Les deux articles de Léon Serret Pelloutier, que nous avions publié pendant le congrès confédéral de Force Ouvrière à Dijon, ont, nous en avons eu des retours, amplement circulé à l’intérieur de cette organisation, parmi ses cadres soucieux d’indépendance syndicale et d’action de classe. Il nous écrit à présent à la veille du congrès CGT :
A propos du congrès FO j’avais engagé une réflexion sur deux sujets clefs :
-est-ce que la direction de la CGT-FO ne serait pas en train de chercher à se donner la possibilité de pratiquer le « dialogue social » avec le RN et l’union des droites au pouvoir en France ?
– est-ce que le « pacifisme » du POI, secteur clef de l’appareil de FO comme d’autre part des sommets de LFI, ne serait pas la couverture d’un tel danger ?
Au moment où cette saison de congrès confédéraux va se poursuivre par celui de la CGT à Tours ces 1-5 juin, et la CFDT les 22-26 juin à Bordeaux, il faut préciser que, en dehors du rôle particulier de telle ou telle force politique (en l’occurrence il s’agissait du POI), ces deux sujets – antifascisme non pas général, mais concret, ici et maintenant, contre le RN et l’union des droites, et pseudo pacifisme pouvant lui tendre un croche-patte – ne sont pas propres à FO !
Car on ne saurait dissocier ces questions : la lutte contre l’arrivée au pouvoir du RN et/ou de l’union des droites, la lutte contre la tenaille Trump/Poutine contre l’Europe dont RN et union des droites sont le relais, donc le positionnement lors des présidentielles, et la lutte immédiate contre la politique du patronat et de l’exécutif Macron/Lecornu, d’ores et déjà « illibérale » comme l’a montré toute la séquence autour du 1° mai, qui se poursuit.
Un article-dossier de Victor Fernandez dans le dernier Politis aborde ces questions en référence au positionnement, qui fut fondamentalement juste et nécessaire, de la CGT et de la FSU pour le vote Nouveau Front Populaire et le barrage au RN lors des législatives de 2024, positionnement qui a été décisif dans le pays pour empêcher un exécutif Macron/Bardella.
Après avoir cité Sophie Binet : « Nous sommes à un moment de clarification qui peut permettre à celles et ceux qui résistent à l’extrême droite et au néolibéralisme de serrer les coudes et de se rassembler », c’est Caroline Chevet, secrétaire générale de la FSU, qui est citée pour justifier ce positionnement par la réunion de trois facteurs : l’imminence du danger, l’unité de la gauche, et la discussion du syndicat, comme tel indépendant, avec les forces politiques.
C’est vrai, mais Caroline Chevet sous-estime ici le quatrième facteur, qui fut décisif non seulement dans le soutien syndical au NFP, mais dans la victoire relative, mais victoire politique réelle, du NFP : l’aspiration à l’unité pour se défendre de la base et du corps du syndicat, la poussée pour l’imposer.
Elle ajoute, à juste titre, que le syndicalisme aurait dû rester indépendant et si nécessaire mobilisé en cas d’arrivée au pouvoir du NFP.
Toutefois, ceci ne s’est pas produit, et ceci ne s’est pas produit du fait du déni de démocratie, véritable coup d’Etat permanent, de Macron.
Or, les mobilisations syndicales contre l’exécutif macronien, centralisées à l’échelle nationale, n’ont été effectives, et vite stoppées, qu’à deux moments décisifs : lors de la chute de Barnier (grève de masse de l’enseignement public, 5 décembre 2024), et lors de celle de Bayrou (mouvement du 10 septembre 2025, impulsé de l’extérieur des centrales syndicales).
Depuis maintenant des mois et des mois, l’ « unité syndicale » au plan national, c’est l’unité pour ne rien faire au plan national !
Pourtant, ce qui s’est esquissé pour défendre le 1° mai, qui aurait conduit à la censure de Lecornu, a montré son potentiel. Ce potentiel, comme lors du mouvement pour les retraites en 2023, conduirait à la chute du pouvoir exécutif.
Serait-ce justement pour cela que l’action nationale centralisée, même la sempiternelle « journée d’action », est laissée aux oubliettes ?
Mais ce n’est pas là l’indépendance syndicale !
Dans cet article de Politis, nous avons aussi l’interview d’un responsable CGT « oppositionnel », de la stalinienne FSM dont l’alliance avec le POI et le surf sur le mécontentement militant légitime, au congrès de Clermont-Ferrand en 2023, n’était pas parvenu à porter à la tête de la confédération Céline Verzeletti (depuis discréditée par sa candidature politique au compte de la division et des purges de LFI), notamment parce qu’il avait été révélé par une syndicaliste iranienne en exil que la FSM en Iran, c’est le syndicat vertical, la Chambre des faisceaux et des corporations des mollahs.
