Oleg Sentsov : affronter les obstacles politiques pour hausser vite le ton

Nous sommes le lundi 27 août 2018 et Oleg Sentsov en est à son 106° jour de grève de la faim. Oleg Sentsov a une dimension athlétique, au physique comme au moral. Bobby Sands, en 1981, est mort à son 66° jour. Sentsov a atteint ce cap peu après la coupe du monde de foot en vue de laquelle il avait engagé sa grève de la faim pour qu’on en parle. A ce moment là l’intervention, et l’arrestation, des Pussy Riots sur le terrain du match final, avait soulevé un écho important. Puis c’est retombé. Sentsov a été menacé d’être attaché et nourri de force. Devant cette menace il a accepté de recevoir un minimum de substituts nutritifs pour poursuivre son combat. Moins brutale que l’alimentation forcée, cette procédure n’en est pas moins une forme de torture, prolongeant son combat pendant des semaines alors que tel ou tel de ses organes vitaux peut flancher à tout moment et que les séquelles irréversibles s’accumulent. Mais nous sommes le lundi 27 août 2018 et Oleg Sentsov se bat.

Sentsov n’est pas un désespéré qui tape dans le mur, mais un combattant qui lutte. Il a une revendication : la libération de tous les prisonniers politiques ukrainiens en Russie, au nombre de près de 80. Combattre pour sa libération justifie donc que l’on soutienne sa revendication : sa libération serait une première victoire sur son objectif, mais pas la victoire finale.

La bataille pour Sentsov est une bataille politique et ce sont des obstacles politiques qui en freinent le développement. L’indignation humaine est nécessaire mais a besoin de perspective politique pour aller de l’avant et vaincre. Abordons cette question des obstacles politiques, non pas ceux, évident, constitués par les ennemis de Sentsov et de la liberté, mais les obstacles internes qui freinent la lutte quand il y a urgence.

Ce n’est pas « l’Occident » qui peut faire reculer Poutine, libérer Sentsov et avancer sur sa revendication. Les grandes batailles démocratiques pour la libération des dissidents des années 1970 dans toute leur diversité politique, y compris pour un Soljenitsyne aussi bien que pour un Pliouchtch, ont été des batailles qui ont fait reculer ou mis en question le poids du stalinisme et des conventions diplomatiques dans le mouvement ouvrier international, et ceci a pesé de manière décisive dans le rapport de force. Aujourd’hui le syndicalisme et le mouvement ouvrier sont, s’il est possible, encore « moins bons », ou plus mauvais, sur ces sujets, qu’à cette époque, alors que ce sont eux qui auraient dû monter en manif devant les ambassades russes et multiplier les meetings lorsque les Pussy Riots en ont donné le signal. Ne justifions pas cette carence par l’affaiblissement de la gauche et du mouvement ouvrier. Car cet affaiblissement vient précisément du fait qu’ils ne sont pas fidèles à leur fondement en n’agissant pas, sur ce sujet comme sur les autres.

D’où l’importance des batailles menées pour faire reculer le « campisme », c’est-à-dire le soutien aux régimes perçus à tort comme des obstacles à la mondialisation capitaliste, aussi répressifs et corrompus soient-ils. C’est une telle bataille qui a été menée envers et parmi les députés communistes et les députés européens du groupe GUE/NGL, mettant en évidence les obstacles, les clivages, les accointances poutiniennes, et infligeant une première défaite au campisme par les prises de positions de nombre d’entre eux pour Sentsov ainsi que pour les autres prisonniers politiques en Russie, obtenues de haute lutte et faisant honneur aux premiers d’entre eux qui ont franchi ce pas nécessaire.

Ce premier pas vers la défense des libertés partout et pas seulement en « Occident » doit aider à expliquer le caractère national du combat de Sentsov, à l’encontre de tous les colonialistes peints en rouge qui ne peuvent supporter qu’on dise la vérité : l’annexion de la Crimée, l’occupation « hybride » du Donbass et la séquestration des Sentsov, des Koltchenko et des Volodymr Baloukh, sont trois atteintes au droit des peuples ukrainien et tatar, donc de tous les peuples.

Mais après la coupe du monde, certes en plein été – et alors ? – il fallait passer à l’action, hausser le ton, et tout s’est trouvé suspendu en l’air. Alors que Sentsov se bat !

La carence du mouvement ouvrier voit les intellectuels démocrates et les cinéastes et artistes agir seuls, ce qui est tout à leur honneur, avec pour seul mode d’action d’écrire à Macron et aux chefs d’État pour qu’ils interviennent. Macron et plusieurs gouvernements, dont, récemment, celui (en crise) des États-Unis, disent être intervenus, mais force est de constater que ceci en soi ne conduit pas à gagner. Alors que Sentsov se bat !

En Russie, la situation sociale et politique se tend, la question des retraites étant le catalyseur actuel de la crise qui vient. Au début de la « monétisation des avantages sociaux », en 2005, Poutine avait promis que jamais l’âge du droit au départ en retraite ne serait allongé, lui président. Il a entrepris de le faire passer de 55 à 63 ans pour les femmes et de 60 à 65 ans pour les hommes. Les manifestations se multiplient. Dans ce contexte la répression politique, qui depuis le début de l’année s’abat sur la jeunesse libérale, anarchiste ou antifasciste, s’aggrave avec une nervosité évidente, avec l’arrestation de Sergueï Oudaltsov, « opposant de gauche » partisan de la politique extérieure de Poutine, qui a engagé une grève de la faim et de la soif puis été hospitalisé, et celle d’Alexeï Navalny condamné à 30 jours de prison alors qu’il s’apprêtait à appeler à des manifestations sur la question des retraites.

On ne saurait dissocier ni l’une, ni l’autre, de ces arrestations de personnalités, de celles des manifestants qui, en Russie, ont appelé à la libération de Sentsov, le 21 août dernier, à l’appel des écrivains Lioudmila Ulitskaya et Alisa Ganieva notamment. La défense des libertés démocratiques partout dans le monde est incompatible avec les indignations sélectives, telle celle de J.L. Mélenchon exigeant, à juste titre, la libération du seul Oudaltsov, mais d’aucun autre. Cette situation est favorable à la reprise, pressante, du combat pour la libération de Sentsov, qui est aussi le combat pour la liberté du peuple russe, de l’Ukraine et de tous les peuples.

Alors, à quand et comment des manifestations devant les ambassades, exigeant la libération de Sentsov, Baloukh, Koltchenko, Oudalltsov et Navalny, sachant qu’il faudrait frapper vite et fort, et que toute victoire sur Poutine sera un gain pour les exploités et opprimés du monde entier ?

27-08-2018

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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