Syrie : encore de dures leçons.

En septembre dernier, les manifestations de masses, relançant le mot d’ordre clef des révolutions arabes, dont le contenu s’est retrouvé sur le Maïdan … et en France aujourd’hui, Ach-chaab yourid isqât al-nizâm, Le peuple veut la chute du régime, dans l’enclave d’Idlib en Syrie, avaient contraint Bachar et Poutine à marquer le pas et à négocier avec Erdogan un accord de non-attaque de l’enclave, moyennant quoi Erdogan promettait, prenant en otage résistance syrienne et population, de faire retirer les armes lourdes des abords de la ligne de cessez-le-feu, et d’épurer les djihadistes du Hayat Tahir al Cham (HTS, ex-al Nosra). La population d’Idlib et la masse des réfugiés hostiles à la charia obligatoire étaient disposés à régler les comptes avec les djihadistes.

En dehors de l’enclave surpeuplée d’Idlib, que l’on pourrait comparer à Gaza en plus précaire encore, l’autre secteur de la Syrie à échapper à la restauration du régime vermoulu et corrompu du tortionnaire Bachar qui n’a d’autre base que la peur et le soutien russe et iranien, était donc le Rojava, tenu par l’organisation nationaliste kurde PYD et ses milices, les YPG. Loin d’être une « commune libre », il ne s’agissait ni plus ni moins que d’un morceau de l’appareil d’État baathiste, chambres de torture inclues, rétrocédé par Bachar dans la panique, au PKK-PYD, et en aucun cas d’un territoire issu d’une insurrection réelle, si ce n’est, indirectement, comme produit déformé de la révolution syrienne. De fait, il valait mieux vivre au Rojava que sous Bachar ou sous Daech, et la place faite aux femmes, au delà de sa mise en image dans la com’ du PKK-PYD, était un élément progressiste fort. Le « confédéralisme démocratique », loin d’être un idéal libertaire comme se l’imaginent quelques nouveaux adeptes de la terre promise, permettait de respecter théoriquement les frontières existantes et de ne pas poser la question d’une unité nationale démocratique de la nation kurde, qui ferait exploser celles-ci et les États anti-démocratiques de la région, ou ce qu’il en reste.

Fin décembre, Donald Trump a annoncé le retrait unilatéral de toutes les troupes US en Syrie parce que le boulot serait soi-disant fait contre Daesh. Cette annonce était l’une de ses réponses à la tenaille de l’enquête Mueller qui se resserre sur lui et sa famille et fait monter le spectre d’une destitution ou d’une démission forcée, avec ses interventions contre le gouverneur de la banque centrale US (Fed) et, surtout, le délirant shutdown stoppant la paye des fonctionnaires fédéraux. Comme il était prévisible, ce retrait des troupes US de Syrie n’a en réalité pas commencé, tant il va à l’encontre des intérêts réels de l’impérialisme nord-américain. Il n’empêche qu’il a déclenché de nouveaux processus en Syrie, la Russie et les puissances régionales ayant plus de marges de manœuvre encore et comptant bien en profiter pendant qu’elles le peuvent.

Le PYD au pouvoir au Rojava étant de plus en plus menacé par Erdogan, qui veut détruire ce qu’il considère comme la base arrière du PKK dans sa lutte contre le peuple kurde tout entier et ses droits démocratiques et nationaux, avait, avant même les annonces de Trump, tendu officiellement la main (officieusement elle l’a toujours été) à Bachar el Assad, tout en tentant de se présenter auprès des États-Unis, mais aussi de la France et du Royaume-Uni, comme les meilleurs policiers anti-Daesh – autre légende : les meilleurs combattants, et non pas policiers, contre Daesh, sont venus de la résistance syrienne et des miliciens d’Alep, que le PYD a contribué à livrer à Bachar, et le contrôle par le PYD de régions arabes prises à Daesh s’avère difficile, répressif et coûteux. Au bout du bout, la direction du PKK-PYD-YPG ne cherche d’autre issue qu’un rôle de supplétif dans un État baathiste restauré au service de Bachar … triste épilogue pour le « confédéralisme démocratique, libertaire et féministe » rêvé par certains qui nous ont refait toute la geste du paradis socialiste déjà faite par d’autres envers d’autres territoires, mais épilogue parfaitement prévisible.