Donc, ce responsable, Eric Sellini, de la Fédération des Industries Chimiques, explique que la lutte contre l’extrême droite est un « vrai sujet », mais que Sophie Binet la coupe de la lutte contre « le système capitaliste », « ADN révolutionnaire » de la CGT. Il déclare crânement :
« Les urnes, ça ne suffit pas, et si on ne l’aide pas par des mobilisations, il ne se passe rien. »
Certes … sauf que les secteurs FSM de la CGT ne se distinguent en rien de la direction confédérale, et donc de l’intersyndicale (et donc du plus petit dénominateur commun de celle-ci : la CFDT !!!), en matière de « stratégie des luttes » !
Pourquoi ?
Parce que, pas plus qu’eux, ils ne recherchent l’unité et la centralisation de l’action au plan national contre le patronat et le pouvoir exécutif. Ils compensent en disant « on lutte, on lutte », mais c’est bien la centralisation nationale qui a manqué en 2023 pour défendre les retraites, et qui ne s’est que timidement dessinée, montrant pourtant son efficacité potentielle, fin 2024 et en septembre 2025.
Car ce potentiel, c’est le renversement du pouvoir en place. Voila ce dont le syndicalisme indépendant, pour rester, justement, indépendant, ne doit pas avoir peur !
Et en montrant ainsi sa force et sa confiance en soi, donc son indépendance, il serait bien plus efficace contre le RN !
De tout cela il est logique que la FSM ait peur, elle aussi, elle qui défend un bloc impérialiste Beijing/Moscou/Téhéran et donc l’ordre mondial existant, sans aucune indépendance de classe. D’ailleurs, les rodomontades du secrétaire de la Fédéchimie ne nous disent pas s’il aurait, lui, appelé à voter NFP en 2024, tiens donc !
Une parenthèse ici : il arrive – surtout depuis que l’historien Stéphane Sirot s’est prêté à servir cet alibi historique, en fait déplacé, à la FSM et à « Unité CGT » pendant la préparation du précédent congrès confédéral, mais il semble que ce n’est plus vraiment le cas, à voir … – que les courants de culture « vieux-communistes » dans la CGT ne dédaignent pas trop de se référer maintenant à la Charte d’Amiens et au syndicalisme révolutionnaire, dont ils avaient certes recyclé certains habitus, mais en récusant et trahissant toute la tradition des Pelloutier, des Griffuelles et des Monatte.
Cet article de Politis revient sur la charte d’Amiens en rappelant que, préconisant la lutte directe contre le patronat et la tenue en dehors de la section syndicale des partis politiques, la Charte d’Amiens peut sembler justifier l’abstentionnisme politique, et donc l’abstentionnisme dans la lutte contre l’extrême droite. Cet argument, qui semble avoir été inspiré à l’auteur par les entretiens avec des responsables FSM à l’encontre du supposé électoralisme de Sophie Binet, est par ailleurs banal et rebattu chez Frédéric Souillot et les dirigeants de FO.
Ce n’est bien entendu nullement le cas, car la Charte d’Amiens contient une autre idée clef, bien connue sinon bien comprise, celle de la « double besogne », facile à résumer : la somme de toutes les revendications quotidiennes, c’est une société autre que le capitalisme, qu’il faut d’ailleurs « exproprier », et abolir avec le salariat, dit ce même texte de 1906.
Remarquablement, le journaliste de Politis cite alors Léon Trotsky, en 1921 :
« Le syndicalisme révolutionnaire d’avant-guerre était l’embryon du Parti communiste. Retourner à l’embryon serait une monstrueuse régression. » (voici la référence de cette citation : lettre de Trotsky à Pierre Monatte du 13 juillet 1921, in Le mouvement communiste en France, textes choisis et présentés par P. Broué, Minuit, 1967).
Le Parti communiste était un bébé quand Trotsky écrivait cela. Depuis, le bébé a grandi, dégénéré, recyclé les vieilles traditions en les parasitant, et régressé. Au regard de cet avorton de l’histoire, l’embryon de la Charte d’Amiens n’a pas si mauvaise allure en 2026 !
On ne saurait, certes, s’en contenter, et il est significatif que ce dossier de Politis se termine sur les mots d’Eric Le Courtois, secrétaire départemental de l’UD FO des Côtes-d’Armor, qui se réclame justement de la Charte d’Amiens pour revendiquer l’antifascisme et l’opposition du syndicalisme au RN, qui dit son inquiétude envers les orientations de sa confédération à ce sujet, et qui veut se rassurer par les mots que Frédéric Souillot a eu à la fin du congrès de Dijon, mais qui insiste :
« On ne peut pas rester les bras croisés face à la montée du fascisme ».
De ce point de vue, un évènement important a eu lieu entre le congrès confédéral de la CGT-FO et le congrès confédéral de la CGT, c’est l’affaire de Carcassonne.
