On peut lire qu’il était « une grande conscience de la Pologne démocratique » ou « une grande figure de la dissidence anticommuniste ». Il n’aurait sans doute souscrit à aucune de ces formulations.

Sa perte est en tout cas majeure pour le mouvement ouvrier dans toute l’Europe … même si une majorité de militants ne savent probablement pas pourquoi.

Né à Moscou en 1937 (« mauvaise année au mauvais endroit », disait-il !) dans une famille de permanents communistes réprimés sous Staline et néanmoins fidèles, ayant choisi l’identité nationale polonaise après une enfance russe, il fait la liaison, dans les grèves de 1956,entre les étudiants et le leader ouvrier Gozdzik, il rédige et publie la « Lettre ouverte au POUP » (le PC polonais) avec Jacek Kuron en 1965, il lance involontairement la contestation culturelle et étudiante de 1968 en Pologne, il intervient au bon endroit et au bon moment en septembre 1980 pour que Solidarnosc, dont il a proposé le sigle, soit une organisation nationale et non pas (comme Walesa l’avait accepté dans un premier temps) une somme de syndicats régionaux, il oriente ce qui fut alors le plus grand syndicat de l’histoire européenne vers le contrôle de la production, et ce sera encore lui, en 1989-1990, qui formera la seule opposition parlementaire aux réformes néolibérales en Pologne, affirmant que Solidarnosc en 1980 voulait l’autogestion et pas la privatisation.

Dans les intervalles entre ces évènements et la prison, il a trouvé moyen d’être un historien majeur du haut Moyen Age en Europe centrale et orientale.

Dans ses mémoires récemment éditées en français(« Nous avons fait galoper l’histoire« , Édition de la Maison des Sciences de l’Homme) – les 200 pages qui racontent de l’intérieur l’année de Solidarnosc sont un grand, grand document d’histoire des combats prolétariens, qui mérite de devenir un classique de l’histoire des grèves de masses.

Tout militant syndicaliste de la CGT, par exemple, mériterait de connaître cela. Évidemment cela suppose (et aiderait) à comprendre ce que fut le prétendu « socialisme réellement existant » et à jeter aux poubelles de l’histoire les discours disant que tout cela c’est CIA et Vatican …

Non, tout cela, ce fut l’œuvre des prolétaires et d’hommes éclairés comme Karol Modzelewski, qui, en rompant depuis 1956 avec tout parti communiste, fut, dans le fait, un très grand … communiste.
Chapeau bas.

29-04-2019.