat de la révolution au Chili, l’assemblée constituante, ne peut-il être une perspective en Bolivie, et ailleurs ? Les présidents, ça suffit ! Plus de caudillos, de Bolsonaro, de Maduro : assemblées constituantes souveraines ! Souveraines comment ? souveraines si ce sont des comités populaires comme à Santiago et à El Alto qui en contrôlent la mise en place et qui forment la base de l’État démocratique. En Bolivie, cela avait commencé en 1971 avec l’Assemblée populaire. Santiago, Amérique du Sud, monde !

11-11-2019.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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