A Carcassonne comme à Liévin et de nombreuses autres communes, les maires RN montrent ce que serait un exécutif de la V° République avec le RN : arbitraire, haine des organisations syndicales, de la jeunesse et de la société civile, et inculture. Les lycéens, filles et garçons, les premières et les premiers, se sont dressés contre ce maire : honneur à la jeunesse !
Il les a alors menacés. Les syndicats et la Ligue des Droits de l’Homme ayant pris leur défense, il a annoncé l’expulsion des syndicats de leurs locaux, parce que « ça coûte cher ». Il n’a pas fait le tri : CGT, FO, FSU, SUD, CFDT, UNSA, CGC.
Au niveau national comme local, toutes les centrales se sont positionnées, sauf la CFTC, où la section locale initialement solidaire a été « recadrée » par la fédération fonction publique. Bon, un peu de discrédit supplémentaire sur la CFTC fonction publique ne gênera pas la lutte des classes. L’important ici est la réalisation de l’unité, FO pleinement incluse.
Le dialogue social c’est déjà difficile, même avec la bonne volonté des dirigeants, avec le RN cela le sera encore plus, n’est-ce pas ? …
Il ne doit pas y avoir de « dialogue social » avec le RN et l’union des droites, comme il ne devrait déjà pas y en avoir avec le pouvoir actuel pour qui le « dialogue social » est l’intégration des syndicats à ses décisions et à leur application.
Le congrès confédéral de l’organisation la plus importante du point de vue de la lutte des classes, qu’est la CGT, va donc s’engager sur la base de documents, longs et lourds il faut le dire, mais qui se distinguent d’emblée de ceux du congrès de FO par deux aspects.
D’une part, la mise au centre du danger du RN, et, faudrait-il ajouter, de l’union des droites, avec le souci du vote prolétarien pour le RN, impliquant une « responsabilité particulière » de la CGT.
D’autre part, l’absence de triomphalisme ou d’autosatisfaction quant au développement de l’organisation (alors que Frédéric Souillot a balancé le chiffre, très douteux, des « 500 000 adhérents retrouvés »).
A partir de là, toutes les questions vont se poser.
La lutte pour empêcher l’arrivée au pouvoir du RN et de l’union des droites, en effet, mise à juste titre au centre des discussions par Sophie Binet, devrait conduire, si l’on veut être efficace, à rechercher l’action centralisée contre le gouvernement actuel, cette action qui a disparu dans un trou noir soi-disant « unitaire » depuis octobre 2025.
Elle devrait conduire aussi à la solidarité internationaliste avec tous les peuples qui combattent l’ordre barbare de la multipolarité impérialiste contre tous leurs ennemis capitalistes impérialistes : les Palestiniens (indépendamment du Hamas), les Ukrainiens, les Vénézuéliens contre le régime maduriste maintenu par Trump et Delcy Rodriguez (avec l’aide de l’expert-comptable Mathieu Pigasse !!!), les Maliens contre le régime militaire tenue à bout de bras (défaillants) par la Russie, les peuples d’Iran contre le régime des mollahs et les bombardements de Trump et de Netanyahou, le peuple cubain contre le blocus et l’étouffement US et aussi contre les profiteurs du parti au pouvoir qui tirent avantage de l’accès aux dollars …
En outre, alors que l’absence de lutte nationale centralisée et unitaire expose le syndicalisme au danger de la perte de tout contenu, les documents du 54° congrès de la CGT tentent d’aborder concrètement les questions d’organisation :
-souveraineté des sections syndicales (loin d’être réalisée aujourd’hui),
– problème des syndiqués isolés,
– place des femmes.
Ils semblent ainsi souhaiter un rôle réel des fédérations de branches industrielles (du type métallurgie, commerce, chimie, agro-alimentaire …) dans l’organisation de syndicats locaux groupant aussi bien les grosses boites, où subsistent de grosses sections CGT, les PME et les isolés de la branche. Le grigri des « syndicats de site », dissolvant les sections syndicales dans des structures informes prenant la place des Unions Locales, grigri que cultiva particulièrement, un temps, la FSM, semble abandonné.
Mais, pour que les fédérations jouent réellement le rôle de regroupement des salariés de leurs branches ici préconisé, il faudrait une véritable révolution de leur fonctionnement.
Car les vieilles fédés CGT (ce n’est pas mieux à FO), même avec un discours « lutte de classe et de masse », ont de longue date laissé les grosses sections dans l’isolement, gérant souvent les fonds sociaux d’entreprises, jusqu’au jour … où tombe le « plan social ».
C’est un problème politique, le même encore : de vraies actions fédérales nationales et une vraie construction syndicale sortant les grosses sections de leur isolement cultivé de longue date et groupant les salariés des petites boites et les isolés, « auto-entrepreneurs », etc., auraient tout de suite un très fort impact social, et donc politique.
On tâchera de revenir sur les enjeux et les débats durant le déroulement de ce congrès.
Léon Serret-Pelloutier, le 30/05/26.