Mais épilogue que ne méritent pas le peuple kurde et ses combattants luttant pour leur liberté. La victoire passait non par des alliances avec tous les diables impérialistes ou sous-impérialistes que l’on veut, mais par la lutte commune des Kurdes et des Arabes pour faire la révolution démocratique jusqu’au bout contre Bachar – et Erdogan. Du côté des Syriens d’Alep puis d’Idlib, la défiance envers, non pas « les Kurdes », mais les milices YPG alliés des tortionnaires de Bachar trois fois pour une, les a souvent renvoyés du coté du faux protecteur Erdogan.

Au lieu d’analyser la nature sociale et politique réelle des forces en présence, ce qui permettait de comprendre qu’encore à Idlib en septembre dernier on était dans une zone libérée par l’insurrection, où les droits démocratiques pouvaient mieux, ou moins mal, s’exercer, que n’importe où ailleurs en Syrie, et qu’à Kobané malgré des marges d’expression pour les soutiens étrangers et l’affirmation officielle de l’égalité des femmes et des hommes, on était dans un morceau, certes en pleine dérive, de l’ancien État contre lequel la révolution s’était dressée, ceux des « anti-impérialistes » qui vouaient un culte aux « Kurdes » en sont donc arrivés à s’effrayer du retrait militaire annoncé par Trump ! L’impérialisme US était supposé détruire tous les pays où il mettait les pieds, sauf, mystérieusement, le Rojava, et son retrait ouvrir la voie au massacre des Kurdes par Erdogan, directement.

Nos « anti-impérialistes » en arrivent de la sorte à se faire de lourdes illusions envers … les troupes nord-américaines : s’imaginent-ils que même si elles sont encore là, un accord entre Washington, ou le Pentagone, ou les généraux sur place, et Erdogan, ne serait pas possible pour massacrer les Kurdes ? La présence des troupes US n’a jamais été et n’est en rien une garantie pour eux.

La menace de leur départ, qui ne se fait pas (et ne se fera pas de sitôt), mais qui les paralyse relativement, accélère par contre les manœuvres. Du PYD intensifiant son rapprochement avec Bachar. Puis, en retour, du HTS qui a manifestement passé un accord avec Erdogan, ciblé contre les Kurdes, mais dont les premières victimes ont été … les combattants et la population de l’enclave d’Idlib.

En deux semaines, le HTS est passé à l’attaque contre les forces, cinq fois supérieures en nombre, du Front de Libération Nationale, version « turcisée » de l’ancienne Armée Syrienne Libre qui tenait Idlib. La Turquie a, au même moment, coupé toute aide, et via les positions que ses agents avaient prises dans ce qui restait des organisations armées de la résistance syrienne, elle a consciencieusement paralysé celles-ci. Arrivé à Idlib, le chef du HTS, Abou Mohamad al-Joulani, qui intervient rarement publiquement, a immédiatement fait savoir qu’il était avec la Turquie, contre le Rojava.

Des poches, dans le djebel Zawya, résistent encore par les armes au HTS, et les 150 000 habitants de la zone Sud-Est de l’enclave, autour de Maarat-al-Noman, ont imposé au HTS, manquant de cadres, de ne pas occuper leurs villages et camps de réfugiés, mais pour combien de temps ?

Erdogan a donc livré Idlib aux islamistes. Immédiatement, comme dans un jeu bien rôdé, le ministre des Affaires étrangères russes, S. Lavrov, a fait savoir que Idlib étant devenue une base terroriste (passons sur le fait que M. Lavrov a toujours dit que Idlib était une base terroriste ! ), les accords Poutine-Erdogan-Rohani de septembre ne tenaient plus. Autrement dit, la reconquête d’Idlib, sachant cette fois-ci que sa population et les réfugiés qui s’y concentrent ne pourront pas se battre et seront, souvent, démotivés, à la différence de septembre dernier, peut être entreprise par l’aviation russe et l’armée de Bachar (avec quelques supplétifs des YPG …). Parions que si cela a lieu, ils commenceront par bombarder les zones qui résistent encore au HTS … et que pendant ce temps, Erdogan pourrait tenter de « nettoyer » le Rojava, pour le négocier ensuite avec Bachar.

Les leçons syriennes sont dures. Mais elles sont nécessaires. Pour continuer le combat.

Le 23-01-2019.

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Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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