A propos du documentaire sur 1917 sur Arte

La diffusion du documentaire de Cédric Tourbe, notamment conseillé par l’historien Marc Ferro, sur Arte ce 28 février 2017, Lénine, une autre histoire de la révolution russe, marque le véritable début du centenaire médiatique et officiel de la révolution de 1917. Ses qualités – importantes – et ses défauts -qui ne le sont pas moins – revêtent donc quelque intérêt, en ce qu’ils nous confirment, s’il en était besoin, qu’un siècle après ce sujet est tout sauf neutre, et redevient même profondément actuel.

Cette actualité nous est signifiée par les nombreuses images d’époque, pour une fois réunies, de manifestations imposantes et de grands mouvements de foules, de femmes dont l’initiative donna le grand signal, ouvriers, soldats, paysans, marins.

Ces images suggèrent, involontairement ou non, le rapprochement avec les grandes manifestations populaires insurrectionnelles du monde contemporain – celles d’Europe orientale en 1989, mais oui, celles des révolutions en Tunisie, Égypte, Syrie, Libye, Yémen, Bahreïn, en 2011-2012, celles d’Égypte encore en 2013, celles du Burkina, celles d’Amérique bientôt …

Elles donnent toute sa signification à un mot tant décrié, qu’il est périlleux d’utiliser auprès des esprits forts, le mot « masses ». La révolution, irruption des masses ; la révolution, les masses faisant leur propre histoire. Ces expressions de l’Histoire de la révolution russe de Léon Trotsky font précisément des « masses » un sujet, non un objet, un sujet actif et agissant.

Les premières minutes du documentaire, par delà la propre opinion des commentateurs, imposent la marche des masses de Petrograd, avec leurs banderoles diverses et leurs chansons, la Marseillaise en tête, ouvrant le siècle. La puissance de ce mouvement d’émancipation, légitime parce que précisément c’est celui des masses, qui arrête la guerre et veut la libération de tous les exploités et opprimés, est ce qui demeure, ce qui s’impose, tel un passé qui parle à notre présent, en vue d’un futur possible et nécessaire.

Le documentaire est donc excellent s’agissant de la révolution de février 17, avec une seule bourde passagère -Tchkeidzé qualifié de socialiste-révolutionnaire alors qu’il était menchevik – bien que déjà la construction du film, consistant à opposer Lénine et la révolution, nous impose de courtes mais vite lassantes interruptions consistant en vues sur Zurich avec musique de chambre d’Europe centrale. Le relativement bon exposé factuel des événements de 1917 (avec un couac sur le calendrier qui change à l’improviste pour octobre) va en effet s’entrecroiser avec une tentative bâclée de récit cursif de la vie de Lénine, présenté comme un obsédé de l’insurrection, dès mars 1917, ce qui est faux – il n’appelle à l’insurrection qu’à partir de début septembre 17.

C’est assurément un progrès de ne plus présenter Lénine, pour le meilleur ou pour le pire, comme le conspirateur tout puissant et chef absolu d’un parti qu’il était en réalité loin de contrôler, parti dont la réalité démocratique, les oscillations, les luttes internes, et non pas la rigidité de l’appareil, ont précisément fait un agent révolutionnaire. Mais de là à le faire passer pour un éternel candidat-dictateur en décalage avec la réalité, il y a un biais qui ne peut s’expliquer que par un parti pris idéologique.

Ce parti-pris éclate dans la dernière partie, sur la révolution d’Octobre, dans la présentation de laquelle les masses qui ont fait février tendent à disparaître. L’on sait pourtant, par Soukhanov (source principale du documentaire via Marc Ferro), par les témoignages de John Reed, de Chliapnikov, par le véritable travail historique de Trotsky, et par bien d’autres, que ce sont des millions d’ouvriers qui se sont prononcés (par vote dans des assemblées) pour cette défense armée des soviets que fut en fait octobre dans les quelques jours qui ont précédé. Et si l’heure de l’insurrection a été dictée par l’ultime tentative répressive de Kerensky, elle n’eût rien d’une improvisation (le documentaire ne parvient d’ailleurs pas à choisir entre le fait de la présenter comme une improvisation ou comme une machination de Lénine, insistant lourdement sur l’épisode comique de la lanterne rouge devant donner le signal, alors qu’il y avait beaucoup plus intéressant à raconter sur les débats au congrès des soviets et les assemblées dans les usines …).

L’insurrection était déjà pré-organisée par le Comité Militaire Révolutionnaire du Soviet de Petrograd présidé par Trotsky. C’est cet organisme qui a réalisé l’insurrection, et pas exactement l’appareil du parti bolchevik, largement inquiet et réticent et que les imprécations de Lénine ont essentiellement eu pour fonction de neutraliser. Cette riche réalité historique n’est pas perceptible dans ce documentaire en raison du schéma idéologique cher à Marc Ferro selon lequel la confiscation de la révolution commence dans la matinée du 25 octobre quand Lénine arrive à Smolny.

Cette confiscation devra pourtant compter sur la pression allemande, puis sur une terrible guerre civile, sur la famine, puis sur plusieurs années de luttes intestines, pour devenir effective …

Car ce sont bien les masses, les mêmes qu’en février, qui ont fait octobre. Les masses sont, répétons-le, le sujet de la révolution. Elles sont loin de n’être que cette force élémentaire, démocratique mais terrible (et, comme il est souligné au passage, d’ailleurs à juste titre, trop portées sur l’alcool …), que magnifient les images de février, et déjà 1905, les luttes sociales, la propagande des différents partis, les avaient formées.

Il faut aux masses pour gagner et ne pas se faire confisquer la révolution, trompées par un Kerensky, massacrées par un Kornilov, trahies et saignées par une bureaucratie, il faut à leur lutte conscience et organisation.

Les phrases bolcheviks et le cadre du parti portant ce nom les leur ont apportés en 1917, même si les cadres du parti ont dû être jugulés par Lénine et en partie remplacés par le CMR.

Sans octobre, février aurait été effacé. Si les magnifiques et haletantes journées de février ont pu être contées sur nos écrans, c’est parce qu’il y eut octobre et seulement pour cela. On ne saurait, sous peine de gâcher la vérité, opposer février et octobre, les masses et ce qui fut leur parti en cette année 17.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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